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Bonjour à tou·te·s ! Cette fois on va commencer par les conclusions. Si on vous fait un cadeau, vous ne devez pas culpabiliser de ne pas en offrir un autre en retour. Vous avez le droit de réclamer les aides sociales qui vous sont proposées et vous ne devez pas vous sentir coupable de toucher le RSA, l’allocation chômage, les bourses sur critères sociaux… Vous n’avez pas à culpabiliser d’être pauvre. Être pauvre ne veut pas dire être faible. Je vais maintenant vous expliquer pourquoi c’est le cas et pourquoi vous vous sentez peut-être parfois faible, inférieur ou coupable d’être pauvre.

Pour en arriver à ma présentation de l’Essai sur le Don, il faut d’abord aborder le sociologue Emile Durkheim. Dans sa thèse de doctorat, De la division du travail social (1893), il pose les bases méthodologiques de sa sociologie qu’il est impératif de connaître pour comprendre l’Essai sur le Don de Marcel Mauss, un de ses plus proches collaborateurs.

Deux types de sociétés

Pour Durkheim, on peut distinguer deux types de sociétés, qui ont chacune un type d’organisation sociale particulier. Ces deux sociétés et ces deux types d’organisations sont deux extrêmes, et il existe tout un spectre entre les deux. D’un côté, les sociétés primitives ou archaïques (les adjectifs ne se voulant pas péjoratifs dans la sociologie durkheimienne) qui évoluent jusqu’aux sociétés modernes (dans lesquelles nous évoluons).

Définition : Chez Durkheim, quand on parle de solidarité, on parle de ce qui sert de ciment à la société

La société primitive a une solidarité mécanique : les individu·e·s se distinguent peu les un·e·s des autres et en deviennent presque interchangeables. Leurs croyances, valeurs et intentions sont semblables, ainsi que leurs qualifications. Si un·e chasseur·esse disparaît, d’autres sauront prendre le relais car savoir chasser ne demande pas dix années d’études.

Dans une société moderne, c’est la solidarité organique qui entre en jeu : les individu·e·s se différencient et deviennent tou·te·s comme les organes d’un corps humain avec une fonction propre qu’iels sont seul·e·s (ou rares) à pouvoir exercer. Quand le travail nécessaire à la survie d’une société se complexifie, par exemple avec la technologie, les travailleureuses ne sont plus interchangeables. Vous ne pouvez pas, s’iel disparaît, remplacer dès demain læ comptable de votre entreprise, parce que vous n’avez pas ses qualifications.

Trois faits sociaux expliquent la division du travail social : L’augmentation démographique (il y a de plus en plus de gens), l’augmentation de la densité matérielle (il y a de plus en plus de gens au km²), et l’augmentation de la densité morale, causée par les deux faits sociaux précédents (il y a de plus en plus d’interactions sociales). Chaque individu·e doit alors trouver sa place dans la société car plus il y a d’individu·e·s dans la société, plus la lutte pour la survie devient intense.

La spécialisation professionnelle permettant à un·e individu·e de trouver sa place permet aussi l’augmentation de la productivité, et donc la modernisation d’une société. Cette spécialisation permet aussi à l’individu·e de se sentir nécessaire à la société.
Chaque société commence par être archaïque, puis se complexifie jusqu’à devenir moderne. Au cours de ce processus, les individu·e·s deviennent de plus en plus individuel·le·s et ont chacun·e leurs particularités.

La complexification des sociétés n’est pas en soi une mauvaise chose, mais elle rend l’étude sociologique plus complexe, selon Durkheim. Les sociétés modernes se sont complexifiées à l’extrême et il est complexe – pour ne pas dire impossible – de distinguer ce qui est naturel sociologiquement et propre à toute société de ce qui ne l’est pas. Prenons l’exemple de deux sociétés modernes : la France et le Japon actuels. Même si on retrouve dans les deux sociétés des choses semblables, les cultures sont trop différentes pour pouvoir tirer des conclusions sociologiques de l’étude et de la comparaison de ces sociétés et il est bien plus simple pour Durkheim d’étudier ce qu’étaient ces sociétés à la base : des sociétés archaïques.

Définition : L’ethnologie est l’étude des ethnies, notamment primitives.

La sociologie d’Emile Durkheim se base donc sur des travaux ethnologiques et tente de tirer des conclusions sur le fonctionnement social de toute société à partir de ces études. Comme la solidarité mécanique a précédé historiquement la solidarité organique, on ne peut pas expliquer les différenciations sociales et la division du travail sociale en partant des individus : il faut partir de la société et montrer comment elle influe sur les individus (on appelle cette méthode holisme ou méthode holiste).

Pour un socialiste engagé comme Durkheim, une question se pose : Le sociologue doit-il être neutre politiquement ? Dans ses recherches et ses observations, oui. Mais il faut ensuite essayer d’utiliser les conclusions que l’on a tiré pour amener la société vers quelque chose de meilleur.

