Avec l’avènement des nouvelles technologies et leur caractère toujours plus indispensable, ainsi que le climat de tension suite aux actes terroristes, le débat de la surveillance de masse revient perpétuellement sur le tapis. Bien souvent, une partie de la population y répond par un simple haussement d’épaules en assénant, avec assurance et fermeté, la phrase « Tu ne risques rien si tu n’as rien à cacher » ou « Je n’ai rien à cacher de toute façon. » Mais est-ce vraiment le cas ?

L’individualisme égocentrique

Bon, commençons par frapper dans le nœud principal du problème. Une personne qui justifie d’approuver la surveillance de masse parce qu’ELLE serait saine et sauve (ou tout du moins le suppose) n’a probablement pas idée de l’échelle du souci, mais aussi et surtout fait preuve d’un égoïsme assez frappant. Après tout, affirmer ne pas être inquiété·e par une surveillance de la part du gouvernement parce qu’elle ne nous touche pas directement, c’est purement et simplement nombriliste. Pour la Métaphore Moisie de Mx Eris™, ce serait comme si un·e adulte refusait de s’opposer à une loi autorisant le travail des enfants parce qu’iel a plus de 18 ans, ou si des hommes cis prônaient ou approuvaient l’abolition de l’avortement. Ah, on me souffle dans l’oreillette que ce dernier cas de figure existe. Flûte les gens de la Vraie Vie du Dehors, vous en avez pas marre de ruiner mes métaphores ?

Et affirmer du haut d’une position de privilégié·e que l’on est tranquille si l’on n’a rien à se reprocher, c’est faire une impasse complète sur le fait que le système de surveillance repose sur le système gouvernemental, judiciaire et policier, et que de ce fait il est sujet aux mêmes biais et préjugés que ces derniers envers certains groupes de personnes. Imaginons une phrase banale, par exemple, « Oublie pas que c’est demain, et garde le secret hein ! » Prenons comme prémisse que cette phrase concerne une fête d’anniversaire surprise. Est-ce que l’on peut garantir qu’une personne en charge de la surveillance n’aurait absolument pas de préjugés, d’a priori, selon la religion, la couleur de peau, ou autres facteurs de la personne chez qui ce message a été intercepté ? Concrètement, non. Et donc la surveillance elle-même gagne en conséquence les préjugés de son utilisateurice.

Les six degrés de Bacon

Les six degrés de Bacon est un jeu assez amusant à effectuer entre potes (ne vous en faites pas, c’est végane). Il s’agit de déterminer le nombre minimal de personnes qui séparent l’acteur Kevin Bacon et un·e acteurice plus ou moins connue, ou par extension, deux célébrités aléatoires, en faisant une chaîne d’autres acteurices ayant collaboré avec ellui. Par exemple, un exemple entre autres serait :

Kevin BaconÀ toute vitesseDick WarlockLa Coccinelle à Monte-CarloJosiane Balasko

Donc on peut voir ici qu’entre Bacon et Balasko il y a uniquement deux degrés de séparation, avec une personne d’écart. C’est très peu, avec deux personnes de nationalités différentes comme ça, on pourrait s’attendre à plus. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est qu’outre quelques rares exceptions, toutes les personnes du milieu cinématographique peuvent être liés en moins de 6 degrés à Bacon. Le degré le plus élevé dans les exceptions est de 11 seulement.

Quel rapport avec cet article ?

Et bien il s’avère que cet indice peut s’utiliser pour tout le monde. Dans notre ère informatique, et surtout grâce aux réseaux sociaux, ce jeu entier peut s’utiliser entre deux personnes aléatoires. On se retrouve avec un degré moyen de 6. Dans le cas de personnes utilisant Facebook, le degré tombe à 3,74. Cela veut dire que, lorsque des forces de l’ordre décident de mettre sous surveillance toutes les personnes ayant un degré 2 ou 3 avec un suspect, statistiquement, cela donne un rendu vaste qui peut vous englober, sans même que vous le sachiez ou que vous ne connaissiez la personne sous surveillance, et même si vous n’avez « rien à vous reprocher ».

