Les idées politiques exprimées n’engagent que l’auteur de l’article et ne sauraient représenter la rédaction de Simonæ

Le mot « culture », tout comme « sujet » ou encore « plan », est un mot polysémique : il a plusieurs sens. Existent en effet les cultures agricoles, la culture d’un individu instruit ou non, la culture d’un pays ou d’une région… En philosophie, la culture est ce qui s’oppose à la nature : est culturel ce qui n’est pas naturel.

Pourquoi avons-nous la culture et la technique ?

La légende grecque raconte que les dieux auraient chargé Épiméthée (étymologiquement, l’imprévoyant) de répartir un ensemble de dons à toutes les espèces. Distribuant les ailes, les griffes, les crocs ou encore la fourrure, Épiméthée aurait oublié de donner à l’être humain quoique ce soit, faisant de lui un animal démuni. Pour corriger cet oubli, son frère, Prométhée (étymologiquement, le prévoyant), vola à Héphaïstos et à Athéna le feu, qui symbolise l’intelligence et la culture. Faible, l’être humain ne pourrait survivre que par son intelligence, la mettant au service d’une modification de la nature, et donc d’une culture. C’est cette culture qui fait que l’être humain domine actuellement le règne animal, alors que nu il ne ferait pas le poids face à un loup ou un requin, qui en toute logique devraient donc être au dessus de lui dans la chaîne alimentaire.

Pour Aristote, cependant, l’être humain n’est pas un animal démuni, car il possède sa main si particulière et son pouce opposable qui lui permettent de créer des outils lui permettant de se renforcer. Je ne sais pas si Aristote connaissait les singes et leur ressemblance avec nous, mais force est de constater que, même s’ils n’ont pas autant d’outils et de techniques que nous, on observe chez plusieurs espèces de singes l’utilisation de bouts de bois pour casser des choses dures, ce qui est déjà une forme technique.
Définition : en philosophie, la technique est l’ensemble des procédés utilisés pour arriver à une modification de la nature.

 

Pour Rousseau, la différence entre les humains et les animaux est la perfectibilité. En effet, on ne peut nier que la condition de l’être humain change drastiquement avec le temps : alors que l’animal est, l’homme devient. L’animal n’aurait peut-être pas besoin d’évoluer justement parce qu’il est parfait, là où l’Homme, démuni, aurait besoin de parfaire sa technique pour survivre. Mais cette capacité d’évolution de l’humain est-elle bénéfique, ou est-elle au contraire une dénaturation ? La question reste ouverte.

La culture

 

La limite entre le culturel et le naturel

Pour certains objets, la question ne se pose pas : mon ordinateur est culturel, il est le fruit d’une modification de la nature. Bien qu’il soit composé d’atomes et de matériaux qui se trouvent dans la nature, ou qui peuvent être créés à partir d’atomes ou de matériaux existants, ils ont été assemblés par l’Homme d’une certaine façon pour devenir mon ordinateur. Mais sur d’autres points, il existe des « affrontements » entre plusieurs philosophes.

Qu’en est-il, par exemple, des cités ? D’un point de vue matériel, une cité est bien entendu culturelle, et résulte elle aussi d’une modification de la nature. Mais le fait, pour plusieurs individus, de se retrouver en communauté et de s’associer afin de mieux vivre, est-ce naturel ? Pour certains, comme Freud ou Hobbes, l’Homme à l’état sauvage serait violent, sans morale, rebelle à l’état-civil et la société viendrait corriger ces traits. Pour Aristote en revanche, l’existence de communautés humaines n’est pas contre-nature. Au contraire, « L’Homme est par nature un animal politique », car il possède la parole, lui permettant d’exprimer l’utile et le nuisible, le juste et l’injuste, et non pas uniquement la joie et la tristesse comme le peuvent les animaux. L’humain est inachevé et ne trouve, pour Aristote, de réalité que dans la totalité sociale.

Au début à l’échelle de tribus, désormais à l’échelle de pays ou de continents, chaque communauté humaine, qu’elle soit naturelle ou non, forme une culture qui lui est propre. C’est la culture sociologique, à savoir un ensemble de façons de penser, de parler, d'(inter)agir (…) propres à un groupe. Les êtres culturels que nous sommes intériorisent parfois si bien les manières d’être et de penser de leurs groupes que ces valeurs sont vécues comme naturelles, ce qui entraîne une confusion désastreuse entre nature et culture.

