Au nord de Paris, sur la rive droite de la Seine, se trouve le 18e arrondissement. Riche d’un patrimoine conséquent, ce quartier semble a priori être connu de tou·tes. Mais ne serait-il pas quelque peu figé dans les clichés nostalgiques d’une butte de Montmartre d’antan peuplée d’artistes (La Bohèèème) et du Moulin Rouge ? L’arrondissement est le fruit de la réunion, en 1860, des communes de Montmartre et de la Chapelle. Il comprend plusieurs quartiers aux ambiances et paysages tou·tes plus différent·es les un·es les autres, et c’est justement cette diversité qui en fait toute la beauté et la richesse.

Cet article a été écrit par l’association Nina et Louise dans le cadre d’un partenariat.
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Mais alors, qu’en est-il des femmes du 18e arrondissement ? Parce qu’à part Amélie Poulain, qui n’est qu’un personnage de fiction, on évoque peu les femmes qui ont parcouru les rues du 18e. Évidemment, on parle du Moulin Rouge, mais seuls quelques noms s’échappent d’une foule anonyme de danseuses et actrices qui en ont foulé les planches. On en retient généralement les grandes muses de Toulouse-Lautrec, le célèbre peintre des cafés-concerts, comme la Goulue, danseuse farouche et dompteuse de lions, ou Jane Avril, dite « Jane la Folle » (sympathiques sobriquets ma foi !). On peut aussi penser à Colette, qui a fait scandale au Moulin Rouge en embrassant, à demi nue sur scène, son amant·e Missy [1] lors d’un pantomime intitulé « Rêve d’Égypte », qui a finalement été interdit par le préfet de police.

Mais dans cet article, je vais me concentrer sur d’autres lieux et présenter des femmes, connues et moins connues du grand public, qui ont elles aussi laissé leur empreinte dans le matrimoine du 18e arrondissement.

Olivia Époupa et le club féminin de basket-ball Paris Basket 18
15, passage Ramey

Pour commencer ce parcours, rien de mieux qu’une mise en jambe devant ce club sportif. Car, vous l’aurez compris, nos parcours mettent en avant les femmes qui font la culture de Paris. Nous entendons bien sûr la culture dans son sens le plus large, et le sport, que l’on a la fâcheuse tendance à réserver aux hommes, connaît lui aussi ses grandes bâtisseuses de l’histoire qu’il advient de mettre en avant.

Olivia Époupa est une joueuse de basket-ball parisienne née le 30 avril 1994 qui, du haut de ses 1,65 m, a réussi à remporter deux médailles d’or aux championnats d’Europe chez les 18 ans et moins et les 20 ans et moins, ainsi qu’une au Festival olympique de la jeunesse européenne en 2009. Elle a débuté à 11 ans, en 2005, au club Paris Basket 18 sous les conseils de sa professeure d’EPS. Même si elle le quitte en 2009, il reste toujours pour elle « son club de cœur » [2]. Très vite, la jeune sportive va s’imposer par son jeu. Dans un sport où l’on imagine qu’il faut être immense pour devenir pro, Olivia se démarque par son efficacité sur le terrain, par sa rapidité de déplacement et ses rebonds. La confiance en elle et l’appui de son entourage sont deux choses qui, d’après elle, lui ont permis d’arriver jusqu’ici. Olivia ne manque en effet pas d’ambition et se dit être animée par le fait d’« être parmi les meilleures du monde » [3]. Aujourd’hui, elle joue pour le club Beşiktaş JK en Turquie.

