Comme ça faisait bien deux semaines qu’on n’avait pas parlé dessin animé, profitons un peu du Festival International du Film d’Animation d’Annecy pour remettre le couvert. Cette édition 2017, outre le fait qu’elle ait fait fondre les festivalier·e·s qui n’ont pas réussi à piquer une tête dans le lac, mérite un petit décryptage.

Disclaimer : les critiques apportées sur les courts et longs-métrages du festival me sont entièrement personnelles et ne reflètent en rien une vérité absolue ou l’opinion de l’ensemble de la rédaction.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, résumons en quelques chiffres ce festival :

  • sur 9 longs-métrages en compétition, on compte une réalisatrice et une co-réalisatrice contre douze réalisateurs et co-réalisateurs.
          • Parmi ces 9 films, 3 ont des personnages principaux féminins et 5 des secondaires notables (avec plus d’une ligne de dialogue et plus d’une minute à l’écran).
          • Parmi ces 9 films, 4 mettent en scène des personnages asiatiques (3 japonais·e·s et 1 chinois·e·s), et 1 des personnages musulmans.

    N’ayant pu voir les 87 courts-métrages en compétition (vous pensez bien que j’ai essayé), je ne saurais dire lesquels mettent en scène des femmes ainsi que d’autres minorités.

    Sur les quelques dizaines de dédicaces prévues tout au long de la semaine, on notera la présence de Cy pour Le Vrai Sexe de la Vraie Vie (elle couvrait également avec Boulet la semaine en BD), de Dana Murray (en compagnie de Dave Mullins) pour le court-métrage Disney Lost and Found, et de Clémence Perrault pour sa bande-dessinée Frites Coca (que j’avoue ne pas avoir lu).

Petite sélection de films à ravir

Les longs-métrages présentés cette année avaient beaucoup de qualités diverses, sur le fond comme sur la forme. Voici mes cinq chouchous de la sélection, choisis pour l’originalité de leur sujet ou de leurs personnages :

    • Téhéran Taboo aborde la condition féminine en Iran et les manières qu’ont les femmes sur place pour survivre, de la soumission à la rébellion. Sans être un procès à charge contre la religion, sans islamophobie ni sexisme, le film porte un regard extérieur sur trois femmes qui tentent chacune à leur façon de s’émanciper de cette société hypocrite et censurée. Les propos tenus sont réalistes et durs : le film se destine à un public adulte et averti (viol et suicide au programme) ;

Capture d’écran officielle du film Téhéran Taboo.

    • Dans un recoin de ce monde traite du vécu d’une jeune femme japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, de son quotidien et de l’impact des conflits sur sa vie. L’abnégation du personnage est particulièrement poignante et le film rappelle par certains aspects (surtout sur sa fin) Le Tombeau des Lucioles. Âmes sensibles s’abstenir. Le personnage principal, Suzu, tente de conserver tout au long du récit joie de vivre et positivisme et il est difficile de ne pas ressentir d’empathie pour cette dernière ;

Affiche officielle japonaise du film Dans un Recoin de ce Monde.

      • L’adaptation du manga A Silent Voice a été particulièrement applaudie par le public : fidèle à son matériau d’origine, il est question de harcèlement scolaire et de surdité. Comme Suzu, Shoko ne renonce jamais à son sourire et à son courage face aux horreurs de son quotidien : malentendante, elle est persécutée par un camarade de classe en primaire, avant de déménager et de le retrouver par hasard des années plus tard au lycée. Si l’accent est ici plus mis sur son harceleur Shoya et la culpabilité qui continue à le ronger des années après les événements, A Silent Voice reste un film éloquent sur la question du harcèlement (CW : suicide) et de son traitement dans les écoles et la société japonaise ;

Détail de l’affiche officielle du film A Silent Voice.

      • Big Fish & Begonia, long-métrage adapté du court du même duo Xuan Liang et Chun Zhang, est une fable inspirée de plusieurs récits mythologiques chinois, s’attachant à Chun, un être céleste qui tente de ranimer un humain dont elle a involontairement causé la mort. Magnifique à regarder visuellement, le film est surtout une ouverture sur un cinéma souvent méconnu en Europe, et sur une esthétique et une écriture qui nous sortent de nos habitudes ;

Affiche officielle du film Big Fish & Begonia.

