Les vidéastes, comme les personnes présentant des émissions télévisées, ne détiennent pas une vérité unique et inaliénable. Il convient d’avoir un certain recul critique quant aux contenus dont nous sommes constamment abreuvé·e·s et de savoir reconnaître les propos risqués ou dangereux des thèses étayées et sourcées.

La double vidéo sur les idées reçues sur l’homosexualité du comédien Max Bird a soulevé de nombreuxses réactions sur les réseaux sociaux, du fait de sa position faussement scientifique mais véritablement sexiste, homophobe et biphobe, quoi qu’en dise l’humoriste. Ce dernier, interpellé par plusieurs d’entre nous, a eu la politesse de nous faire un retour « argumenté » sans pour autant remettre en question son propos ainsi que sa position vis à vis du sujet. Nous ne remettons cependant pas en cause l’intégralité du contenu des vidéos du comédien, n’ayant pas visionnée toute sa production.

Nous avons voulu de ce fait nous pencher sur la vulgarisation et la médiation scientifique. Odile Fillod, spécialisée dans le décryptage des émissions de vulgarisation, a déjà écrit un article en réponse à ces deux vidéos, expliquant en quoi le fond, et une partie de la forme posait problème. Nous faisons suite à cet article en abordant avec elle les enjeux et le cadre de la vulgarisation scientifique.

Pour rappel, la vulgarisation scientifique est une simplification d’un propos scientifique (biologie, astronomie, chimie etc.) pour un public non spécialisé par une personne relativement spécialisée dans le domaine. Il existe de nombreux magazines de vulgarisation, mais également des émissions TV, radios, et des sites web, qui éduquent et informent, de manière informelle (en dehors de tout cadre professionnel ou scolaire).

Pourriez-vous, tout d’abord, vous présenter, ainsi que votre travail, à nos lecteuricese ?

> Je suis chercheuse indépendante en sociologie des sciences et de la vulgarisation scientifique, spécialiste des questions de sexe/genre. Mes recherches portent principalement sur la production et les usages de la littérature scientifique participant à la naturalisation du genre, ainsi que sur les biais dans la transmission des connaissances qui sont à même de contrer cette naturalisation. En lien avec cette activité, j’ai notamment créé le blog Allodoxia, sur lequel je présente des études de cas et des analyses critiques de la vulgarisation et/ou instrumentalisation de certaines études particulièrement en vue. Je mets en évidence la distorsion opérée entre les données factuelles rapportées dans les articles de revues scientifiques et ce que divers intermédiaires culturels leur font dire, qu’elles ou ils soient journalistes, scientifiques ou autres.

Depuis combien de temps maintenant avez vous commencé à jeter un regard critique sur la vulgarisation scientifique et les erreurs qui en découle sur les questions de genre et de sexualité ?

> De manière informelle depuis la fin des année 1990, mais c’est en 2005/2006 que j’ai commencé à y travailler sérieusement et de manière méthodique. Cette année-là, j’ai préparé un projet de thèse qui devait s’intituler « La naturalisation des différences psychiques entre hommes et femmes par les sciences biomédicales contemporaines ». À partir de fin 2007, je me suis consacrée à plein temps à mes recherches dans le cadre de cette thèse à l’EHESS, sous la direction de Francine Muel-Dreyfus. Je ne suis finalement pas allée au bout : je l’ai abandonnée définitivement en 2013, pour diverses raisons, dont le fait que mon approche s’accommodait mal du cadre restrictif d’une thèse en sociologie. Mais je n’ai jamais cessé depuis de continuer à travailler sur ce sujet.

Pensez-vous qu’il faille nécessairement avoir un cursus dans la filière concernée pour faire de la vulgarisation ?