Le club PB18, créé en 2001, avait dès sa création pour but de servir de tremplin d’accès aux championnats fédéraux pour les jeunes filles. De nombreux titres ont été remportés par d’autres basketteuses de ce club au niveau départemental, régional et national. Le club est dirigé par trois femmes, Cyriane Keller-Makoundou (présidente), Estelle Ekwalla (trésorière) et Assitan Diarra (secrétaire), toutes joueuses également. Il est décrit comme centre de formation de « femmes et non seulement des sportives » [4]. En effet, d’autres activités s’y développent avec des ateliers de parole, du suivi scolaire, des sorties culturelles et sportives, des formations d’arbitre, des séjours et un atelier « sport adapté » pour les jeunes en situation de handicap mental. Le club se veut un lieu de vie à vocation sportive mais aussi et surtout sociale. Il s’agit ici du siège social du club qui se trouve dans la Maison de la vie associative et citoyenne du 18e arrondissement. Les entraînements ont généralement lieu au centre sportif Micheline Ostermeyer au 22 bis esplanade Nathalie-Sarraute, dans le 18e arrondissement. Quoi de mieux alors que des noms des grandes dames que furent Micheline Ostermeyer, athlète médaillée d’or aux Jeux olympiques en 1948, et Nathalie Sarraute, écrivaine du Nouveau Roman, pour accueillir ce lieu porteur d’espoir pour les jeunes filles ? N’hésitez pas à entrer et demander un programme pour connaître les dates et lieux de matchs et encourager les joueuses, voire les rejoindre !

Profitez de votre passage dans la rue Ramey pour admirer la petite fresque d’Iza Zaro à l’entrée, réalisée dans le cadre d’un évènement organisé par le Secours populaire afin de récolter des fonds pour des projets humanitaires en Haïti. Iza Zaro est une peintresse et street artist féministe qui avait également réalisé avec le graffeur Anis sur ce même mur une plus grande fresque effacée récemment (eh oui, c’est aussi le jeu du street art). Dans son travail, elle représente essentiellement des femmes au regard puissant, déterminé et fier.

La maison de Suzanne Valadon – musée de Montmartre
12, rue Cortot

Descendons jusqu’au 12 rue Cortot. Dans l’enceinte du musée de Montmartre se trouve encore l’atelier de la fameuse Suzanne Valadon, peintresse libre dans une époque où la vie de bohème était réservée aux hommes. Elle est née le 23 septembre 1865 en Haute-Vienne, sous le nom de Marie-Clémentine Valadon. À l’âge de 5 ans, elle emménage à Paris, au moment où la guerre éclate avec la Prusse et que la révolution menace. Marie-Clémentine dispose depuis toute petite d’un fort caractère et d’un entêtement qui la pousseront toujours à suivre ses choix plutôt que ceux que la société lui imposerait. Elle sera par la suite surnommée « la Reine de Montmartre ». Après avoir dû mettre fin à son début de carrière d’acrobate du fait d’une chute, elle se met à poser pour un grand nombre d’artistes comme Puvis de Chavanne, Toulouse-Lautrec ou encore Renoir.

Suite à sa chute, elle se met à dessiner, mais c’est au contact de ces grands artistes qu’elle apprendra leurs techniques, pour enfin peindre elle-même sous le nom de Suzanne. Entre-temps, Suzanne est tombée enceinte d’un géniteur qui ne fut jamais identifié avec certitude. L’un des prétendants au « titre », Miguel Utrillo, critique d’art, reconnaîtra plus tard l’enfant qui ne sera autre que Maurice Utrillo, lui aussi peintre à succès, qui éclipsera celui de sa mère.

Car Suzanne avait du succès de son vivant ! Elle pouvait largement vivre de son art. Des peintres, comme Edgar Degas, l’admiraient pour son talent et décrivaient son trait comme « souple et dur » [5] pour qualifier ses couleurs puissantes cernées de larges contours noirs. Elle commencera par des dessins de femmes dans les quartiers pauvres de la Butte, puis des peintures inspirées de scènes et modèles qu’elle rencontrait dans les cabarets comme le Lapin agile. Elle peignait aussi beaucoup les chats des rues de Montmartre. En 1894, elle est la première femme admise à la Société nationale des beaux-arts. Elle emménage en 1912 au 12 rue Cortot, aujourd’hui emplacement du musée de Montmartre, dans un atelier que l’on peut encore visiter.

