Alors que je tente de débuter cet article, assise sur mon lit et café à la main, je m’interroge : par où commencer ? Comment vais-je à la fois réussir à me montrer simple sans être simpliste ? N’arriverai-je donc jamais à doser mon café correctement ? Je me rends compte que ces cinq années passées sur les bancs de mon université ont en quelque sorte formaté ma manière d’écrire et je n’arrive pas à lâcher prise.

Avant toute chose : qu’est-ce que l’archéologie ?

L’archéologie, du grec archaios (ancien, originel) et logos (discours, parole sur), est l’étude du passé à travers la découverte, l’analyse et l’interprétation de vestiges matériels de la Préhistoire à nos jours. Centrée sur l’humain, elle n’englobe donc pas comme sujet d’étude les dinosaures qui sont davantage l’apanage des paléontologues (Alan Grant, on se fourvoie souvent à ton sujet).

Alan Grant

Eh oui.

Ses origines sont indissociables de l’apparition d’une conscience historique et remontent à Hérodote, historien et géographe grec (v. 484 – v.420 av. J.-C.). Pendant de nombreux siècles, elle demeurera cependant fortement liée à la pratique de la collection des beaux objets et ce n’est pas avant le XIXe siècle que l’archéologie se constitue réellement en tant que science avec son objet (matériel ancien), ses méthodes (collecte et classement), et ses visées (écrire l’histoire du passé). C’est d’ailleurs au cours de cette période que les grandes fouilles de sites tels que Troie (1871), Pergame (1878) ou encore Delphes (1892) se mettent en place et que les corpus documentaires où le matériel est systématiquement répertorié par type ou aire géographique sont créés.

De nos jours, l’archéologie est une pratique réglementée et institutionnalisée et se conçoit comme une discipline scientifique ouverte. Elle repose sur une méthodologie, des pratiques et théories variées, est composée de diverses spécialisations (la céramologie, qui a pour sujet l’étude des poteries par exemple) et recourt à de nombreuses disciplines et outils (entre autres : la botanique, l’anthropologie, l’histoire, etc.). En ce qui concerne les réalités du terrain, l’archéologue fait souvent face au cours de son travail à une série de contraintes administratives (obtention des autorisations de fouille), climatiques, temporelles (durée limitée des campagnes de fouille, exigence concernant la publication des résultats) et financières (budget restreint). Quant aux résultats, iel doit également garder à l’esprit qu’ils ne pourront toujours être que partiels et partiaux, d’une part parce que les vestiges matériels du passé nous parviennent rarement dans leur entièreté, d’autre part parce que leur interprétation, bien que contrebalancée par les données archéologiques, demeure influencée par différents paramètres (socio-culturels, personnels).

 

Et c’est là qu’intervient le féminisme

Je ne peux pas poursuivre cet article sans vous citer le nom de Margaret W. Conkey. Née en 1943, Conkey est une archéologue américaine spécialiste de la période magdalénienne (Paléolithique supérieur, 17 000 – 12 000 av. J.-C.) dans les Pyrénées françaises et plus particulièrement des productions artistiques présentes sur les parois des grottes. Elle est une des premières à employer le féminisme comme outil d’interprétation des images du Paléolithique, en allant notamment à l’encontre de la théorie voulant que la réalisation de ces peintures soit une pratique exclusivement masculine. Avec sa collègue archéologue Janet D. Spector, elle rédigea un article où elles critiquèrent la perpétuation et l’emploi de stéréotypes de genre (superposition des normes de genre occidentales actuelles sur les sociétés du passé) et d’une perspective à la fois androcentrique et sexiste (valorisation des activités des hommes, invisibilisation des femmes) en archéologie, et encouragèrent également à reconnaître la présence des femmes dans l’histoire de cette discipline.

yetea

 

Cet article et les idées qui y sont développées ne sortent cependant pas de nulle part et ne sont pas propres au domaine archéologique. Iels sont à replacer dans un contexte beaucoup plus large : L’émergence et l’institutionnalisation des études sur le genre. Dans le prolongement des mouvements féministes dits de la 2ème vague, une nouvelle approche se mit en place au sein du milieu universitaire, de manière militante d’abord et de façon institutionnalisée ensuite avec le développement d’enseignements et de centres de recherches universitaires. Cela ne s’est pas effectué uniformément ni avec la même intensité selon les pays : les contestations ont été davantage précoces aux Etats-Unis (fin des années 60) qu’en Europe (début des années 70 en France). Elles se concentrent sur deux aspects : la critique du déterminisme biologique et l’analyse des rapports de pouvoir entre les sexes. Elles touchent une multitude de disciplines appartenant aux sciences humaines et sociales telles que le droit, la sociologie, l’économie, la psychologie, l’histoire ou encore l’archéologie.

Cependant, la discipline archéologique resta longtemps hermétique au féminisme. Comme le soulignent Kokkinidou et Nikolaidou dans leur article ‘Feminism and Greek Archaeology : An encounter long over-due’ (que l’on pourrait traduire par : ‘Féminisme et archéologie grecque : Une rencontre attendue depuis longtemps’), cet état de fait tient à trois facteurs :

  1. la dominance depuis les années 60 de l’archéologie processuelle soutenant que le comportement humain est une simple réflexion de son adaptation à la nature ;
  2. une forte tradition historico-philologique en archéologie classique qui ne prend pas toujours en compte la partialité des auteurices des textes antiques ;
  3. la sous-représentation des femmes dans la profession, a fortiori dans les plus hautes fonctions.