> Non. Je pense que si on a une connaissance générale du fonctionnement du champ scientifique et de l’édition scientifique, si on a une culture de base dans le domaine concerné, et si on respecte quelques principes fondamentaux de déontologie journalistique (rendre compte des faits de manière honnête, distinguer les faits des hypothèses, de l’analyse et de l’opinion, être transparent·e sur la nature de ses sources, mettre en contexte l’information), on peut faire de la vulgarisation correcte. A contrario, avoir suivi un cursus dans la filière concernée ne garantit pas de comprendre comment fonctionne la recherche et l’édition scientifiques, et cela peut même dans certains cas être un obstacle à une vulgarisation de qualité. En effet, quelqu’un qui a « absorbé » au cours de ses études une théorie alors dominante dans sa discipline, présentée à tort comme acquise par le corps enseignant, peut manquer de distance critique vis-à-vis de cette théorie, et plus largement vis-à-vis de sa discipline, ignorant les éléments issus d’autres approches.

Vous paraît-il ou non intéressant de diversifier les formats de vulgarisation, notamment sur YouTube ?

> Les raccourcis et erreurs sont déjà partout, y compris dans des supports écrits, et malheureusement y compris sous la plume de journalistes professionnel·les. Je ne pense donc pas qu’il faille avoir une défiance a priori vis-à-vis de ce format, qui présente par ailleurs des avantages indéniables surtout si on veut toucher les jeunes, pour améliorer leur culture scientifique et susciter leur intérêt pour la science. Tout dépend de la manière dont c’est fait concrètement. Il est certain que vouloir en 5 minutes, dans une vidéo résolument « pas prise de tête » s’adressant à un public complètement naïf, donner une réponse simple et univoque à une question complexe, controversée et nécessitant une présentation nuancée, c’est forcément casse-gueule. Sans doute certains sujets sont-ils plus adaptés que d’autres à ce type de format. Par ailleurs, l’amateurisme accroît évidemment le risque de faire n’importe quoi.

Pensez-vous que tous les sujets sont abordables en vulgarisation ?

Ceux pour lesquels il n’y a pas de consensus dans la communauté scientifique par exemple, comme l’origine psychique ou biologique de l’orientation sexuelle ou de la différence binaire des genres ?

> Je ne vois aucune bonne raison de s’interdire de faire passer dans la culture générale ou dans le débat public des informations issues de l’activité de la recherche scientifique, quel que soit le sujet. Il n’y a en particulier aucun problème à traiter de sujets sur lesquels il n’existe pas de consensus. Les personnes qui font de la vulgarisation tombent trop souvent dans l’un et/ou l’autre de ces travers : faire aveuglément confiance à un·e « expert·e » et croire que son discours est « ce que dit la science », et/ou croire que le public attend une réponse simple et définitive et qu’il faut donc lui épargner la complexité et les incertitudes. Il est à mon avis non seulement possible mais nécessaire de parler des questions qui restent ouvertes, des controverses, des doutes. L’absence de consensus et a fortiori de certitudes est bien plus fréquente qu’on ne le laisse croire, et on devrait le rendre davantage visible. C’est indispensable à la construction d’une véritable culture scientifique, qui est à mon sens inséparable d’une culture du scepticisme scientifique, au sein de laquelle le doute a une place essentielle.

Quels sont les points importants auxquels réfléchir en amont lorsqu’on fait de la vulgarisation ?

C’est-à-dire, puisqu’il s’agit de résumer un sujet plus ou moins complexe, comment faut-il construire son propos dans sa forme ?

