Cet article est parti d’une simple phrase : « Tu sais, parler de sexualité(s) au-delà des relations hétérosexuelles et du plaisir masculin c’est bien, mais ça peut aussi paraître comme une injonction générale à une sexualité active. »
Dans notre belle société occidentale si paradoxale, il est mal vu pour une femme d’enchaîner les partenaires sexuel·les. Mais on nous balance aussi constamment à la figure des « conseils » sexo pour mieux vivre sa sexualité au quotidien. Comment vivre alors une abstinence sexuelle (choisie ou non) face à ces injonctions constantes aux prouesses de lit ?

Je baiserai si je veux (et comme je veux)

Un rapide point de sémantique pour commencer : une personne asexuelle ou ace peut choisir de ne pas avoir de rapports, tout comme iel peut choisir d’en avoir pour une raison X ou Y. Les asexuel·les sont donc tout autant concerné·es par le problème dont il est aujourd’hui question. Nous sommes nombreuxes dans notre société à ne pas avoir le temps, l’opportunité, l’aisance sociale ou l’envie de trouver un·e partenaire sexuel·le adéquat·e. Ne serait-ce que si vous habitez dans un petit village, ce sera clairement plus difficile de se faire plaisir à plusieurs que dans un grand centre urbain. Si vous vous sentez frustré·es (et vous n’avez pas à en avoir honte, quoi qu’en disent nos chers mascus anonymes), plusieurs solutions s’offrent à vous :

  • La masturbation, dont on ne parle pas assez pour les femmes, est un univers à explorer, avec ou sans jouet (chacun·e ses préférences), ne serait-ce que pour notre dextérité incroyable et pour l’immense diversité de jouets et autres dildos qui existent (allez donc jeter un œil à Bad Dragon [NSFW]).
  • La sex cam est une forme de masturbation qui inclut le regard de l’autre et qui peut être très bénéfique pour l’estime de soi.
  • Toujours dans le cadre de la masturbation, il existe de très bons hentai, textes pornographiques et érotiques, ainsi que des vidéos porno en dehors des sites « classiques » hétéronormés. Notre série d’articles Six Moans proposent des contenus diversifiés, comme la plateforme Filthy Figments.
  • Certain·es applis et sites de rencontre spécialisé·es (et bien moins creepy que les plus marketés) permettent des parties de jambes en l’air majoritairement safe comme FetLife et OkCupid.

Et si à l’inverse vous avez envie d’une pause, cela ne veut pas dire que vous êtes frigides, et ce n’est pas non plus parce que vous êtes « mal baisé·es ». C’est un choix qui peut dépendre de beaucoup de paramètres, ne serait-ce que de votre état émotionnel, que personne n’est en droit de remettre en cause. N’oubliez jamais : votre corps, vos choix.

Petite digression sur l’impact de cette injonction à la vie sexuelle sur les femmes. Nous sommes nombreuses à mal vivre cette absence de vie sexuelle lorsque nous la subissons, mais également à mettre notre plaisir en arrière-plan lors de nos relations sexuelles. Beaucoup de pratiques sont ainsi vues comme la norme de la « bonne amante libérée », alors que nombre de femmes n’en tirent aucun plaisir : la fessée, la fellation, mais aussi la sodomie, l’éjaculation faciale, et j’en passe. Non seulement vous n’avez pas à vous fixer un quota de plans cul annuels, mais vous pouvez aussi mettre à la poubelle le bingo des pratiques obligatoires. Plus facile à dire qu’à faire me direz-vous, mais en prendre conscience, c’est déjà un premier pas vers la déconstruction de cette injonction sexuelle.

Femme nue buvant dans un mug sur lequel le mot sexe est barré.

Femme nue buvant dans un mug sur lequel le mot sexe est barré.

Baiseuse chaste tu seras mais l’intégralité du Kamasutra tu maîtriseras (et kifferas)

La très grande majorité de la presse féminine, mais également des publicités et du contenu audiovisuel disponible, est tournée autour du male gaze et de la séduction de l’homme. Notre quotidien, en tant que femme, nous renvoie constamment à cette nécessité de plaire dictée par la société. Mais il n’est jamais fait mention du rapport sexuel, car, sans être tabou, il est vu comme un acte sale et dégradant pour une femme. Nous ne sommes pas censées, contrairement à la gent masculine, nous vanter de nos prouesses sexuelles, de nos dernières conquêtes (pas auprès de ces messieurs en tout cas), ou même assumer ne pas avoir un seul et unique partenaire ad vitam æternam.

