Attention : Les témoignages présentés dans cet article ne sont pas l’expression d’une généralité, mais les expériences individuelles des personnes interviewé·e·s.

Lorsque l’on critique le féminisme, on aime bien dire que « les féministes se trompent de combat », ou que « la situation est pire ailleurs et qu’on ne devrait pas se plaindre ». Cette affirmation sous-entend plusieurs choses, et notamment que l’on devrait se contenter de ce que l’on a, mais surtout le fait que la condition féminine n’est pas plurielle, et que chacun·e devrait aspirer à la même chose. Alors que partout dans le monde, les préoccupations féministes diffèrent pour de nombreuses raisons, qu’elles soient culturelles, économiques, religieuses ou écologiques, pour n’en citer que quelques unes. Ces différences ne veulent pas dire non plus qu’une expérience qui n’est pas similaire à la mienne soit dénuée d’intérêt, bien au contraire ; alors qu’en France nous ne connaissons que le féminisme des États-unis et le nôtre, un monde entier de réflexions et d’histoire féministe nous reste inconnu.
Je suis une voyageuse. Quand je reste trop longtemps au même endroit, j’ai la plante des pieds qui me démange. Je suis avide d’histoires et de conversations. Et je suis aussi féministe. J’ai envie d’entendre les histoires et théories des autres pour enrichir ma propre réflexion.
C’est en voulant conjuguer ces deux passions qu’est né le projet des « Carnets de Voyage Féministes ». Pleine de questions, je suis partie avec mon sac à dos, mon micro et ma 3G, afin de rencontrer des féministes du monde entier, pour échanger, débattre, grandir. Mais surtout connaître leurs combats, leurs rêves, et ce qui les empêche de dormir la nuit. Premier arrêt : le Costa Rica.

Sous la pluie battante de juin, je découvre que le pays le plus riche d’Amérique Centrale cache plein de contradictions. Si l’écologie est un sujet qui semble préoccuper toute la population – après tout, le Costa Rica est LE pays de l’écotourisme, les politiques restent hermétiques à toute critique visant à aller plus loin dans ce domaine. Alors qu’il se targue d’être le pays des droits humains – tout comme « La France, pays des droits de l’homme » –, car il n’y a par exemple plus d’armée depuis près de 70 ans, l’avortement et la pilule d’urgence sont formellement interdits. Le conservatisme catholique, dans un pays qui se dit progressiste, empêche de grandes avancées, notamment au niveau de la santé et de la liberté sexuelle.

Questions queers

Lorsqu’on parle de liberté sexuelle, on ne peut bien sûr pas faire l’impasse sur les droits des personnes queer. Ma première rencontre est Laura Tenorio, non-binaire, pansexuel·le et assistant·e parlementaire, qui explique : « le plus difficile lorsque l’on est sexuellement diversifié·e (sic) et qu’on l’exprime physiquement, c’est le regard et la violence des autres dans les lieux publics. Les femmes ne font que donner de vilains regards, mais les hommes n’hésitent pas à utiliser des mots extrêmement violents. Au Costa Rica, les attaques et harcèlements homophobes ne sont pas reconnus par la loi. Nous ne sommes donc pas protégé·e·s tant qu’il n’y a pas d’attaque physique, ce qui est très dur moralement. » Nous nous retrouvons dans le bureau de Patricia Mora, la députée pour laquelle iel travaille. Un drapeau arc-en-ciel est étendu sur le mur. Laura me montre aussi que l’homophobie au sein de la société costaricaine est très insidieuse, surtout au niveau des générations plus anciennes : « l’université où j’étais a fait venir un prêtre pour parler des dangers de l’homosexualité à l’équipe de football féminin ; ma tante essaie de soudoyer sa petite fille avec des chocolats pour qu’elle se déguise en Wonder Woman plutôt qu’en Batman. Ce sont des choses qui arrivent quotidiennement, et aujourd’hui encore il est très dur pour les personnes queer de s’assumer pleinement dans une société qui ne les accepte pas. » Avec son collectif Chancha Negra composé uniquement de femmes et personnes trans, iels réinvestissent des endroits fréquentés surtout par des hétérosexuels comme des bars ou des places, à l’aide de performances théâtrales improvisées. « Nous ne travaillons que sur nos histoires. Sans le collectif, nous ne pourrions pas nous sentir aussi libres. Nous n’aurions pas la force de sortir dans la rue. »