Il est vrai, Suzanne Valadon ne se consacre pas à l’éducation de son enfant, qu’elle laisse durant des années vivre avec sa grand-mère. Mais fasciné par sa mère, Maurice Utrillo ne lui en a jamais tenu rigueur et finit par suivre les pas de celle-ci. Elle épouse André Utter, artiste et ami proche de son fils. Il lui sert de modèle pour ses peintures, ce qui permettra à Suzanne, en 1914, d’être la première femme à peindre des nus masculins sur des toiles de grandes dimensions. Vus d’un mauvais œil, les trois personnages furent surnommés le « Trio infernal » ou encore « la Trinité maudite ». Suzanne Valadon a consacré sa vie à la peinture, et a été l’un·e des grand·es peintres·ses de son époque. Mais comme beaucoup d’autres femmes dans l’histoire de l’art, son nom fut oublié ou cité pour parler d’elle comme une folle, une maîtresse, une mauvaise mère, un modèle. Malgré le fait qu’elle soit exposée dans plusieurs musées, elle a surtout été connue à travers les hommes de sa vie, jusqu’à ce que des biographies apparaissent enfin à la fin du XXe siècle et surtout dans les années 2000.

Le Montmartre de Dalida
Place Dalida et son buste – Maison Dalida, 16 rue Orchampt – Tombe de Dalida au cimetière de Montmartre

En remontant la rue de l’Abreuvoir, nous arrivons sur la place Dalida. Iolanda Gigliotti, plus connue sous le nom de scène de Dalida, est née le 17 janvier 1933 au Caire en Égypte. Après avoir vaincu une infection aux yeux qui a duré toute son enfance, elle gagne le concours de Miss Égypte et devient actrice pour ensuite tenter sa chance à Paris, où elle trouvera son public et un immense succès. Rare sont les artistes qui sont resté·es si longtemps « l’artiste préféré·e du public », pas même Édith Piaf. Elle est la première femme à se voir gratifiée d’un disque d’or (elle en recevra plus d’une cinquantaine), à recevoir une médaille de la présidence, à remporter le tout premier disque de diamant de l’histoire de la chanson ; elle sera également la première à créer un fan club en recevant des milliers de lettres par semaine. Elle a été l’initiatrice de tant de choses, notamment pour les femmes dans le milieu artistique, qu’il serait impossible de tout énoncer dans cet article. « La France s’est mise à bambiner », rapportent des éditorialistes. Il serait plus correct d’affirmer que Dalida a conquis le monde. Elle a d’ailleurs reçu une médaille d’honneur à Bruxelles mais aussi en Égypte pour sa chanson Salma Ya Salama, qui parle de l’errance, de la persévérance des Égyptiens dans leur quête de paix. Dalida n’écrit pas mais sélectionne ses textes pour leur poésie, pour les interpréter comme des histoires contées qu’elle reprend en arabe, italien, français, allemand…

L’éclatante Dalida a connu beaucoup de tristesse, notamment à cause du suicide de trois de ses grands amours et d’un avortement secret. Après avoir tenté elle-même de se donner la mort, Dalida se réfugie dans des livres et conférences portant sur la métaphysique, la philosophie, la médiation et autres pour, dit-elle, trouver « la vérité » au fond d’elle-même. Après un séjour en Inde où elle se consacre au bouddhisme, son amour de l’art et de son public la poussent à revenir en France. En parlant de sa vie dans ses chansons, Dalida a beaucoup aidé ses admirateurices par ses sujets, très souvent axés sur la solitude d’une femme.

Iolanda était donc une femme forte, inspirante, qui a permis de démontrer que l’on pouvait briller par sa sensibilité. Cette sensibilité, même si elle est souvent résumée à celle qui causa sa perte, est surtout celle qui ne la fit jamais s’éteindre. La place Dalida est édifiée le 24 avril 1997, pour honorer sa mémoire dix ans après sa mort.