L’Essai sur le Don

Après cette très longue introduction, nous pouvons maintenant nous pencher sur l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui : l’Essai sur le Don de Marcel Mauss. L’auteur est, à l’instar de Durkheim, engagé dans le socialisme et cherche à faire évoluer la société positivement. Il milite notamment pour la redistribution des richesses (qui existe aujourd’hui partiellement, grâce aux caisses de sécurité sociale, chômage…). Il est un précurseur sur cette question puisque « l’état providence » n’arrive en France que dans les années 1940, alors que son essai est publié dans les années 1920. Il se demande dans son ouvrage comment le don crée du lien social et comment il participe à la solidarité au sein d’une société.

Il étudie pour cela différentes tribus primitives et leur façon de fonctionner par rapport au don. Il observe qu’il existe une triple obligation de « donner-recevoir-rendre ». Face à un don, læ receveur·se se doit d’accepter (parfois d’une certaine façon considérée comme « la bonne façon de recevoir »)… et de rendre. Cette triple obligation est, la plupart du temps, tacite.

Mauss étudie nombre de tribus, mais je prendrai l’exemple d’une tribu polynésienne sur laquelle il se penche dans le second chapitre. Dans cette tribu, le mana est l’honneur et le prestige conférés par la richesse d’un individu. Donner à d’autres permet de gagner du mana, puisque cela montre la richesse, et donc le prestige, du donneur. À l’inverse, ne pas pouvoir donner, ou ne pas pouvoir rendre de contrepartie(s) prestigieuse(s) après avoir reçu quelque chose fait perdre du mana. La perte ou l’absence de mana entraîne le rejet et la stigmatisation de l’individu·e, qui aboutit parfois à des attaques physiques.

De l’étude de ces tribus archaïques et des récurrences de ce modèle, Marcel Mauss tire plusieurs conclusions qui me semblent personnellement primordiales dans une lutte de (d’extrême) gauche.

Ce qui est étudié dans les sociétés archaïques peut être étendu aux sociétés modernes où « le don non rendu rend encore inférieur celui qui l’a accepté ». Donner à une personne qui mendie implique qu’elle ne peut rien nous rendre en retour, ce qui la place dans un statut social inférieur : celui de l’exclusion économique et sociale. C’est aussi la culpabilité de l’incapacité à rendre qui fait que certaines personnes touchant les minimas sociaux (RSA, RMI…) finissent par ne plus les demander alors que leur situation financière n’a pas changé.

Pour aller plus loin

  • Serges Paugam a travaillé sur la question des bénéficiaires du RMI dans La Régulation des Pauvres.
  • Philippe Stiener s’est intéressé au don d’organe et à la différence entre le système français, basé sur la volonté, la gratuité et l’anonymat, et le système étasunien, basé sur les rétributions financières dans La Transplantation d’organes. Un commerce nouveau entre les êtres humains.
Dans la phase de recherches et d’observations, Mauss se devait d’endosser la neutralité nécessaire (selon lui) à la sociologie. Cependant, il observe, une fois son travail préliminaire terminé que « ces faits éclairent notre morale et dirigent notre idéal », l’idéal étant alors l’idéal d’une réforme pour un état providence qui, je le rappelle, n’est apparu en France que 20 ans après la publication de son ouvrage. En effet, pour éviter le rejet et la stigmatisation des pauvres, il faut leur donner suffisamment de moyens pour avoir une place dans le système de domination créé par le don.
Définition : Le classisme est l’oppression exercée par les riches contre les pauvres.
L’idéal du socialiste Mauss est d’améliorer la situation des plus précaires en leur permettant d’échapper aux pires violences capitalistes en leur donnant les moyens d’intervenir dans les situations de don et de contre-don imposées par les rapports de dominations passant par ce fait social. Selon moi, Mauss ne va pas assez loin. Son ouvrage permet de comprendre un des aspects du classisme et révèle un des outils dont disposent les riches pour maintenir un rapport de domination envers les pauvres. Plutôt que d’accepter de jouer avec les règles servant les dominant·e·s, pourquoi ne pas tenter d’abolir ce rapport de domination qui se fait avec le don ? Cette abolition commence par une prise de conscience individuelle des processus à l’œuvre dans la mécanique de (d’auto) culpabilisation par rapport à notre pauvreté. Cette prise de conscience faite, il faut à mon sens tenter d’étendre au maximum cette nouvelle vision du don. Pourquoi ne pas préciser, à chaque fois que l’on offre quelque chose à quelqu’un·e, qu’iel ne nous doit rien en retour ?

Je ne prétends pas avoir de solution parfaite et définitive, mais il était primordial pour moi de partager avec vous mes connaissances sur l’Essai sur le Don, ses conclusions et les réflexions qu’elles m’inspirent. Si comme moi vous trouvez ce déterminisme négatif et illégitime, je vous invite à réfléchir à ce problème et aux solutions qu’il est possible de lui opposer. Je vous invite à partager vos réflexions et éventuelles solutions dans les commentaires, pour les partager à l’ensemble de l’équipe, mais aussi à tou·te·s les futur·e·s lecteurices.