Même si la situation ne paraît pas brillante pour les personnes queer, une drôle d’anecdote donne quand même de l’espoir. Le 25 juillet 2014, Jazmin Elizondo Arias et Laura Flórez-Estrada ont été le premier couple lesbien à se marier officiellement grâce à… une erreur administrative. En effet, Jazmin, femme cis, a été inscrite comme garçon sur son registre de naissance et est, officiellement, sur tous ses papiers, un homme. Elles ont donc pu se marier en tant que couple hétérosexuel. Aujourd’hui, elles tiennent Arbol de Seda, un restaurant végétarien à San Jose. Elles m’y accueillent avec un grand sourire, et expliquent qu’elles sont fières d’être devenues un symbole des droits LGBTQ au Costa Rica : « lorsque notre histoire a été médiatisée, notre mariage est devenu un acte politique, que nous le voulions ou pas. Et notre restaurant, un lieu militant et safe pour toute la communauté queer. »

Photo de Jazmin et Laura, à la Pride 2017, en tenue de mariage, s'embrassant.

Photo de Jazmin et Laura, à la Pride 2017, en tenue de mariage, s’embrassant.

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Santé sexuelle et environnementale

Les féministes costaricain·e·s ont aujourd’hui deux grandes préoccupations : l’accès à la santé sexuelle pour les femmes, et l’écologie. Ainsi, le conservatisme religieux n’atteint pas que les personnes queer, mais la sexualité des femmes en général. Je rencontre à ce sujet Amanda Arroyo, militante de Frente Amplio, le parti socialiste du pays. À 20 ans, elle est frappante par son énergie et sa volonté de changer les choses, car elle combat sur tous les fronts : étudiante en communication, cheffe de projet de développement de sa ville, et activiste, elle explique que l’une de ses principales préoccupations militantes est l’accès pour toutes les femmes à la santé et à l’éducation sexuelle. « Les jeunes filles et femmes n’ont aucune idée de comment se protéger s’il y a un problème – si le préservatif craque ou si on oublie la pilule par exemple – et, puisque la pilule du lendemain et l’avortement sont illégaux, elles se font avorter en avalant une plaquette entière de pilules contraceptives dès qu’il y a un risque. Non seulement c’est une technique très dangereuse, mais il y a aussi beaucoup de très jeunes mamans, souvent abandonnées par leurs copains, qui se retrouvent seules. Après, cette situation est un cercle vicieux qui entraîne forcément vers la pauvreté. C’est pour ça qu’il est extrêmement important pour les femmes de reprendre le contrôle sur leur corps, et de savoir comment il fonctionne. C’est un pas vers l’émancipation. » En décembre 2016, elle a organisé une rencontre nationale des jeunes femmes costaricaines durant laquelle se sont tenues des performances, des cours théoriques sur les oppressions systémiques, mais aussi des travaux pratiques sur la contraception et la santé sexuelle. C’était le premier événement de cette ampleur dans le pays.

Une photo issue d'un workshop sur la santé sexuelle de la rencontre organisée par Amanda Arroyo en décembre 2016.

Plusieurs femmes assistant à un workshop sur la santé sexuelle (décembre 2016).

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Le Costa Rica est, aux yeux de la communauté internationale, un pays écologique. Ceci est dû en partie au fait que près d’un quart de son territoire est constitué d’espaces protégés, terrestres et maritimes, et de parcs nationaux. Cet esprit écologiste se ressent donc auprès de la population, mais aussi au sein du mouvement féministe. Sofia Barquero, avocate et militante écoféministe, explique que « si vous demandez à n’importe quel·le costaricain·e s’iel est écologiste, iel vous répondra que oui, parce que c’est ce que l’on raconte partout à l’étranger. C’est notre image de marque, et la principale source de tourisme. Cela fait que la population ne fait aucun effort en particulier, pour s’éduquer ou améliorer la situation environnementale, qui est loin d’être idéale. D’un autre côté, les revendications écologistes sont mises de côté par le gouvernement, qui catégorise les groupes écolos comme extrémistes. » Cependant, les voix écologistes se font parfois entendre : « le principal problème écologique au Costa Rica est celui des monocultures, d’énormes champs ne produisant qu’un produit en particulier, qui sera ensuite exporté à l’étranger. Du café, des bananes… Les plus dangereux sont les ananas, bourrés de produits extrêmements toxiques et consommés au quotidien par la population. La plus grande production d’ananas se trouve à Los Chiles, dans le nord du pays. En juin 2016, nous avons réalisé une campagne de sensibilisation chez les habitants de la ville, et elle a eu des conséquences inespérées : en entendant les risques sanitaires liés à la culture de l’ananas, une centaine de femmes se sont ruées à la mairie, pas plus grande que la salle dans laquelle nous nous tenons aujourd’hui, afin de demander l’arrêt de la monoculture. » Sur le lien qu’elle établit entre féminisme et écologie, elle explique : « l’écologie est le respect de toutes les formes de vie, c’est un amour universel, qui implique évidemment le respect des femmes. Pour moi, ce lien va de soi. La mondialisation et le capitalisme sont des violences envers la planète et envers tous les êtres humains, mais plus particulièrement envers les femmes. Avant cette catastrophe, celles-ci étaient responsables de l’agriculture, elles étaient les gardiennes des graines, comme l’a enseigné Vandana Shiva (ndlr : écoféministe et physicienne altermondialiste indienne), dont notre mouvement suit les enseignements. La mondialisation leur a enlevé ce pouvoir, et il faut qu’elles se soulèvent pour le retrouver. »