    • Ethel & Ernest est une biographie des parents de l’animateur Raymond Briggs, l’histoire d’un couple sans histoires, inscrit dans l’Angleterre en plein bouleversement du XIXe siècle. Entre les dialogues très simples et pourtant très représentatifs de la mentalité anglaise de l’époque, et l’esthétique aquarelle toute en finesse, le film m’a fait l’impression d’un témoignage doux-amer d’une génération aujourd’hui incomprise, d’une classe sociale oubliée, dans l’entre-deux, d’un couple comme il a dû en exister tant et tant et qui sont aujourd’hui nos parents et nos grands-parents. Un appel à l’émotion mais aussi à la tolérance et à la compréhension de l’autre.

Détail de l’affiche officiel d’Ethel & Ernest.

La Chine de dos, de loin, dans le noir

L’affiche du festival a cette année causé une légère polémique lors de sa divulgation au public : 2017 est une année hommage à l’animation chinoise, et c’est à Ugo Bienvenu (un Français) qu’on a demandé de réaliser le poster du festival. Celui-ci représente sa femme dans un maillot de bain une pièce, assise les jambes écartées et tenant une glace dégoulinante à la main. Au-delà des questions d’appréciation esthétique, nous avons été nombreuxes à considérer le visuel comme sexualisant, exotisant et déplacé de la part d’un auteur français. Nous aurions pour beaucoup préféré qu’un·e artiste chinois·e se charge de l’affiche, surtout lorsque celle-ci est vendue sous forme de tee-shirts, totebags et posters de tailles diverses tout au long du festival.

Un seul long-métrage chinois fait partie de la sélection officielle, alors qu’hors compétition se trouvaient le très sympathique Rock Dog et Tea Pets (que je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir). Cependant, une exposition Chine en mouvement s’est tenue toute la semaine et plusieurs programmes spéciaux centrés sur l’évolution de l’animation chinoise ont également été projetés durant le festival.

Érotisme d’artiste : le cul animé

En plus de la thématique chinoise, le festival mettait aussi à l’honneur l’animation érotique pour cette édition 2017. Cela explique peut-être en partie le choix de l’affiche (si on se fait l’avocat du diable). Trois séries de courts-métrages érotiques ont été proposées au public, organisées par Marco De Blois, conservateur-programmateur à la Cinémathèque québécoise. On y retrouvait des œuvres anciennes comme récentes, censées explorer la diversité des sexualités au travers de trois thématiques : la joie de vivre, le Gl(amour) et rêve humide (que je n’ai pas pu voir).

Certains courts mettaient en effet parfois en scène autre chose que des relations hétérosexuelles entre personnes cisgenres, mais de celles que j’ai pu voir, il s’agissait surtout d’excuse esthétique au sens souvent déplacé. Flesh, réalisé par Edouard Salier, mettait par exemple cyniquement en scène des projections érotiques lesbiennes caricaturales sur des gratte-ciels dans un contexte proche du 11 septembre. D’autres se plaçaient dans une mouvance plus originale et revendicative, comme Le Carnaval des Animaux, de Michaela Pavlatova, qui présentait les relations sexuelles comme une danse joyeuse et effrénée, entre des personnes aux morphologies extrêmement variées et en prenant compte de manière sarcastique les diktats de beauté ridicules imposés par la société.

Beaucoup de ces courts étaient en réalité conceptuellement érotiques et certains s’avéraient particulièrement expérimentaux dans leur forme, rendant le fond d’autant plus obscur et peu érotisant.

Où sont les femmes ?

Deux ans après la thématique d’honneur « Les femmes et l’animation », le festival accueillait le premier sommet mondial Women in Animation, à l’initiative de l’association américaine du même nom. Une journée entière dédiée aux questions féministes donc, ainsi que des petits-déjeuners débats proposés par l’association française Les Femmes s’Animent. Et comme dirait Shang, « nous avons un long chemin à faire ».

Visuel du sommet mondial « Women in Animation » 2017.

Cette journée mixte (un seul homme au micro contre 14 femmes) s’est majoritairement intéressée à la place des femmes dans le milieu professionnel de l’animation, les questions du contenu des productions n’ayant été que succinctement abordées.

Les représentantes de l’association Women in Animation se sont d’abord excusées de la binarité des propos qui seraient tenus dans la majeure partie de la journée, excuse que je réitère à mon tour. Quatre débats-conférences ont eu lieu :