L’erreur est humaine

Un autre souci qui se pose dans le débat, c’est que trop souvent on visualise ces entités de surveillance comme une puissance monolithique homogène, que nous subissons et qui nous aide dans sa grande bénévolence, comme un robot généreux. (Certes, c’est comme ça que commencent Skynet, Ultron, et consorts.) Mais ces outils sont bien évidemment gérés par des personnes humaines, avec des failles, des intentions politiques, et personnelles.
Que ce soit donner ses informations personnelles, ou de contact, à une entreprise dans le cadre d’un contrat, ou laisser le gouvernement nous espionner légalement, le tout se déroule dans une optique de supposition que les données ne seront pas réutilisées à mauvais escient.
Mais bien souvent, c’est le cas, que ce soit une compagnie qui vend des listes d’e-mails à des publicitaires pour se faire de l’argent à notre insu ; un technicien qui exploite les données illégalement pour son usage personnel et envoie un sms à sa cliente en espérant que le courant passe (Cette blague aurait mieux marché s’il bossait pour EDF) ; ou l’un·e des 12 employé·e·s arrêté·e·s aux USA pour avoir utilisé les ressources de la NSA pour espionner des partenaires, ex-partenaires, ou dans le cas d’un homme que je caractériserai de Metal Gear Fuckboi, des femmes étrangères correspondant à son archétype de fantasme, et voulant tester leur potentiel quant à une relation avec lui. On ne connait pas, évidemment, le nombre d’employé·e·s qui ont échappés aux mailles du filet.

Si vous avez pu lire ces exemples en tentant de les rationaliser ou les affirmer comme statistiquement négligeables, honnêtement vous m’avez perdu·e. Je pourrais même évoquer les cas fréquents d’abus des IMSI-catchers, des dispositifs permettant d’intercepter des appels et sms sur mobile, par la police. La défense souvent évoquée est qu’un IMSI-catcher est un dispositif qui attaque uniquement un numéro particulier et pas ceux dans un rayon spécifique, qu’il ne peut pas récupérer le contenu des sms ou des emails, juste des métadonnées (à savoir les données qui entourent l’appel ou le sms, qui n’en sont pas le contenu, comme par exemple la durée de l’appel, l’heure d’envoi, le destinataire…) , et que la police s’engage à l’utiliser uniquement quand nécessaire et toujours dans un cadre à risque.
À cela, pour avoir utilisé ces machines, appris leur champ de possibilités, et vu les policiers en action avec elles, je ne peux que m’esclaffer d’un rire sourd et sonore qui se transforme rapidement en sanglots incontrôlables.

Gif de Kristen Bell rigolant puis pleurant

Gif de Kristen Bell rigolant puis pleurant

Personne n’est innocent·e

L’innocence, du point de vue légal, est une chimère. Alors, oui, on peut tenter de respecter les lois, mais personne ne peut se targuer de connaître toutes les lois, même les plus obscures, et de toutes les respecter. Évidemment il y a une gradation, que ce soit griller un feu ou commettre un braquage, les deux actes sont évidemment des paliers légaux différents, mais l’un comme l’autre ne sont pas légaux. En plus de ça, rien n’empêche un gouvernement d’ajouter une nouvelle loi qui interdit un certain acte, rétrospectivement, et se servir des données collectées pour pouvoir punir ça. Imaginons que demain le pays devient une dictature qui bannit l’homosexualité. Qu’est ce qui l’empêche de récupérer les données de discussions instantanées des habitants et sanctionner toutes les personnes faisant mention de sexualité désormais considérée « déviante » ? Personne ne sait de quoi demain sera fait. Supposer être dans la légalité actuellement n’est pas un champ de force protégeant des décisions futures. Si un bon tribunal avait accès à toutes vos données personnelles et tous vos échanges, il y a une chance quasi-totale que vous serez condamné·e·s pour quelque chose.

