En ce riant vendredi 13 janvier 2017, Internet a accueilli un nouveau tumblr : PayeTonCouple : Je vous recommande de prêter attention aux TW indiqués.
Le principe : permettre aux personnes ayant expérimenté du sexisme, de la violence conjugale, de la transphobie… de publier anonymement ces propos, accompagnés de précisions de la part de leur auteurice.

Il ne s’agit pas du premier site du genre : les lecteurices les plus aguerri·e·s connaîtront peut-être Paye Ta Shnek . Depuis, bon nombre de variantes ont vu le jour, comme Paye Ta Blouse, , listant les remarques sexistes entendues en milieu hospitalier, Paye Ta Fac, à propos du sexisme en milieu universitaire , mais aussi Paye Ton Taf , Paye Ta Robe , j’en oublie sûrement beaucoup et j’en suis navrée.

Je trouve ces initiatives globalement très positives. Le format, déjà, est percutant : pas de fioritures au niveau de la mise en page, pas de photos qui pourraient détourner l’attention de la lecture, les notes ne sont accessibles que si on clique dessus… Bref, visuellement, on a un effet d’accumulation assez terrible qui fait qu’on se prend tout un condensé de sexisme et de violence au visage.

Les témoignages ont leur importance au sein d’un mouvement comme le féminisme : certes, il est important de pouvoir travailler avec, sous le coude, une pile d’études, de méta-études, de données chiffrées, d’analyses sémantiques, historiques… Mais les témoignages permettent d’expliquer en quoi ces données froides prennent vie. Si je veux parler de violences conjugales, je peux relayer des données quantifiant, par exemple, les victimes sur une période donnée ; mais les témoignages vont permettre d’expliquer comment, humainement parlant, les mécanismes de violences conjugales se mettent en branle. Ils permettent aussi de mettre une voix, et parfois un visage, sur un aspect donné du sexisme, et des violences systémiques en général. L’utilité primordiale des témoignages, à mon sens, est qu’ils vont donner du courage aux personnes n’ayant pas encore pu témoigner elles-mêmes. Les violences sexistes ont ceci de terrible qu’elles en isolent les victimes, en plus de les culpabiliser.

Sans surprise, les témoignages relayés par Paye Ton Couple ont eu un effet bœuf, car leur violence est venue se loger entre les dents de personnes auparavant convaincues que ce n’étaient que des cas isolés. Mais, sans surprise également, j’ai vu passer une farandole de commentaires et de tweets à propos du fait que ce n’est pas représentatif car dans une grande majorité, seuls les témoignages de femmes transgenres et cisgenres étaient pris en compte, que le tumblr ne parlait pas des « femmes mesquines » (sic), que les personnes violentes avaient sûrement leurs raisons, et que certes, c’était beaucoup, mais surtout, beaucoup de cas isolés.

Extrait du Tumblr paye ton couple, [CW: validisme , manipulation] " Je te préférais en dépression, je pouvais te manipuler et faire ce que je veux."

Extrait de paye ton couple, [CW: validisme , manipulation]

De manière générale, il me semble que l’objectif premier des luttes féministes n’est pas de trouver des solutions au cas par cas, mais des solutions globales pour des problèmes communs. En ce qui me concerne, je ne connais aucune féministe qui aurait et le temps et la patience de se faire l’oreille attentive de tous les sexistes du monde. Pensez donc : il suffit de marquer « féministe » dans sa bio twitter pour se ramasser un flot d’insultes et de menaces en tout genre. De là à courir par monts et par vaux pour convaincre des personnes qui nous méprisent, il y a un monde (que je ne traverserai pas, j’ai poney).

Ensuite, affirmer que les personnes violentes ou simplement sexistes sont malheureuses sous-entend que le problème n’est pas institutionnalisé mais individualisé. Or, il faut bien que les hommes cisgenres soient élevés dans une haine de ce qui est culturellement attaché à la féminité, et avec une éducation viriliste, pour qu’on aboutisse aux chiffres du viol qu’on a actuellement, pour prendre un exemple flagrant. Si les violences sexistes étaient le fruit d’événements individuels, on ne devrait a priori pas avoir 96% de violeurs hommes, et 91% de victimes femmes. Si cette violence n’était pas systémique, institutionnalisée, les proportions devraient être bien plus disparates d’un genre à un autre, tant du côté des victimes que des coupables.

Et, sans parler du fait que mettre en avant le malheur de la personne qui persécute avant celui de la personne persécutée, eh bien ça la déresponsabilise de ses actes, cette justification fumeuse occulte le fait que malgré tout son malheur, la personne violente a tout de même choisi de s’attaquer à une minorité sociale et politique. C’est quand même bien fait.

Pour en revenir au sujet de base : si j’affirme clairement que les initiatives telles que Paye Ton Couple sont capitales, pour les raisons citées plus tôt, d’un point de vue personnel je suis plus circonspecte en ce qui a trait à leur effet sur les personnes sexistes et/ou violentes. En premier lieu parce qu’il me semble que malgré tout ce qu’on entend de la part des personnes faussement intéressées par la lutte anti-sexiste, leur priorité n’est pas de lutter contre le sexisme de manière générale, mais seulement de pointer du doigt les supposées lacunes des féministes qui montent ces initiatives. Mais si, vous savez bien : les personnes qui s’empressent de cracher sur les interventions des féministes lors du 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes, mais qui ne font jamais rien elles-mêmes le 19 novembre, Journée Internationale des Hommes.

Je suis lassée de voir qu’un torrent de témoignages ne rendront jamais le sexisme vivant aux yeux de celleux qui sont plus occupé·e·s à chercher à se définir au sein de la lutte anti-sexiste qu’à réellement combattre le sexisme. Jusqu’à quand devra-t-on créer des sites du même acabit pour que le sexisme soit reconnu de tou·te·s ? Va-t-il falloir encore user de temps libre, de patience et de nos nerfs pour prouver par A + B aux sceptiques l’existence de ce qui est déjà prouvé par les dizaines d’études menées depuis des dizaines d’années par des centaines de personnes spécialisées, renseignées et compétentes ? Va-t-il falloir faire de la pédagogie auprès de chaque sexiste, un par un, année après année, pour faire accepter l’idée que oui, départager les femmes entre « fille bien » et « pute », c’est encourager la compétition entre femmes ? Que qualifier ses propos suintants de sexisme ordinaire de « second degré » n’en excuse ni la violence ni la bêtise ? Que les féministes dont ils ne lisent ni les travaux ni les partages ne sont pas à leur disposition pour expliquer les notions basiques de leurs luttes dès qu’ils claquent impérieusement des doigts ?

Je n’ai pas de temps à consacrer à cette zumba.