  • Explorer les préjugés inconscients : ou comment notre nature et notre environnement influent sur notre manière d’appréhender les films, personnages, scripts et comment combattre ces biais. C’est Julia Ann Crommett, vice president of multicultural audience engagement aux studios Disney, qui présentait (et démontait) ces raccourcis cognitifs dus au trop grand nombre de données que gère en même temps notre cerveau. Elle fit la différence entre les biais sociaux, mémoriels (la compression de la mémoire : les 2 derniers mois servant de référent pour juger un élément connu depuis plus longtemps), de décision (les biais précédents influant sur ces dernières) et de probabilités (les chiffres que l’on croit connaître mais qui n’ont aucun fondement réel).
    • Tous ces éléments créent dans notre manière de penser des angles morts, partant de tous les éléments qui ne nous touchent ou ne nous concernent pas. Plusieurs techniques existent dans le monde professionnel pour combattre ces biais, comme l’anonymat partiel des CV, ainsi qu’une plus grande inclusion, dans le cas de l’animation, des personnes concernées sur une production.
  • Atteindre la parité 50/50 d’ici 2025 : quels moyens pour y parvenir ? Ce sont Lindsay Nadler, RH chez Disney, Jinko Gotoh, productrice chez Warner, Alison Mann, chasseuse de tête chez Illumination et animatrice, Corinne Kooper, directrice du développement et cofondatrice des studios français Team TO, et Lindsay Watson, productrice chez Canuk Productions, qui ont mené les débats. Il fut notamment question de l’inclusion, au-delà du genre, des autres minorités sous-représentées dans le monde de l’animation. Nous nous sommes demandé·e·s comment attirer les talents féminins au sein des studios, en plus de la lutte contre les biais inconscients : certaines proposent de créer plus de marrainage dans le milieu, de mentoring et de réseaux non mixtes, comme cela existe déjà à la Warner par exemple. Sur une base plus quotidienne, nous avons proposé de partager les informations et contenus, de s’ouvrir et de reconnaître l’existence d’une inégalité de traitement selon les genres (et plus encore) et d’en parler autour de nous pour une sorte d’effet papillon. D’expérience personnelle, je peux cependant affirmer que cela ne fonctionne pas à tous les coups puisque nombreuxes sont encore les personnes à rejeter ces états de fait et à nous renvoyer à des clichés de féministes désagréables et hystériques.
  • Regards d’artistes : n’ayant pu m’y rendre, je vous invite à découvrir le travail des personnes suivantes, chacun·e un·e cador dans son domaine :
    • Karen Dufihlo, productrice chez Google Spotlight Stories
    • Dorota Kobiela, réalisatrice de courts-métrages et co-réalistrice du long-métrage Loving Vincent
    • Jorge R. Gutierrez, seul monsieur de la sélection, peintre et réalisateur du film The Book of Life
    • Wendy Rogers, supervisatrice d’effets spéciaux chez Dreamworks
    • Céline Sciamma, scénariste du film Ma Vie de Courgette
    • Xin Yu, CEO et directrice artistique du studio Shanghai’s Left Pocket
  • Univers, personnages et narrations : diversifions les histoires. Je n’ai très malheureusement pas pu m’y rendre non plus, mais j’ai su (de source sure) qu’il avait été question de représentations raciales et genrées, ainsi que de dépasser les clichés de genre pour créer de nouveaux archétypes de personnages. Jessica Julius, senior creative executive chez Disney, ainsi que Melissa Cobb, directrice de studio et cheffe du studio oriental chez Dreamworks, ont tenu les débats.

Logo officiel de l’association Les Femmes s’Animent.

Les petits-déjeuners donnés par Les Femmes s’animent ont également fait la part belle aux différents postes occupés par les femmes dans l’animation et ont mis l’accent sur la situation en Chine pour les femmes dans ce milieu. Mais contrairement à Women in Animation, certains clichés ont la vie dure puisque j’ai à plusieurs reprises entendu parler d’instinct maternel (pour expliquer notre prédominance aux postes de productrices), de la différence entre un cerveau masculin et féminin, et de l’importance de savoir et pouvoir jongler entre sa carrière et sa vie parentale (sauf que nous n’envisageons pas toutes de fonder une famille). J’attend par ailleurs sur ce dernier point qu’on tienne le même discours à ces messieurs, qui sont au final tout aussi concernés par la parentalité.

J’ai cependant pu rencontrer, grâce à ces petits-déjeuners, la co-réalisatrice du film Les Hirondelles de Kaboul, Eléa Gobbé-Mévellec, qui s’est notamment exprimée sur sa légitimité en tant que non-concernée à traiter un sujet tel que le régime politique et religieux afghan. Elle doutait pouvoir correctement aborder le sujet et a voulu de ce fait s’exprimer par les couleurs et l’image, sur ce à quoi ressemblait auparavant le pays, sans jeter dessus un regard accusateur ou condescendant.

Le festival d’Annecy, c’est une semaine très complète, de projections, de conférences, de débats, de salons professionnels, et j’ai nécessairement dû louper des éléments dignes d’intérêts. N’hésitez pas à nous en faire part dans les commentaires. En attendant, l’animation s’envole vers l’infini et au-delà !