Vous faites peut-être partie de celleux qui haussent un sourcil sceptique, voire cynique, quand on leur parle de communication non violente pour éviter les disputes. Alors quoi, on n’est plus censé·es dire aux autres quand iels nous énervent, ou alors en l’enrobant de sucre jusqu’à l’écœurement ? Ce n’est pas un peu hypocrite cette histoire ?

Le terme même de communication non violente peut prêter à confusion. Si le but avoué est effectivement d’éviter la violence, il ne s’agit pas d’arrondir les angles mais surtout de favoriser la sincérité et la prise de responsabilité. Évidemment, il y a des situations dans lesquelles la résistance ou la violence en face de nous rendra compliqué ou même peu souhaitable de se mettre dans la situation de vulnérabilité et d’ouverture qu’elle implique. À vous de savoir quand vous jugez mieux d’être dans la défense et quand la connexion authentique est plus adaptée.

Les raisons de la colère

Avant de pouvoir mieux communiquer avec les autres, il faut d’abord être capable de comprendre ce qu’il se passe en nous quand quelque chose nous dérange. Loin de la répression des émotions négatives, on cherche au contraire à les accepter pour ce qu’elles sont : le signal que quelque chose ne va pas. De la même façon que la douleur que vous ressentirez sûrement si vous posez votre main sur la vitre d’un four agit comme une alerte pour que vous la retiriez avant de l’endommager sévèrement, la colère, la tristesse, le dégoût et toutes les variations du « ça ne va pas » vous indiquent qu’une situation est préjudiciable pour vous.

Les émotions négatives sont le signal que quelque chose ne va pas.

Si la version la plus vendue de la communication non violente (souvent abrégée en CNV) est celle proposée par le psychologue américain Marshall B. Rosenberg, il s’est largement inspiré des travaux de Thomas Gordon, lui aussi psychologue américain, qui se basent sur ceux d’un autre de leurs confrères dont vous avez peut-être déjà entendu parler, Abraham Maslow, connu pour sa pyramide des besoins. L’idée fondatrice est simple : tou·tes les humain·es ont des besoins, dont l’insatisfaction est signalée par un ensemble de ressentis. Ces situations préjudiciables indiquées par vos émotions sont donc des situations où un ou plusieurs de vos besoins ne sont pas comblés.

Comme il peut être difficile au début d’identifier de quel genre de besoins il peut s’agir, il existe de nombreuses listes, plus ou moins étoffées, créées par des adeptes de la CNV. Celle proposée par Marshall B. Rosenberg dans La Communication non violente au quotidien les classe en cinq grandes catégories :

Autonomie
(choisir ses buts, choisir ses stratégies pour atteindre ses buts)
Bien-être physique
(abri, air, contact, eau, sexualité, mouvement)
Spiritualité
(beauté, harmonie, inspiration, ordre, paix)
Épanouissement
(authenticité, créativité, intégrité, sens)
Interdépendance
(acceptation, amour, confiance, considération, proximité, réconfort, respect, sincérité, soutien)

C’est là que se joue la question de la prise de responsabilité évoquée plus haut. Souvent, quand le comportement d’une tierce personne entraîne un sentiment négatif chez nous, on tend à considérer qu’il en est la cause. Par exemple, on va se dire qu’on est en colère parce qu’Untel·le est arrivé·e en retard, sauf qu’Untel·le sera probablement agacé·e par nos reproches qu’iel ne trouvera pas justifiés puisqu’iel a ses raisons d’être en retard. Si on s’arrête là, la conversation qui va suivre sera moins une tentative de résolution du conflit qu’un procès et ne sera probablement qu’un empilage de justifications dans le but de savoir qui a le plus tort.

En revanche, si on accepte que l’émotion négative qu’on ressent est provoquée par notre interprétation de la situation et par là où ça appuie chez nous, c’est déjà plus productif. Il ne s’agit plus de savoir qui a raison, il s’agit de chercher à se comprendre mutuellement. Peut-être qu’on se met en colère quand quelqu’un est en retard parce qu’on le vit comme un manque de considération, tandis que læ retardataire l’est parce qu’iel a besoin de pouvoir faire les choses à son rythme de façon à se sentir paisible. La question du retard n’est donc que la cristallisation de choses qui dépendent plus de nos histoires et valeurs personnelles que des actions des autres. En partant de là, on peut commencer à réfléchir à d’autres stratégies pour que les besoins de chacun·e soient satisfaits. Pour continuer avec notre exemple, peut-être qu’un texto prévenant du retard que l’autre a pris permettra qu’on se sente considéré·e sans que cela empiète sur son besoin de paix.

