Il y a quelque temps, nous avons été contacté·e·s par Stéphanie Trouillard, journaliste travaillant pour France24, et qui vient de publier le webdoc Si je reviens un jour, en partenariat avec Khalida Hatchy, enseignante et documentaliste.
Si je reviens un jour est né de la découverte par une professeur de mathématiques du lycée Jean de la Fontaine, dans le 16e arrondissement de Paris, d’une série de lettres écrites par Louise Pikovsky durant la seconde guerre mondiale à l’une de ses enseignante. Louise est juive : elle sera arrêtée et déportée avec sa famille, dont aucun des membres ne survivra. Stéphanie Trouillard et Khalida Hatchy ont donc effectué un vrai travail d’enquête pour tenter de reconstituer les évènements et pour entrer en contact avec des personnes ayant connu Louise ou sa famille avant leur arrestation.
Ce webdocumentaire prend la forme d’une sorte de site interactif, découpé en plusieurs chapitres, avec un accès à de nombreux documents d’époque numérisés, comme les lettres de Louise. Nous vous invitons à découvrir Si je reviens un jour ici.

Stéphanie Trouillard a gentiment accepté de répondre à nos questions sur son travail :

En tant que journaliste, vous touchez à beaucoup de domaines. Au niveau historique vous vous concentrez principalement sur les deux guerres mondiales. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ces sujets ?

Je travaille surtout pour France24 qui traite de l’actualité internationale, mais quand j’ai le temps on me laisse travailler sur les deux guerres mondiales. Ces temps-ci, alors que nous commémorons le centenaire de 14-18, je travaille surtout sur la Première Guerre mondiale, et je travaille généralement aussi sur la Seconde Guerre mondiale pour les anniversaires et les commémorations.

Connaissiez vous déjà Khalida Hatchy avec qui vous avez réalisé le documentaire ? Comment l’avez-vous rencontrée ? Pourquoi travailler ensemble ?

Non, on a été mises en relation par ma collègue, qui est la soeur de Khalida. Quand elle lui a parlé de son projet, elle l’a mise en contact avec moi.

Vous l’avez mentionné dans le webdoc, mais est-ce que ça a été compliqué de retracer toute l’histoire ?

Ça a été long, six mois d’enquête, mais on a eu beaucoup de chance, on a trouvé très vite des membres de sa famille. Par contre ça a été assez compliqué de trouver d’anciens camarades de classe, de savoir comment exactement s’est déroulée la rafle, l’arrestation, à chaque fois on trouvait des indices qui nous menaient à quelque chose d’autre. On a aussi eu de la chance de trouver des témoins encore en vie, puisque c’est une histoire qui a 70 ans. Ça a été surtout un travail de patience, j’ai cherché sur des sites de généalogie, sur internet…

Souvent, dans les familles touchées par les déportations, j’ai souvent observé soit un silence total soit un « excès » de devoir de mémoire. Certaines personnes ont-elles refusé de parler, ou ont été difficile à convaincre ?

Non, la famille a été surprise de retrouver des lettres, leurs cousines (qui résident aujourd’hui en Israël et témoignent dans le webdoc, ndlr) ne connaissaient rien de ce côté de la famille, qui avait été tué lors de la Shoah. Il a fallu gagner leur confiance mais elles ont été très émues et contentes d’apprendre des choses sur leur cousine. Leur mère avait écrit un livre sur les déporté·e·s de leur famille, mais le devoir de mémoire s’arrêtait là. Elles nous ont laissé travailler et ont été contentes de ce travail, c’était pour elleux une manière d’honorer la mémoire des disparu·e·s.

Quel public espérez-vous toucher ? Au moment de l’élaboration du documentaire, aviez-vous un objectif précis en tête ?

Au départ je pensais juste en faire un article, mais comme on avait énormément d’éléments, qu’on découvrait de nouvelles choses, on a décidé d’en faire un webdoc, un mini site, qui pourrait être utilisé comme un support pédagogique. Je travaillais après tout avec une enseignante documentaliste. Par la suite, on a eu beaucoup de retour de professeur·e·s qui nous ont dit qu’iels avaient l’intention de l’utiliser comme support pour parler de la Shoah à leurs élèves l’an prochain.