Pourquoi désastreuse ? Parce qu’en confondant ainsi l’inné et l’acquis, un groupe d’individus impose parfois sa culture à un autre groupe, niant de fait l’importance et la qualité des cultures différentes. On peut même être poussé·e·s à ne pas voir comme de vrais êtres humains celleux qui ont une culture trop différente de la nôtre, ce qui a été le cas avec les noir·e·s dont on doutait même qu’iels aient une âme. C’est ce qu’on appelle l’ethnocentrisme, à savoir la tendance à porter des jugements sur des pratiques culturelles différentes des nôtres en se basant sur notre propre système de valeurs, considéré implicitement comme étant le meilleur.

Notre culture nous détermine d’une certaine façon. J’ai par exemple été formé à penser qu’il était plus naturel pour une fille de pleurer que pour un garçon. Prendre conscience de nos déterminismes, de ces façons de voir, de penser, d’agir (etc) qui nous viennent de la société, c’est le premier pas d’une déconstruction primordiale. C’est tout d’abord un acte militant permettant de devenir moins sexistes, racistes, homophobes (etc), mais c’est aussi pour Spinoza une condition de notre liberté. En effet, comprendre d’où viennent nos déterminismes nous permet de les analyser et de choisir si nous voulons continuer de les appliquer.

La Culture du Ministère de la Culture

Interrogeons maintenant quelques déterminismes. On dira d’un individu qu’il est cultivé s’il a lu telles et telles pièces de théâtres classiques, tels romans, s’il connaît l’Opéra ou sait distinguer les morceaux de Mozart et de Bach… Nous avons tou·te·s des moyens assez informels de mesurer le niveau de culture d’une personne en face de nous. Le registre de langage, la complexité des mots employés, la maîtrise de l’orthographe, la façon de se vêtir, les références artistiques sont autant d’éléments que nous sommes presque tou·te·s poussé·e·s à considérer face à un·e interlocuteurice, et grâce auxquels nous allons pouvoir juger cellui-ci et décider de sa qualité. Car bien souvent, on considère comme supérieures les personnes cultivées et éduquées, ce qui est un parfait exemple de classisme. Le classisme est l’oppression pesant sur les classes sociales basses, tant sur la base de leurs revenus que sur des bases culturelles, comme la maîtrise du langage ou les références artistiques.

Pour ne se baser que sur les références artistiques, sur « la culture » d’une personne : d’où vient que certaines formes d’art sont considérées comme supérieures à d’autres ? Le rap est une forme d’art souvent méprisée, pour des raisons classistes et racistes. Certain·e·s en viennent même à dire que ce n’est pas de la culture, par opposition à d’autres formes de culture plus « nobles ». On exclut donc du champ de la culture certaines formes d’art sans aucune base rationnelle. Dire que le chant du rossignol n’est pas un art, c’est justifiable rationnellement (ce qui ne veut pas dire que ce soit forcément vrai) : on peut en effet affirmer que l’art doit être une action consciente d’un être humain. Mais qu’est-ce qui justifie qu’une forme d’art soit de la Culture et pas une autre ? Rien, seulement une nécessité pour les puissants de se distinguer des dominés par des références (rendues ?) difficiles d’accès.

Revenons rapidement sur le Ministère de la Culture. A quoi sert-il ? Globalement, il distribue des subventions à certains projets artistiques, choisissant ainsi lesquels feront partie de « la Culture » et lesquels n’en seront pas. Outre l’injustice de ces décisions et de cette distinction, n’y a-t-il rien de choquant ici ? Pour Franck Lepage, dont les conférences gesticulées sont disponibles sur Youtube, si : la question de la culture est désormais ramenée à la question de l’art. La culture politique, la culture syndicale, le régionalisme (etc) sont d’office exclus de la culture.

Je vous dis à bientôt, puisque je reviens le 28 pour vous parler d’un concept complémentaire. En attendant, n’oubliez pas de prendre soin de vous.