Ordinateur-robot témoignant au tribunal et pointant un index accusateur

Ordinateur-robot témoignant au tribunal et pointant un index accusateur

Prenons l’exemple du Canada, dont l’organisme en charge des données médicales reçoit quelques douzaines de cas similaires au cas suivant.

Lois Kamenitz, 65 ans, est une citoyenne canadienne. Lorsqu’elle décide de se rendre à Los Angeles en 2011, elle est mise à l’écart de la foule à l’aéroport par les agents de la douane. Ils lui annoncent qu’elle n’aura pas le droit de prendre le vol parce qu’ils ont des informations sur elle, à savoir que des policiers sont intervenus chez elle 5 ans auparavant. En réfléchissant, elle se rend compte que cela coïncide avec sa tentative de suicide, lorsque son partenaire a appelé la police. La douane des USA avait donc accès au message d’intervention de la police canadienne chez elle. Le département de sécurité intérieure américain admet que, même si les dossiers médicaux n’étaient pas directement partagés, toute arrestation, tout casier judiciaire, et toute intervention non-violente mais se basant sur la santé mentale d’une personne, étaient transmis·e·s aux USA. La cause du refus était donc, selon la règle en vigueur, sa dépression et sa tentative de suicide, car pour les États-Unis, cela est un risque et une preuve qu’elle peut potentiellement causer du tort ou attaquer quelqu’un.
Évidemment, cela joue donc sur le stéréotype nocif et erroné d’une personne mentalement malade qui est dangereuse et potentiellement criminelle.
Pour enfin aller aux USA, Lois Kamenitz a dû attendre trois jours, voir un médecin approuvé par le département de la sécurité intérieure, lui dire si elle avait, ou avait eu, des IST, la tuberculose, ou d’autres maladies, payer 250$ pour le médecin, et signer une décharge qui confirme que ses dossiers médicaux complets sont la propriété du gouvernement des USA. Si elle avait refusé, elle aurait été officiellement totalement bannie des USA, ainsi que de leur espace aérien. Donc pour résumer, elle a été forcée de donner son dossier médical à un pays étranger, alors que cela devrait être des données personnelles.

En plus de tout cela, pour peu que le gouvernement décide d’interagir avec certaines compagnies, on pourrait se retrouver avec des compagnies d’assurance au courant des maladies des personnes venant en contracter une, ou des employeurs utilisant des données secrètes pour justifier de virer un·e employé·e qu’ils ne supportent pas, comme c’est arrivé à une personne qui avait été précédemment traitée pour des abus de substances : son supérieur l’a appris et s’en est servi pour le renvoyer, des années après.

Il existe beaucoup d’autres formes d’abus possibles du système qui montrent que la surveillance de masse est une très mauvaise idée. Il faut se battre pour le droit à la vie privée et aux données personnelles. Une société sous surveillance totale est une société dont les citoyen·ne·s évoluent toujours dans les clous, sans jamais oser questionner la légitimité des personnes qui les contrôlent, de peur que la discussion soit interceptée et les condamnent. On se retrouve avec des groupes de gens timides et grandissant comme on le veut, comme des plantes autour d’un tuteur. Il faut aussi se rappeler que l’accès total aux infos implique par conséquent que le gouvernement ou des individus en son sein peuvent par exemple faire fuiter des citations de vous hors contexte pour vous discréditer auprès de vos proches, ou insérer des fausses informations ou des fausses preuves pour ensuite vous condamner pour n’importe quel crime.

Si je ne vous ai toujours pas convaincu·e·s, je vous propose quelque chose. Cliquez sur le bouton pour contacter Simonæ. Dans le message, mettez les identifiants et mots de passe de tou·te·s vos adresses e-mails, réseaux sociaux et compagnie. Je promets évidemment de ne pas en faire une utilisation abusive, comme les agences gouvernementales le promettent. Vous accepterez que je fouille, et que je puisse faire en plus ce que je veux dedans. Si vraiment vous n’avez rien à cacher, j’imagine que je croulerai sous les messages. Sinon, ce sera votre tacite admission que si, il y a bien quelque chose à cacher.