De Lara Croft à River Song en passant par Evelyn Carnahan-O’Connell, la femme archéologue nourrit une série de fantasmes. Universitaire, aventurière et pilleuse de tombe, elle possède à la fois un physique avantageux, un pistolet armé et un compte en banque bien rempli. La réalité est cependant bien éloignée de la fiction. De par sa profession, la femme archéologue tout comme son homologue masculin doit faire face sur le terrain à une série de contraintes (si vous ne voyez pas de quoi je parle, je vous invite tout de suite à lire cet article). De par son genre, elle doit également en affronter une kyrielle d’autres. En tant que femme blanche, je ne tiens pas à prendre la parole à la place des femmes racisées. Cela étant, comme le rappelait récemment @Chercherjournal, doctorante en histoire contemporaine, il est important de garder à l’esprit qu’en plus du sexisme, ces dernières doivent également faire face au racisme sur leur lieu de travail. Cette précision étant effectuée, petit topo de la situation.

Rory Williams demande à River Song « Quel type de docteure elle est ». Elle répond en tirant sur un humanoïde avec son pistolet « En archéologie ».

Rory Williams demande à River Song « Quel type de docteure elle est ». Elle répond en tirant sur un humanoïde avec son pistolet « En archéologie ».

 

Hier…

Contrairement à d’autres disciplines telles que la sociologie, la psychologie ou encore l’histoire, l’archéologie ne s’est ouverte que relativement tard au féminisme, entre le début des années 1980 et le début des années 1990 selon les pays [1]. Ce retard peut notamment s’expliquer par la forte sous-représentation des femmes dans le domaine [2]. Au cours des années 1976-1986, sur l’ensemble des personnes ayant obtenu leur doctorat en archéologie aux Etats-Unis, 36% étaient des femmes. Sur ce pourcentage, la moitié seulement, soit 18% du total, a pu accéder à un poste universitaire par la suite. Ce chiffre passe à 24% au cours des années 1990 mais les femmes restent cantonnées à des postes subalternes, souvent à temps partiel, dans de petites universités ou des collèges sans programme d’études supérieures, où elles sont par ailleurs moins payées que les hommes à positions égales. Seul 10% d’entre elles arrivent à être nommées professeures [3 ; 4 ; 5]. De plus, elles sont majoritairement reléguées au laboratoire, le travail de terrain -davantage exigeant physiquement parlant- restant l’apanage des hommes [1]. À la même époque en Grande-Bretagne, elles ne sont que 17% à pouvoir accéder à un poste universitaire et les perspectives de promotion demeurent minces voire inexistantes [5]. Je n’ai malheureusement pas pu trouver d’études similaires pour les pays francophones, mais la situation devait alors être sensiblement identique.

En 1994, l’ouvrage Equity issues for women in archaeology (Problèmes d’équité pour les femmes en archéologie) évoque plusieurs raisons à cet état de fait [3]. On y cite notamment les responsabilités familiales et le besoin d’horaires flexibles pour pouvoir s’occuper des tâches domestiques et parentales. L’étude évoque également un manque de confiance en elles et en leur travail, issu de l’éducation genrée qu’elles ont reçue, qui les poussent à se mettre en retrait et à ne pas oser se présenter pour tel·le ou tel·le bourse ou poste. Les femmes archéologues soumettent également moins d’articles et sont moins publiées que les hommes. Couplé à la marginalisation, au manque de modèles et de mentors féminins, au passage sous silence et/ou à l’invisibilisation de leur travail, aux remarques et attitudes sexistes discriminatoires ainsi qu’au harcèlement sexuel qui les isolent et les désavantagent, il est dès lors facile de comprendre leur quasi-absence à l’université : l’archéologie reste un milieu masculin, mesdames merci de passer votre chemin.

Papa d’Indiana Jones lui demandant avec mépris s’il appelle ça de l’archéologie.

Papa d’Indiana Jones lui demandant avec mépris s’il appelle ça de l’archéologie.

 

…Et aujourd’hui ?

Même si le féminisme a irrémédiablement laissé son empreinte sur l’archéologie [6], la situation n’a en réalité que peu changé. En 2007, Magaret Conkey (je vous en ai déjà parlé ici) soulignait que les femmes archéologues sont toujours sous-représentées dans la discipline, et ce malgré les nombres croissants d’étudiantes en archéologie sur les bancs de l’université et de diplômées sortantes chaque année. Par ailleurs, selon le rapport annuel 2012-2013 sur le statut économique de la profession réalisé par l’American Association of University Professors, les hommes demeurent majoritaires dans les plus hautes fonctions liées à la discipline et gagnent en général un meilleur salaire, tandis que les femmes ont davantage de chances de travailler à un poste temporaire moins bien payé. Elles publient également en moyenne moins que les hommes [7], sont moins citées si elles apparaissent en autrice unique d’un article, sont moins invitées aux colloques (cf. les « White male panels », ces colloques entiers sans femme) et sont donc moins bien évaluées [8 ; 9 ; 10 ; 11].