Si vous descendez par la rue Girardon, vous arriverez devant l’hôtel particulier au 16 rue d’Orchampt dans lequel elle vécut 19 ans. Elle se donna la mort ici-même le 3 mai 1987, dans ce lieu qu’elle considérait comme son refuge, le reflet d’elle-même qu’elle comparait au ventre d’une mère. Montmartre était ce qu’elle appelait « une campagne dans Paris » [6]. Elle a beaucoup œuvré pour la Butte, notamment en devenant marraine des « poulbots » de Montmartre, les enfants déshérités. Vous pouvez également passer admirer la statue sur pied, à nouveau signée Aslan, qui orne sa tombe au cimetière de Montmartre, à quelques rues de sa maison. Derrière elle, un soleil figure celui de son enfance mais aussi la lumière qui émanait d’elle.

Miss.Tic dans les rues de Montmartre
rue Véron

Rendons-nous, non loin de là, dans la petite rue Véron. L’art a longtemps été un domaine principalement occupé par les hommes, et alors que l’émancipation des années 1970 a amené et ramené beaucoup d’artistes femmes sur le devant de la scène historique, certains domaines artistiques sont toujours très genrés et associés aux hommes. Tel est le cas du street art, qui compte beaucoup moins de femmes dans ses rangs, même si elles sont de plus en plus nombreuses. Il est en effet dur de mettre à mal les clichés et réflexions masculines sur la pratique féminine du street art, comme par exemple qu’elles courent moins vite pour échapper aux forces de l’ordre, auraient moins de technique… Dans un milieu artistique libre qui a déjà lui-même peiné à se faire admettre comme art, on aurait pu imaginer plus d’ouverture d’esprit, mais les inégalités sociales y sont encore tenaces.

Ainsi quoi de mieux pour aborder ce sujet que de présenter la poétesse des rues, Miss.Tic, l’une des pionnières de l’art urbain en France ? Elle est née le 2 février 1956 dans le quartier de Montmartre d’un père ouvrier tunisien et d’une mère qu’elle qualifie de « paysanne éclairée » [7]. Ce sera plus tard, dans ce quartier, qu’elle réalisera le plus grand nombre de ses pochoirs. Très jeune orpheline et livrée à elle-même, elle se forme en arts appliqués. C’est à la veille de ses 30 ans, en 1985, qu’apparaissent ses premières traces artistiques dans les rues de Paris. Miss.Tic travaille au pochoir, ce qui, à l’époque, est une pratique dont on ne reconnaît pas encore le mérite dans le milieu. Qu’importe, Miss.Tic, dont le nom est emprunté à la sorcière de Picsou dans le Journal de Mickey, s’impose petit à petit dans la ville. Sa marque se caractérise par une épigramme accompagnée d’un personnage féminin bombé à l’aérosol noir, et de sa fameuse signature qui se détache presque comme une griffure sur les murs. Ce personnage, c’est son double, qu’elle représente en femme-marchandise. Ce serait à la suite d’une rupture amoureuse que Miss.Tic se serait mise à décalquer ses sentiments, ses questionnements, ses fantasmes.

Elle permet de déclencher un sourire chez les passants qui croisent ses œuvres au hasard d’une rue, et en même temps de les faire réfléchir : sur la représentation de la femme dans l’art et la société, sur la libre expression et sur l’amour. Elle dit vouloir faire « une sorte d’inventaire des positions féminines. Quelles postures choisissons-nous dans l’existence ? ». [8]Sa notoriété prend alors un essor lorsqu’elle réalise l’affiche de la fête de l’Humanité en 1999, et lors de son exposition « Muses et Hommes » à la Fondation Paul Ricard en 2002. Désormais, tout le monde s’arrache ses œuvres, notamment les commerçants, comme ici à l’épicerie du terroir de la rue Véron. Cela est assez cocasse, car en 1997, elle se fait arrêter pour « détérioration d’un bien par inscription, signe ou dessin », et est condamnée à payer une amende de 4 500 euros en 2000. Elle est passée de vandale à artiste que l’on expose, ce qui n’est pas une généralité dans le milieu. Certain·es critiquent la légitimation et l’institutionnalisation du street art, d’autres s’en saisissent pour vivre de leur art. En l’occurrence, cela nous permet de vous présenter un élément du matrimoine du 18e arrondissement qui devrait pouvoir rester plus longtemps qu’une œuvre illégale à la beauté éphémère. Cela étant, je vous invite lors de votre promenade à lever les yeux vers ces écrins de rue colorés qui vous accompagnent d’un point à l’autre !