Le travail de mémoire sur la Shoah se fait de nombreuses manières, et cela passe beaucoup par l’étude de parcours individuels (Il avait été proposé, si ma mémoire est bonne, de suivre un enfant juif du même âge que les élèves dans les classes de CM2) . Comment expliquez-vous ce besoin des gens de s’identifier ? Est-ce un exercice compliqué d’expliquer un événement historique, qui a concerné des millions de personnes aux origines et aux parcours différents à partir d’une histoire individuelle ?

Je pense que ce sont les histoires individuelles qui touchent les gens, comme quand à 13-14 ans j’ai lu Le journal d’Anne Frank, ça m’a touchée d’autant plus qu’il s’agissait d’une jeune fille de mon âge. Les élèves actuels du lycée Jean de la Fontaine ont été d’autant plus émus par cette histoire que Louise a à peu près leur âge. On donne les grandes dates, mais on a besoin de personnes qui incarnent ces évènements.
Au mémorial de la Shoah, il y a beaucoup de parcours individuels mis en avant avec des photos par exemple. On a besoin de s’identifier pour se sentir réellement touché·e, concerné·e. Pour Louise on a ses mots, des photos, on peut mettre un visage.
Ca n’empêche pas évidemment de faire un travail d’historien·ne à coté, de parler des événements de façon globale.

Une dernière question sur le format de ce webdoc : c’est la première fois que je vois ça, je trouve ça super ! À vrai dire je m’attendais à un format audio ou vidéo. Pensez-vous que ce soit plus accessible ? Que vous pouvez toucher un public plus large qui pourrait être « rebuté » par un format papier classique ?

On essaie de développer les « nouvelles écritures », de ne pas faire que des articles lambda, de faire quelque chose de beaucoup plus visuel. On met en avant les lettres, les documents… On fait quelque chose de moins long, qui peut attirer les personnes rebuté·e·s par la lecture. Ça attire par exemple plus facilement l’attention des élèves. Ça nous permet de faire quelque chose d’assez sobre, l’histoire est en elle même assez forte, pas besoin d’en rajouter. On avait fait un premier webdoc dans le même format sur la Première Guerre mondiale avec l’histoire de deux infirmières anglaises.. On va surement en faire d’autres. C’est un format également lisible sur tablettes par exemple, dans les transports en communs… On a vraiment fait en sorte que ce soit accessible au plus grand nombre.
Mais pour celleux qui sont plus portés sur l’image, nous avons aussi fait une version vidéo de l’enquête qui est visible sur Youtube et qui a été diffusée sur l’antenne de France 24.

Aujourd’hui, continuez-vous (ou d’autres personnes) à travailler sur ce sujet ?

Là, des éditeurices nous ont contactées pour en faire un livre. Ce sera plus étoffé que le webdoc. Beaucoup de gens ont également demandé une version papier des lettres, donc on va travailler là-dessus. On continue à chercher des informations, mais je pense que nous n’allons pas trouver d’autres informations sur l’histoire de Louise, à moins qu’un témoin ne se manifeste. On a été contactées par exemple par un cousin qui nous a indiqué l’emplacement d’une tombe de la famille.
Il va bientôt y avoir la pose d’une plaque de commémoration dans le lycée (Jean de la Fontaine, à Paris, où était scolarisée Louise, ndlr), c’est l’aboutissement de ce travail de mémoire.
Maintenant, des gens viennent directement vers moi pour me parler de leurs histoires, de ce qu’iels ont vécu dans leur famille dans cette période.

Petit mot de la fin : Je ne peux que vous encourager à visionner ce documentaire. Je sais que le sujet de la Seconde Guerre mondiale peut trigger beaucoup de personnes encore aujourd’hui, surtout celleux dont la famille a été touchée (que ce soit par la Shoah ou parce que déporté·e·s en temps que résistant·e·s, comme ça a été le cas d’un de mes ancêtres). Mais le fait que ce ne soit pas une oeuvre vidéo ou audio linéaire, que je supporte habituellement très mal sur ce thème, fait qu’on peut découvrir par petits bouts, voire éviter les passages les plus durs. Bref, on ne peut que remercier Stéphanie Trouillard et Khalida Hatchy pour ce beau travail, peut-être plus nécessaire aujourd’hui que jamais. N’oublions pas où mènent les discriminations et les préjugés, quelles que soient les victimes.