> Je ne peux pas faire de recommandation quant à la forme au-delà d’une idée générale assez simple : ne pas caricaturer les résultats d’une recherche, et donner aux gens des éléments qui leur permettent d’avoir une idée de leur portée et de leur degré de certitude. C’est la rigueur de la démarche et l’honnêteté du compte rendu qui importent. Par exemple, si vous ne connaissez rien à un sujet et êtes simplement séduit·e par ce qu’en dit quelqu’un qui a sorti un bouquin sur le sujet, il faut vous demander si ce que dit cette personne reflète effectivement l’état des connaissances scientifiques. Aucune qualification, aucun statut, académique ou autre, ne garantit la rigueur et l’honnêteté d’un propos, et ce a fortiori lorsqu’il y a de forts enjeux à la clé. Si vous n’avez pas le temps ou les connaissances nécessaires pour pouvoir vous en assurer par vous-même, et si vous n’avez d’autre choix ou tenez absolument à en parler pour une raison x ou y, il faut alors prendre toutes les précautions nécessaires, notamment faire clairement savoir que vous ne faites que relayer la parole de telle personne. Pour moi ce n’est plus de la vulgarisation proprement dite, mais en quelque-sorte de la vulgarisation de vulgarisation. Néanmoins, force est de constater que la vulgarisation correspond concrètement souvent à ce type de démarche.

Comment faire pour bien choisir les sources citées ?

Quelles sont les différences entres les source primaires et secondaires ?

> Il est impossible de répondre à votre première question de manière générale. Il n’y a pas de recette universelle, et tout dépend de votre degré de maîtrise du sujet. Si on le connaît bien et si on est capable de comprendre le sens et la portée exacte des sources primaires, il est idéal de se baser sur celles-ci. Si ce n’est pas le cas, il peut au contraire être dangereux d’aller y puiser par soi-même des informations sans comprendre leur nature exacte ou y piocher des phrases sans connaître le contexte de leur énonciation. Ce que j’appelle une source primaire, en tout cas dans les disciplines sur lesquelles je travaille, à savoir les sciences biologiques et médicales et la psychologie scientifique, ce sont les comptes-rendus de recherches originales publiés dans les journaux scientifiques. Les revues de la littérature publiées dans ces journaux constituent déjà une source qui n’est plus primaire, même si elles peuvent être très utiles. Les sources secondaires sont tout ce qui constitue un compte rendu indirect des sources primaires. Il peut s’agir d’un communiqué de presse d’une institution de recherche (i.e. la production d’un·e chargé·e de communication à des fins « publicitaires »), d’une interview d’un·e des scientifiques ayant réalisé l’étude dont on veut rendre compte, d’une dépêche AFP (dont j’ai montré plusieurs exemples édifiants de dérapages sur mon blog), d’un manuel universitaire, etc, peu importe : dans tous les cas, il s’agit d’une présentation par un tiers de sources primaires (quand il ne se base pas déjà lui-même sur des sources secondaires) qui est par construction potentiellement biaisée ou inexacte.

Quelles questions doit se poser læe spectateurice ? Comment peut-iel s’outiller pour ce genre de discours ?

Puisqu’il ne faut pas donner parole d’évangile à tout ce que nous lisons, comment s’assurer de la justesse du propos tenu ?

> C’est une question très difficile et plus globale, qui ne concerne pas seulement l’information à caractère scientifique. Le problème des fake news, et plus généralement de l’insécurité de l’information, devient assez préoccupant, au point de mettre en danger le fonctionnement des démocraties. J’espère apporter une contribution à l’éveil d’un esprit critique vis-à-vis de la vulgarisation de certains champs de la recherche scientifique. D’autres, tel Normand Baillargeon dans son Petit cours d’auto-défense intellectuelle, initient à la pensée critique de manière plus générale, d’autres encore s’attèlent à expliquer comment détecter les sources douteuses ou à identifier les théories complotistes… Il y a pas mal de choses à faire, et pas de réponse simple à ce problème.

Pour finir, quel·le·s sites / chaînes vidéo de vulgarisation scientifiques conseilleriez-vous ?

> Il est tout-à-fait possible qu’il en existe d’excellentes, mais je n’en connais pas que je pourrais recommander les yeux fermés.

Nous remercions très chaleureusement Odile Fillod pour cette interview et nous espérons que cette interview vous aura donné·e·s quelques clés pour comprendre la vulgarisation scientifique et peut-être vous y lancer à votre jour à pieds joints. Nous conseillons de notre côté les chaînes de vidéastes vulgarisateureuses suivantes :