En ce qui concerne l’articulation vie familiale/vie active, la répartition des tâches domestiques reste toujours inégale. En France, les femmes passent en moyenne 4h30 par jour à s’occuper du travail domestique contre 2h30 pour les hommes [12 ; 13]. Par ailleurs, les femmes enceintes demeurent encore relativement mal perçues et être à la fois archéologue et mère comporte certaines difficultés. L’archéologie est un métier requérant un investissement horaire important ainsi que de fréquents déplacements sur le territoire ou à l’étranger dans le cadre d’un chantier de fouille, d’une campagne d’étude, d’une réunion ou d’un colloque. Outre le fait qu’il reste difficile de pouvoir effectuer le travail de terrain enceinte, force est de constater que ces lieux ne comportent que très rarement des endroits pour allaiter, s’occuper et surveiller des enfants en bas âge, ce qui complique dès lors leur organisation. Si pour ces raisons, elles choisissent de ne pas emmener leurs enfants avec elles, elles encourent le risque de subir des jugements négatifs à ce sujet. Il n’est donc pas rare qu’une femme choisisse de privilégier sa vie professionnelle, au détriment de sa vie personnelle [14 ; 15].

La première conférence que j’ai donnée après la naissance de mon fils, on m’a demandé de manière répétée si mon mari était en train de faire du baby-sitting.

La première conférence que j’ai donnée après la naissance de mon fils, on m’a demandé de manière répétée si mon mari était en train de faire du baby-sitting.

Les remarques et attitudes sexistes ainsi que le harcèlement sexuel demeurent également bien présent·e·s. S’inspirant du projet Everyday Sexism, Hannah Cobb créa en 2015 le projet EveryDIGsexism [16] qui avait pour objectif de cataloguer l’ensemble des comportements sexistes propres à la discipline archéologique. Les hashtags #ArchSwan et #everyDIGsexism témoignent des remarques, attitudes et gestes déplacés auxquelles les femmes archéologues doivent faire face en dehors et sur chantiers. Cela se matérialise par des propos paternalistes (emploi du prénom, tutoiement alors que l’on ne connaît pas l’interlocuteur), des remarques non-désirées sur le physique, une confiscation de la parole lors d’une conférence (manterrupting), une déconsidération du travail fourni (soupçon d’avoir obtenu sa place/son poste en ayant couché/séduit), des commentaires d’ordre sexuel, des contacts physiques non-sollicités, etc [17 ; 18 ; 19 ; 20].

Sur mon premier chantier, un de mes superviseurs m’a dit que j’avais de jolies jambes mais que j’avais besoin de les laisser un peu plus au soleil.

Sur mon premier chantier, un de mes superviseurs m’a dit que j’avais de jolies jambes mais que j’avais besoin de les laisser un peu plus au soleil.

 

Deux étudiants de 2e année en archéologie vont sur un chantier. L’un y a déjà été avant, l’autre non. Qui a été nommé superviseur ? L’homme.

Deux étudiants de 2e année en archéologie vont sur un chantier. L’un y a déjà été avant, l’autre non. Qui a été nommé superviseur ? L’homme.

 

Une femme suggère une bonne idée à une réunion ; silence ; 10 minutes plus tard, un homme la répète. Approbation générale.

Une femme suggère une bonne idée à une réunion ; silence ; 10 minutes plus tard, un homme la répète. Approbation générale.

 

Collègues masculins plus vieux et plus gradés ont dit que le recrutement serait plus facile si les candidates joignaient des photos à leurs dossiers.

Collègues masculins plus vieux et plus gradés ont dit que le recrutement serait plus facile si les candidates joignaient des photos à leurs dossiers.

 

J’ai essayé de stopper le harcèlement sexuel d’une femme du personnel et j’ai été harcelée pour l’avoir fait.

J’ai essayé de stopper le harcèlement sexuel d’une femme du personnel et j’ai été harcelée pour l’avoir fait.

 

Sur le chantier de fouille de ma fac, les étudiants plus âgés (les superviseurs) regardaient les premières années entrer sur le site le premier jour et décidaient avec qui ils allaient coucher ou non.

Sur le chantier de fouille de ma fac, les étudiants plus âgés (les superviseurs) regardaient les premières années entrer sur le site le premier jour et décidaient avec qui ils allaient coucher ou non.

En 2013, une étude sur le harcèlement sexuel en anthropologie [21] a révélé que plus de 20% des participantes avaient subi dans le contexte du travail du harcèlement sexuel et/ou des attouchements sexuels non désirés. Dans la majorité des cas, l’auteur était un homme connu de la victime dans une position hiérarchique plus élevée. Bien que les femmes ont davantage conscience que les hommes du sexisme propre à leur domaine et que les agresseurs notoires sont souvent connus de tou·te·s, la victime n’ose que très rarement briser la loi du silence [22].