Rue et école Yvonne le Tac

Nous avons parlé d’art et de sport, passons maintenant aux grandes figures politiques féminines du 18e arrondissement. Cette rue, anciennement rue Antoinette, prend le nom d’Yvonne le Tac le 27 février 1968, pour honorer une grande résistante et institutrice dévouée, qui fut qualifiée de « Femme-avenir » par Michèle Reynaud en quatrième de couverture de ses mémoires [9]. Née le 22 août 1882, elle est jugée chétive et à la santé faible par la sage-femme, et prouvera tout au long de sa vie le contraire. Son enfance est des plus modestes à la mort de son père, qui laisse sa mère seule pour l’éduquer elle et sa sœur. Après quelques années d’orphelinat, elles reviennent toutes deux chez leur mère qui mettra tout en œuvre pour qu’elles puissent devenir institutrices. Yvonne se révèle excellente et passionnée dans ce métier, inspirant le respect de ses élèves et collègues. Plus tard, elle est promue directrice et finit sa carrière dans l’école des filles de la fameuse rue Antoinette. Aujourd’hui, l’école est un collège qui a également pris son nom. Elle se marie à 21 ans à André le Tac, qui fut son allié, son égal, car jamais une femme de son caractère ne se serait soumise à une quelconque forme de supériorité. En effet, Yvonne est une femme à fort tempérament, guidée par ses principes moraux laïques et civiques. Au moment où ses fils entrent dans la résistance en France et en Angleterre, elle rejoint sans hésitation le réseau. La politique l’intéressait depuis très jeune. Elle se révoltait de ne pouvoir voter. Cette injustice, elle la voyait comme une insulte à la gent féminine.

Yvonne Le Tac

Fatiguée de ne pouvoir agir, Yvonne aide ses fils à récupérer des colis et à recueillir des informations précieuses envoyées en Angleterre. Elle et son mari sont arrêté·es le 7 février 1942 par les officiers allemands. Ses fils subissent le même sort. Pendant l’interrogatoire, Yvonne a soixante ans mais n’abandonne toujours pas son courage et affirme fièrement ses convictions et actions. Elle ne cède d’ailleurs pas aux menaces pesant sur ses fils, qui selon elle mourront s’il le faut, mais en patriotes. Elle sera alors déportée dans les camps à Ravensbrück, Mathausen, Buchenwald, Dachau et Auschwitz et parviendra malgré tout, avec toute sa famille, à survivre à l’extermination nazie. Une fois libérée, elle voyagera à Constantinople, dans le Bosphore, et la Corne d’Or. Doyenne des déportées résistantes, elle recevra les titres de Chevalier de la Légion d’honneur, de la Rosette de la Résistance, de la Croix de guerre 1939/1945 et sera faite lieutenante des Forces françaises combattantes.

Square Louise Michel

Pour finir, prenez la rue Tardieu jusqu’à l’entrée du square Louise Michel. Avant de vous présenter cette éminente héroïne, il me faut rappeler l’histoire de la Butte. En France, le XIXe siècle connaît successivement le Premier Empire, la Restauration, la Deuxième République, la monarchie de Juillet et le Second Empire. Une époque où la démocratie républicaine n’a donc pas duré longtemps. En 1870, la France perd la guerre face à la Prusse, du fait d’un défaut de stratégie de la part de Napoléon III.