La distinction entre besoins et stratégies facilite grandement la résolution des conflits. Dans le contexte de la CNV, un besoin est quelque chose d’abstrait, qui ne se définit pas en relation à une personne ou une action en particulier. Au contraire, une stratégie est une action concrète et observable qui permet de satisfaire un besoin. Même si on a presque toujours une stratégie préférée, il est impossible que la satisfaction d’un besoin ne puisse passer que par une action précise de la part d’une personne en particulier. Par exemple, on peut être en colère ou triste parce que notre partenaire ne veut pas se poser avec nous pour discuter quand iel rentre du travail. Si on cherche à comprendre les besoins en jeu, il devient presque facile d’élaborer des stratégies alternatives qui conviennent à tout le monde. Peut-être qu’iel a besoin de calme et de repos, alors que nous avons besoin de contact et de connexion. Est-ce que regarder un épisode de série ensemble pourrait faire l’affaire ?

Dire les choses comme elles sont

Le fait que nos émotions nous appartiennent et que les autres n’en soient pas responsables ne veut évidemment pas dire qu’il ne faut pas en faire part aux autres. Après tout, c’est de communication non violente dont on parle. La principale idée qui sous-tend cette pratique est que la forme que l’on choisit en dit long sur le fond et influence pour beaucoup la réception de nos messages. Bien sûr, tout le monde n’est pas logé·e à la même enseigne en ce qui concerne la capacité à identifier ses sentiments et l’étendue de son vocabulaire pour les décrire. De plus, beaucoup de pratiquant·es de la CNV promeuvent un modèle tout fait pour construire ses phrases qui peut être perçu comme rendant les conversations artificielles.

La forme que l’on choisit en dit long sur le fond et influence pour beaucoup la réception de nos messages.

Toutefois, il y a quelques outils utiles pour réussir à exprimer correctement et sincèrement ce qu’on ressent, comme l’importance accordée à la distinction entre observation et jugement. La première est un constat basé sur des faits précis, c’est une description de quelque chose de tangible et incontestable, tandis que le second est une déduction, une opinion personnelle. Par exemple, « Tu es immature » est un jugement, tandis que « J’ai rempli ta déclaration d’impôts pour toi » est une observation. De même, « Tu as oublié que j’avais un entretien » est une supposition, là où « Tu ne m’as pas demandé comment s’était passé mon entretien » est une observation. Coller une étiquette issue de notre propre jugement sur quelqu’un·e a un côté péremptoire et fataliste qui a toutes les chances de braquer la personne et rendra la communication compliquée. En outre, cela déplace la discussion sur la véracité de notre jugement et non pas sur ce qui nous manque ou nous a manqué.

Il arrive souvent qu’on mélange observations et jugements, et la frontière peut sembler fine. Il y a cependant des formulations typiques qu’on peut s’entraîner à éviter. Ainsi, « toujours » ou « jamais » sont des évaluations plus que des descriptions, car ils sont trop vagues et absolus : « Tu ne m’appelles jamais » n’est pas la même chose que : « Ça fait trois semaines que tu ne m’as pas appelé·e. » Toute remarque sur ce qu’est quelqu’un·e ou ce qu’iel est capable de faire est un jugement, de même que toute prédiction du type : « Je suis sûr·e que tu oublieras mon anniversaire. »

Si les jugements peuvent être bons à partager pour expliciter ce qui se passe en nous, il est important de préciser que nous avons conscience de leur nature, comme on peut le faire très simplement en les introduisant par « je pense que ». Encore une fois, il s’agit de prendre la responsabilité de nos émotions et de nos pensées. Il est agressif et faux de dire  « C’est blessant et irrespectueux quand tu regardes ton téléphone pendant que je te parle », par exemple. Un comportement n’est pas intrinsèquement et absolument blessant. « Quand tu regardes ton téléphone alors que je te parle, je suis blessée parce qu’à mes yeux c’est un manque de respect » serait une explication plus sincère.

Si ces quelques principes sont la base de la communication non violente, l’article ne couvre pas l’ensemble des conseils et des idées de ce système. N’hésitez pas à jeter un œil au site de l’Association pour la communication non violente pour avoir une approche un peu plus complète et traditionnelle !