Caroline Muller (son blog), doctorante en histoire contemporaine à Lyon et intervenante il y a peu sur le compte collectif @EnDirectDuLabo, a parfaitement bien explicité les raisons d’un tel silence. D’abord, nombre de ces comportements sont à peine visibles voir difficiles à admettre, en particulier en raison d’une croyance qui veut que puisque nous faisons partie de « l’élite intellectuelle », nous ne sommes pas touché·e·s par le sexisme et le racisme. Ensuite, ces actes sont souvent minorisés (« il disait ça pour rire » ; « tu exagères » ; « oh mais il est comme ça, tu sais bien »). La culpabilisation de la victime est également fréquente (« mais tu l’avais bien cherché » ; « tu lui souriais, c’est normal si… » ; « en même temps avec ce short… »). De plus, comme souligné plus haut, le coupable est en général un supérieur hiérarchique, la peur des conséquences sur la carrière dissuade fréquemment les victimes de parler.

Sous-représentation, salaire moindre, emploi précaire, propos sexistes, harcèlement sexuel… Ce constat réjouissant (non) n’est évidemment pas propre au milieu archéologique et peut s’étendre aux sciences en général, où le ratio est toujours de 1 femme pour 5 hommes en France. Les diplômées, pourtant plus nombreuses, ne deviennent pas automatiquement des chercheuses et les hommes continuent à dominer le monde scientifique. La parité est donc encore bien loin d’être acquise.

APPEL À TÉMOIGNAGES : Si vous êtes une étudiante/doctorante/docteure en archéologie et que dans le cadre de vos études ou de votre travail, vous avez assisté ou vous avez été victime de remarques sexistes et/ou de harcèlement sexuel, votre témoignage nous intéresse. Vous pouvez nous le transmettre de manière anonyme ou non dans les commentaires de cet article, ou vous pouvez également me DM sur twitter (@anemonenyme).

Bibliographie

Les femmes en archéologie – Général

[1] CONKEY M. W. et SPECTOR J. D., 1984. Archaeology and the Study of Gender, dans M. Schiffer (dir.), Advances in Archaeological Method and Theory, t. 7, p. 1-38.

[2] KOKKINIDOU D. et NIKOLAIDOU M., 2009. Feminism and Greek Archaeology : an encounter long over-due, dans K. Kopaka (éd.), FYLO. Engendering Prehistoric “Stratigraphies” in the Aegaean and the Mediterranean, Aegaeum 30, p. 25-37.

[3] NELSON M., NELSON S. et WYLIE A., 1994. Equity issues for women in archaeology, Arlington.

[4] CLASSEN Ch., 1994. Women in archaeology, Philadelphie.

Plafond de verre et conditions de travail

[5] CULLEN T., 1995. Women in archaeology : perils and progress, Antiquity 69, p. 1042-1045.

[6] CONKEY M., 2003. Has Feminism Changed Archaeology ?, Signs 28, p. 867-880.

[7] HART J., 2006. Women and Feminism in Higher Education Scholarship: An Analysis of Three CoreJournals, The Journal of Higher Education 77, p. 40-61.

[8] GELLER P. L., 2016. This is not a Manifesto : Archaeology and Feminism, dans M. C. Amoretti et N. Vassalo (éds.), Meta-Philosophical Reflection on Feminism Philosophies of Science, Boston, p. 151-170.

[9] SCHIEBINGER L., 2003. Feminism inside the Science, Signs 28, p. 859-866.

[10] BARTHÉLÉMY P., 2013. De graves inégalités hommes-femmes dans la recherche mondiale.

[11] The World Map of Female to Male Productivity Ratio.

Articulation vie personnelle/vie professionnelle

[12] Cuisiner, s’occuper des enfants, construire ou réparer : Le travail non rémunéré à travers le monde, Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), 2011.

[13] ATTANÉ I., BRUGEILLES C. et RAULT W., 2015. Atlas mondial des femmes. Les paradoxes de l’émancipation, Paris.

[14] OLAND M., 2008. Motherhood and the Future of women in archaeology, The SAA Archaeological Record, p. 22-24.

[15] DOUGLAS S. J., 2004. The Mommy Myth : The Idealization of Motherhood and How it has Undermined Women, New-York.

Remarques, attitudes sexistes et harcèlement sexuel

[16] Projet EveryDIGsexism.

[17] FLAHERTY C., 2014. ‘What Happens in the Field‘ : Following a study, scientists call for more attention to sexual harassment and assault prevention at off-campus research sites.

[18] GEWIN V., 2015. Social behaviour: Indecent advances, Nature 519, p. 251-253.

[19] MEYERS M. et al., 2015. Preliminary Results of the SEAC Sexual Harassment Survey. Horizon and Tradition, The Newsletter of the Southeastern Archaeological Conference 57 (1), p. 19-35.

[20] What happens in the field .

[21] BOHANNON J., 2013. Survey Finds Sexual Harassment in Anthropology.

[22] WRIGHT R. P., 2008. Sexual Harassment and Professional Ethics, The SAA Archaeological Record, p. 27-30.