Être femme et politique

Se faire respecter en tant que femme n’est pas une mince affaire, et Marcela Seguro en sait quelque chose. Jeune femme d’une trentaine d’années, tatouée et aux longs cheveux teints en gris, elle est membre du gouvernement de Moravilla, une ville en bordure de San Jose, la capitale du pays. Elle est également un membre important de la division de Frente Amplio à San Jose.
Assise sur un lit dans la chambre d’une amie commune, les blagues suivent les confessions, et il est difficile de croire que nous sommes venues parler politique. Elle explique pourtant : « Il est difficile d’être une femme politique car il faut se former un caractère très fort pour avoir ce que l’on veut, en opposition avec des stéréotypes féminins et en suivant une tradition masculine. Si tu es féminine, quoi que tu fasses, tu n’es pas prise au sérieux. Parfois c’est subtil, comme le fait de t’interrompre, de rire, ou de parler plus fort que toi. Des fois, c’est carrément ridicule, comme le fait de poser des questions complètement hors sujet, ou de te reprocher des choses à caractère personnel. On m’a un jour reproché d’être de droite, parce que j’ai des amis de droite. Maintenant, vu que je suis assez agressive lorsqu’on me provoque, les hommes évitent de me manquer de respect. Et je me sens forte, car je sais qu’en faisant cela, je prépare la voie pour les générations de femmes qui vont me suivre. »

Le féminisme et le monde politique ont une relation compliquée au Costa Rica. D’un côté, c’est un argument pour se présenter comme ouvert et progressiste, et de l’autre, les efforts des politiciens peinent à se voir. « Un jour, ma troupe, composée de femmes incarcérées, devait jouer au palais présidentiel. Nous étions prêtes, tout était programmé. Et le jour J, à la porte du palais, on nous annonce que la pièce a été annulée pour raisons de sécurité. Nous n’avons jamais eu d’autre explication. » Jimena Caballero vit toute seule avec ses deux chiens dans une grande maison, dans laquelle elle exerce son activité de psychologue. L’histoire qu’elle raconte montre bien, selon elle, l’hypocrisie du gouvernement par rapport à une pseudo ouverture aux populations marginalisées, qui ne serait qu’une façade. Car ce n’est apparement pas la dernière fois que c’est arrivé. Ayant grandi avec un père en prison, elle a décidé, à la sortie de la fac, d’organiser des séances de thérapie théâtrale dans des prisons, qu’elle a ensuite étendu à d’autres groupes de personnes. « Avec des groupes de femmes trans, natives, séropositives, prostituées ou incarcérées, nous créons des personnages de tous les jours, en évolution permanente, et inspirés de leurs histoires. Leur discours leur donne du pouvoir, et raconte la réalité de ces femmes qui n’ont pas forcément conscience de se jouer elles-mêmes. Il est beau de les voir fières de recevoir des applaudissements, cela leur donne la force de se prouver à elles-mêmes et à la société qu’elles sont capables de faire quelque chose de beau. Il faut que le monde arrête de penser que les groupes marginalisés sont des incapables, c’est une affaire d’autonomisation et d’égalité : tout le monde est capable de quoi que ce soit, car nous sommes tou·te·s pareil·le·s. »

L'affiche de Transvida, la pièce écrite et mise en scène par Jimena Caballero

L’affiche de la pièce écrite et mise en scène par Jimena Caballero intitulé « Transvida. Un récit sur les expériences qu’endurent les personnes transgenres dans notre pays ».

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