Ce n’est donc pas avant les années 80 que les premières publications apparaissent aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Norvège, en Allemagne, en Espagne ou encore en Australie.

De nos jours, le féminisme comme pilier fondamental du développement de la gender archaeology n’est pas encore reconnu par tou·te·s. Certain·e·s archéologues comme James Moore (1997), Bruce Trigger (1998) et Andrew Jones (2002) ignorent ou rejettent le féminisme comme source fondamentale des outils analytiques et clament qu’une archéologie du genre non-féministe est une version plus appropriée, plus scientifique et moins biaisée. Par ailleurs, les études sur le genre restent encore « une affaire de femmes » dans un milieu universitaire où ces dernières sont majoritairement blanches, hétérosexuelles et provenant de la classe moyenne. De plus, l’archéologie de genre est encore souvent réduite au statut de « sous-discipline », une spécialité parmi d’autres car l’archéologie demeure malgré tout androcentrique sur de nombreux points. Cependant, l’écrit de Conkey et Spector ainsi que bien d’autres ont apporté de grandes contributions à la discipline archéologique, comme :

  • L’introduction du genre comme catégorie analytique, alors que jusque-là les sociétés du passé étaient explorées comme une unité, non divisée en groupes ou factions, car la question du genre était présentée comme non-accessible via les données archéologiques ;Par exemple : En 1976, Liv Helga Dommasnes présenta sa thèse de doctorat (la première thèse en archéologie de genre écrite en Scandinavie !) ayant pour sujet l’étude de la division sexuelle des tâches et des rangs durant l’ ge du Fer récent (600-1050 ap. J.-C.) en Norvège. Elle mit notamment en valeur le fait que certaines femmes accomplissaient également des activités qui semblaient jusqu’alors réservées aux hommes.
  • La mise en évidence et la critique de la perspective androcentrique et des préjugés sexistes, en révélant comment les valeurs du ou de la chercheureuse affectent les résultats des interprétations archéologiques de manière inconsciente ou non ;
  • L’intégration des femmes dans les discours sur le passé, en accordant une attention aux données qui avaient été jusque-là ignorées ou rendues invisibles.

Ces avancées ont permis d’établir des synthèses sur l’histoire des femmes dans des diverses régions géographiques et périodes temporelles. Tout comme la présence des femmes dans la discipline, j’y reviendrai dans de prochains articles.

Bibliographie

L’archéologie en général

BAHN P. G. (dir.), 2002. Archéologie. Le guide de nos origines, Paris.
JOCKEY Ph., 2008. Idées reçues. L’archéologie, Paris.
JOCKEY Ph., 2013. L’archéologie, Paris.
JONES A., 2002. Archaeological Theory and Scientific Practice, Cambridge.

Les études sur le genre

BERENI L. et al., 2012. Introduction aux études sur le genre, 2ème éd., Paris/Bruxelles.

L’archéologie de genre

CONKEY M. W. et GERO J., 1997. Programme to practice. Gender and feminism in archaeology, Annual Review of Anthropology 26, p. 411–438.
CONKEY M. W. et SPECTOR J. D., 1984. Archaeology and the Study of Gender, dans M. Schiffer (dir.), Advances in Archaeological Method and Theory, t. 7, p. 1-38.
DIAZ-ANDREU M. et SORENSEN M. L. S., 2005. Excavating Women: A History of Women in European Archaeology, Routledge.
DOMMASNES L. H., 1976. Yngre jernalder i Sogn – forsøk på sosial rekonstruksjon, thèse doctorale non publiée, Université de Bergen.
DOMMASNES L. H., 1982. Late Iron Age in western Norway : female roles and ranks as deduced from an analysis of burial customs, Norwegian Archaeological Review 15 1-2, p. 70-84.
DOMMASNES L. H., 1990. Feminist archaeology. Critique of theory building ?, dans B. Fredrick et T. Julian (éds), Writing the Past in the Present, p. 24–31.
HAYS-GILPIN K. A., 2008. Gender, dans R. A. Bentley, H. D. G. Maschner et Ch. Chippindale, Handbook of Archaeological Theories, p. 335-349.
Journal of Archaeological Method and Theory, 2007. (Consacré entièrement au féminisme en archéologie)
KOKKINIDOU D. et NIKOLAIDOU M., 2009. Feminism and Greek Archaeology : an encounter long over-due, dans K. Kopaka (éd.), FYLO. Engendering Prehistoric “Stratigraphies” in the Aegaean and the Mediterranean, Aegaeum 30, p. 25-37.
LOZANO RUBIO S., 2011. Gender Thinking in the Making: Feminist Epistemology and Gender Archaeology, Norwegian Archaeological Review, 44: 1, p. 21-39.
MOORE J., 1997. Conclusion. The visibility of the invisible, dans J. Moore et E. Scott (éds). Invisible People and Processes. Writing Gender and Children into European Archaeology, p. 251–257.
SORENSEN M. L. S., 2000. Gender Archaeology, Cambridge.
TRIGGER B., 1998. Archaeology and epistemology. Dialoguing across the Darwinian chasm, American Journal of Archaeology 102, p. 1–34.