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Louise Michel

Les Français·es du peuple, qui se sont battu·es, refusent cette défaite et provoquent une émeute dans Paris qui renverse l’Empire et proclame la Troisième République. La ville est alors assiégée et connaît une terrible famine. Un armistice sera signé pour prévoir une trêve de quinze jours et la convocation d’une Assemblée nationale pour décider de la poursuite de la guerre ou non. Une forte proportion de monarchistes est élue, qui souhaite signer un traité de paix, mais les Parisien·nes qui ont subi durement le siège s’y opposent et refusent de se laisser désarmer. Iels se méfient d’une assemblée de nobles qui pourraient, comme lors de la monarchie de Juillet, s’emparer de leur Révolution et creuser encore les classes sociales. Ce sont alors les femmes qui empêchent les soldats de confisquer les canons entreposés sur la Butte, et les rallient à leur cause. On est en 1871, l’insurrection populaire de la Commune de Paris commence. Elle dure deux mois et dix jours et s’achève par ce que l’on appelle la « Semaine sanglante ». Durant cette période, les communard·es instaurent des nouveaux dispositifs décisionnels et des mesures qui mettent à mal les privilèges. Les femmes sont très présentes, prennent la parole, mettent en place des systèmes d’organisation d’ambulances, cantines, crèches… Elles vont aussi demander l’égalité des salaires entre les hommes et femmes instituteurices, et prendre les armes, notamment sur les barricades où elles se battront sans répit.

Louise Michel

Louise Michel est une grande communarde, féministe et anarchiste qui fut parmi ces femmes ce jour-là. Elle est née le 29 mai 1830 en Haute-Marne d’une mère servante du château de Vroncourt, Marie-Anne Michel, et de « père inconnu » (même si l’on sait qu’il s’agissait très probablement du fils du châtelain). Cela lui permis d’avoir accès à une instruction de qualité au château. Tout comme Yvonne le Tac, Clémence-Louise (de son prénom complet) fut institutrice. Elle ouvre plusieurs écoles privées en France car elle refuse de prêter serment à l’empereur. Durant la Commune, la « Vierge rouge », comme on l’appelle, participe activement aux combats et aux débats, notamment au sein du Comité de vigilance et du Club de la Révolution. Elle a été propagandiste, garde au 61e bataillon et a développé un système ambulancier. À l’issue des combats, elle se rend pour faire libérer sa mère et demande sa propre mort lors du jugement, après avoir vu ses proches se faire exécuter : « Tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit aujourd’hui qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! » Elle sera alors déportée en Nouvelle Calédonie, où elle enseignera auprès des enfants kanaks, pour enfin rentrer en France plus anarchiste encore qu’à son départ, ce qui lui vaudra de nouvelles arrestations.

Louise Michel est l’emblème, encore aujourd’hui, des mouvements ouvrier et révolutionnaire, et une pionnière du féminisme. Que ce soit par ses actions, ses prises de parole ou dans ses mémoires, Louise Michel a toujours affirmé que les droits des femmes étaient inséparables de ceux de l’humanité et qu’elles devaient se saisir de leurs droits, de leur place dans cette humanité. Pour elle, l’échec de la Commune s’explique en partie par l’inefficacité des hommes à se comporter en groupe, à être membres d’un même mouvement. Elle mourra le 10 janvier 1905 à Marseille. Ce square nous rappelle son action héroïque et la mémoire de celleux qui sont tombé·es.

Il y aurait encore bien d’autres lieux à vous présenter car le parcours se concentre essentiellement sur Montmartre pour vous éviter une trop longue randonnée, mais rien ne vous empêche d’ouvrir l’œil pour découvrir d’autres secrets du matrimoine parisien. Nous espérons cependant vous avoir fait redécouvrir ce quartier mythique sous un nouvel angle historique, par la présentation de figures féminines inspirantes qui l’ont habité.

Note de bas de page

[1] Missy, ou Mathilde de Morny de son nom de naissance, était une personnalité mondaine de famille bonapartiste, marquis·e et acteurice. Connu·e pour son amour pour les femmes et ses tenues masculines dans une époque pleine de tabous, Missy se fera, à la fin de sa vie, appeler Max et se fera par la suite opérer d’une mastectomie ainsi qu’une hystérectomie.

[3] Ibid.

[8] Genin, Christophe. Miss.Tic: femme de l’être. Bruxelles, Belgique: les Impressions nouvelles, impr. 2014, 2014.

[9] Le Tac, Monique. Yvonne Le Tac : une femme dans le siècle : de Montmartre à Ravensbrück. Editions Tirésias, 2000.