Les idées politiques exprimées n’engagent que l’auteur de l’article et ne sauraient représenter la rédaction de Simonæ

Travail déifié

Nous vivons actuellement dans une méritocratie, qui déifie le travail, l’érigeant en valeur supérieure à toutes les autres, et hiérarchisant les individus en fonction de leurs efforts. Le travail serait suffisant pour palier toutes les inégalités et à force de travail, n’importe qui pourrait se hisser au sommet de la société, à l’image du mythe du self-made-man américain. Nous sommes encouragé·e·s, à coup de discours politiques notamment, à considérer que nous devons mériter jusqu’à notre survie.

Ce n’est pas seulement le travail au sens d’effort qui est déifié, mais surtout l’emploi. Il est par exemple considéré par certain·e·s qu’il faut avoir un emploi pour avoir une vie sociale. Nous sommes prompt·e·s à juger une personne sans activité professionnelle comme assistée, flemmarde, ou tout autre adjectif péjoratif, sans même nous poser la question de la cause de cette absence d’emploi.

 

La souffrance au travail

Pourtant, bien que beaucoup pensent que la réalité montrée dans Les Temps Modernes de Charlie Chaplin est loin derrière nous, subsistent encore de nombreux emplois répétitifs peu épanouissants, voire aliénants. L’exemple des caissier·e·s est frappant : Forcé·e·s à répéter le même geste toute la journée pour un salaire minable, iels soulèvent plusieurs centaines de kilos (si ce n’est plusieurs tonnes) de produits par jour, en se voyant contraint·e·s de sourire face aux clients souvent désagréables, et malgré les remarques parfois sexistes des clients masculins. Il ne s’agit pas de serrer des boulons défilant devant soi à la chaîne, mais quelle différence intrinsèque ?

Réalité encore trop peu connue, le burn-out touche pourtant plus de trois millions de personnes diagnostiquées en France. « Diagnostiquées », parce qu’il est certain que bien d’autres personnes en souffrent sans même le savoir, ou sans oser le montrer. En effet, la psychophobie (oppression visant les personnes atteintes de maladies psychiques) pousse beaucoup à considérer comme faibles les personnes étant atteintes de dépression, alors que personne ne trouverait faible une personne atteinte d’un cancer. Ainsi, face à cette culpabilité que ressentent beaucoup de salarié·e·s face aux symptômes de leurs burn out, beaucoup préfèrent le cacher et l’ignorer, ne faisant qu’aggraver la situation.

Depuis 2015, le Sénat affirme que le burn out ne peut être considéré comme une maladie professionnelle. Il serait donc un accident, toucherait une personne ou une autre, indépendamment de ses conditions de vie ou de travail. Pourtant, le burn out est une maladie profondément liée à la condition professionnelle du patient. Il s’agit d’une maladie psychique causant une constante démotivation face à son travail, une irritabilité, un sentiment de frustration, une baisse de confiance en soi et une impression d’être inutile, de l’anxiété, des troubles de la concentration etc. Dans les cas les plus graves, le burn out peut aussi entraîner des pertes de mémoires impressionnantes (on ne parle pas ici d’oublier son numéro de téléphone pendant 5 secondes, mais de passer des journées entières sans se souvenir de son prénom – oui, c’est du vécu), voire des pensées suicidaires, qui peuvent se concrétiser.

Le burn out n’est bien entendu pas la seule forme de souffrance causée par le travail (et peut d’ailleurs être causé aussi bien par les études). On ne peut pas oublier toutes les maladies causées par des expositions prolongées à des produits dangereux que certain·e·s salarié·e·s sont forcé·e·s d’utiliser, les dépressions entraînées par une hiérarchie trop pesante, des conditions de travail trop précaires… Les personnes les plus touchées par ces maladies sont bien entendu les personnes issues de classes populaires. En effet, avec peu de diplômes ou peu d’économies, il est compliqué voire impossible d’échapper à une entreprise, un patron ou des collègues nocifs. Ce facteur, bien qu’il ne soit pas le seul, explique en partie la différence d’espérance de vie entre riches et pauvres en France – et même partout ailleurs.

 

Travail aliénant et emprisonnant

J’ai sans doute ici décrit les pires souffrances que l’emploi pouvait apporter. Pourtant, même sans burn out, sans dépression, ou sans autres maladies professionnelles, nous avons (presque ?) tou·te·s déjà expérimenté la souffrance de devoir travailler pour obtenir un salaire.

Pourquoi continuer ? Déjà, forcément, parce que nous avons besoin de nous salarier pour obtenir un salaire, qui nous permettra de subvenir à nos besoins les plus élémentaires. Mais le fait que nous continuions à travailler, parfois plus que nécessaire, s’explique aussi par deux choses : à la fois la culture du travail dont j’ai parlé précédemment, mais aussi la création de désirs causée par le capitalisme. Désireux·ses d’avoir la meilleure télévision, la meilleure console de jeu vidéo, un grand appartement, une belle voiture… nous nous tuons parfois à la tâche, là où nous pourrions nous contenter de moins. Je ne propose pas de vivre sans rien, simplement de baisser nos désirs, et de remarquer, par exemple avec l’aide de Spinoza, que la plupart nous viennent de l’extérieur, par l’intermédiaire des publicités par exemple.

Si l’on imagine volontiers Marx comme un combattant acharné face au travail, il n’en est rien. Ce dernier affirme en effet que l’être humain ne peut se réaliser que par le travail. Ce n’est que le travail salarié qui aliène les individus, car en étant fait pour un autre, le travail perd toute sa noblesse. Par le travail salarié, l’individu s’aliène, devient étranger à lui même. Son action n’est qu’un moyen, et elle est même contrainte puisqu’elle permet d’obtenir l’argent permettant de subvenir aux besoins élémentaires que læ salarié·e a. Selon la formule de Rousseau, l’individu est alors « tué utilement ».Avec cette aliénation, nous suivons les désirs d’un·e autre (se salarier, c’est suivre les désirs et les aspirations de notre patron·ne et de notre entreprise, et non de nous-même), et donc, finalement, devenir étranger·e à soi-même et négliger nos propres besoins et envies.

J’aimerais pouvoir vous proposer des solutions pour échapper à l’enfer de l’entreprise, dans cette conclusion, mais il n’en existe malheureusement pas à ma connaissance. Vivre sans emploi, c’est vivre avec si peu d’argent qu’on aurait peine à combler nos désirs les plus élémentaires. Une alternative possible serait le revenu de base, ou salaire à vie (qui ne sont pas les mêmes choses et qui comportent toutes deux leurs problèmes). Les changements ne peuvent venir, malheureusement, que de la législation, et nos politiques semblent aller dans une toute autre direction que celle que nous sommes nombreux·se·s à souhaiter. La vision que veulent nous imposer les politiques nous convainc de moins en moins, et nous nous opposons de plus en plus à l’emploi tel qu’il existe aujourd’hui : il n’y a qu’à voir l’opposition à la Loi Travail qui a eu lieu cette année.

Voilà, ce triptyque philosophique est déjà fini. J’espère qu’il vous aura appris des choses et qu’il vous aura poussé à vous questionner. N’oubliez pas de prendre soin de vous, et à bientôt !