Mais, dans un même temps, on attend de nous que nous soyons des stars du porno niveau performances sexuelles, allant des conseils bidons aux médications et stimulants chimiques et à un contrôle esthétique strict (épilation intégrale, ticket de métro, par exemple), et si on n’arrive pas à « assurer », il est bien sûr conseillé de simuler (ô l’ironie). Ainsi, on ne compte plus les sites et magazines qui nous donnent des astuces pour « améliorer » notre libido, parce que c’est bien connu que les femmes ne veulent pas de sexe, par nature.

Ces multiples « conseils », qui fleurissent chaque jour sur le papier glacé des magazines et sur les pages Web, nous rappellent que nous devons à tout prix maîtriser l’intégralité du Kamasutra au lit pour être une femme accomplie. Or, quelle que soit votre orientation sexuelle, il ne vous aura pas échappé que l’art du pieu est divers et varié, et s’apprend tout au long de votre vie. Vos envies peuvent changer, on peut découvrir de nouveaux plaisirs sexuels selon læ partenaire et vouloir aussi s’octroyer des pauses. Donc sus au mythe du plan cul idéal, vous n’avez pas à être parfait·e et votre partenaire non plus. Prenez soin de vous, communiquez, faites-vous plaisir à deux (et plus, vous êtes libres), mais vous n’avez pas à vous forcer à une prouesse digne du Guiness Book, ni à un record de partenaires comparable à celui de Zeus.

Cependant, vous n’êtes pas non plus obligé·es de hurler sur les toits la réussite incontestable de votre vie sexuelle. Sachez à qui vous vous adressez en premier lieu, non pas parce que vous risquez de mettre des personnes mal à l’aise parce que vous osez assumer votre liberté sexuelle, mais parce que cela peut en faire culpabiliser certain·es qui vont voir votre remarque comme une énième injonction à leur encontre. Même la sexologie positive rappelle constamment qu’on attend de nous que nous ayons une vie sexuelle. Elle a le mérite de montrer d’autres formes de sexualités que le format unique asséné par les médias, mais peut culpabiliser læ lecteurice qui se voit rappeler son absence (choisie ou non) de vie sexuelle.

Mon cul ne t’est pas dû

Mais au-delà de tout cela, au risque de nous répéter, vous n’avez pas à vous forcer à quoi que ce soit, que vous soyez ou non en couple. Quelles que soient les circonstances, votre partenaire, conjoint·e ou épouxe n’a en aucun cas droit de cuissage sur vous. Si vous avez passé un moment avec une personne qui vous plaît mais que vous ne vous sentez pas d’humeur coquine, vous ne lui devez rien.

La tristesse étant que même les ami·es s’y mettent et vous reprochent après coup de ne pas en avoir « profité », comme si le passage à l’acte était nécessaire à l’accomplissement d’une relation. Le serpent se mord la queue et nous participons parfois nous-mêmes à alimenter cette injonction au sexe. Sachez-le la prochaine fois que vous demanderez des nouvelles de la vie romantique d’un·e proche.

Le « devoir conjugal », ça fait partie de la culture du viol, se forcer pour « accomplir ce devoir » ne rentre pas dans la définition du consentement. Rien que l’idée de « devoir » des rapports sexuels à saon partenaire, c’est toxique et dangereux. Vous n’avez pas à vous forcer et en aucun cas quelqu’un·e n’a le droit de vous demander des rapports sexuels si vous n’en avez pas envie. Car bien que, pour la justice, le couple se fonde (entre autres) sur les rapports sexuels entre épouxes, le viol conjugal est reconnu en France depuis 2006. Sauf que dans les faits, avec l’injonction à la sexualité véhiculée par la société, la barrière entre « devoir conjugal » et viol est fine.

Et si vous croyez que c’est dépassé, que plus personne n’y pense, sachez que de très nombreuses personnes sont encore élevé·es avec cette idée de « devoir » des relations sexuelles à un·e partenaire qui prend soin de nous, nous invite au restaurant, au cinéma… sans que cela ne prenne forcément le nom de « devoir conjugal », et sans que l’on soit forcément marié·e ou lié·e d’une manière quelconque à cette personne.

On peut régulièrement voir apparaître sur le Net des articles du style « Toutes les raisons données par ma femme pour ne pas faire l’amour ces derniers mois » qui entretiennent cette pensée de « devoir sexer » et cette culture du viol. Et souvenez-vous de toutes ces personnes qui se plaignent d’être sorties avec quelqu’un·e, de l’avoir éventuellement invité·e quelque part, d’avoir passé du temps avec ellui, et « qui n’ont rien reçu en retour » [sic]. Bien d’autres exemples pourraient être cités, mais je crois (j’espère) que vous avez saisi l’idée.