Dans notre monde capitaliste, rien n’est plus idéalisé que le travail. La productivité est un idéal à atteindre à tout prix, au détriment de votre santé s’il le faut. Vous devez rentabiliser chaque aspect de votre vie : manger sain, mais vite ; dormir huit heures par nuit, mais se lever à cinq heures du matin ; travailler quarante heures par semaine, mais avoir une vie sociale. La liste d’injonctions paradoxales est sans fin. Cet article a pour but de dénoncer la quête de la productivité, car elle tend vers un idéal méritocratique qui est un idéal impossible à atteindre, et surtout, dangereux pour la santé.

Le validisme du réveil à l’aube

Quand on traîne un peu sur YouTube, il est difficile d’éviter les contenus lifestyle, avec en tête, les morning routines. Dans ces vidéos, présentées sous forme de vlog, on suit le programme du matin des auteurices. Leur emploi du temps est réglé comme du papier à musique, et surtout, commence tôt. Très tôt. Ces personnes se lèvent entre 4 et 5 heures du matin, prennent un petit déjeuner équilibré, font du sport, une routine de soin du visage en quarante étapes et partent joyeusement travailler à 8 h. Toute leur routine ressemble par ailleurs à un tableau Pinterest, avec des plans millimétrés sur chaque objet.

Nous ne comptons plus le nombre de vidéos qui vantent les mérites du réveil à l’aube, soi-disant mieux pour la productivité, l’humeur, j’en passe et des meilleures. Le concept est loin d’être nouveau : déjà en 2015, le Miracle Morning de Hal Elrod nous promettait monts et merveilles. Ne nous y trompons pas : ce qui est présenté dans ces vidéos n’est pas la réalité. Oui, quelques personnes arrivent sans doute à maintenir une discipline ascétique et sont très heureuses de se lever aussi tôt. Mais pas tous les jours. En dépit de ce qu’on peut lire et voir sur Internet, tout le monde est soumis aux aléas de la vie. Les accros au réveil tôt n’échappent pas à la règle, et une panne d’oreiller est vite arrivée.

Nous avons besoin du sommeil, ce n’est pas du temps perdu.

Évoquer la panne d’oreiller nous amène au constat suivant : si vous dormez, c’est que vous en avez besoin. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande entre 7 et 9 h de sommeil chaque jour pour les personnes âgées de 18 à 65 ans. Le temps de sommeil nécessaire varie selon l’âge, mais aussi la condition physique. Une personne avec une maladie chronique peut par exemple avoir besoin de dormir plus. Mais pour un·e adulte, moins de 7 h de sommeil par jour peut mener sur le long terme à de graves problèmes de santé. Nous avons besoin du sommeil, ce n’est pas du temps perdu.

Mais, iels ne font pas de mal les vloggeureuses qui parlent de leur réveil dès potron-minet ! Iels n’engagent personne à suivre leur exemple ! Iels racontent juste leur expérience ! La réponse est oui, mais non. Comme dit précédemment, ces vidéastes sont, au mieux, l’exception qui confirme la règle. L’envers du décor des gens qui se lèvent tôt, c’est qu’iels se couchent tôt, ou qu’iels manquent gravement de sommeil. Dans la réalité d’une personne salariée, ou étudiante par exemple, ce n’est pas un rythme tenable. Et ne parlons même pas des personnes qui ont des enfants. Tout le monde a un cycle de sommeil naturel, et forcer un autre rythme entraîne un manque. Il y a des gens « du matin » et d’autres « du soir ». Or ces vidéastes ne parlent pas de tout cela. Tout ce que le public voit, c’est une personne qui se réveille tôt et qui est productive dès le matin.

Pourquoi le healthy living est problématique ?

Parce que l’autre problème du lever dès que la campagne blanchit, c’est le culte de la productivité. Tout le monde n’a pas le besoin, ni la capacité, de travailler au saut du lit. Derrière le healthy living se cache, ô surprise, les diktats productivistes de la société. Ces injonctions sont très culpabilisatrices et nourries par le systémisme des oppressions. Vous n’avez pas besoin de vous réveiller tôt tous les jours pour accomplir vos tâches de la journée, être en bonne santé ou que sais-je encore. Faites les choses à votre rythme, en écoutant votre corps. Ce n’est pas simple, mais essayez d’éviter ces messages culpabilisateurs. Les influenceureuses se sont tou·tes réveillé·es un jour à midi, avec les yeux collés et les cheveux gras, mais iels ne le montrent pas : leur job, c’est le paraître.

Ne nous faites pas dire ce que nous n’avons pas dit : sur le fond, il y a rien de mal à avoir une routine, morning ou pas. D’ailleurs, certaines personnes en situation de handicap sont obligées d’en avoir une, pour prendre des médicaments ou parce qu’elles ont des soins à heure fixe. La clé est de s’écouter et de ne pas se surmener. Le capitalisme n’en vaut pas la peine. Nous vous conseillons à ce sujet cette très bonne vidéo de Vivre Avec.

Manger bio et sain, pas à la portée de toutes les bourses

Dans la même lignée que le réveil tôt, manger « sain » est considéré comme un point cardinal de la bonne santé. Dans les faits, oui, avoir une alimentation équilibrée est un facteur de santé. Mais cet argument soulève trois problèmes : la grossophobie, le validisme et le greenwashing.

Parlons de la grossophobie, qui est une oppression systémique. La rhétorique grossophobe affirme que les personnes grosses le sont parce qu’elles ne mangent pas sainement et qu’elles ne font pas de sport. Spoiler alert : le poids est multifactoriel. Une alimentation équilibrée n’est pas une baguette magique qui permet d’atteindre un poids « idéal ». Aparté sur le poids, l’IMC que l’on agite à tout bout de champ comme un indicateur sacré du poids est sérieusement remis en question depuis plusieurs années. De plus, le poids et l’état de santé d’une personne ne sont pas directement corrélés. Lâchons donc la veste des personnes grosses sur leur poids, ça fera des vacances à tout le monde.

Penchons nous plutôt sur le coût de la nourriture. Car quand on a un petit budget, il n’est pas évident de respecter la règle des 5 fruits et légumes, bio s’il vous plait, par jour. Il est bien plus simple de prendre des plats préparés ou des aliments ultra-transformés. C’est mauvais pour la santé, on sait, mais c’est moins cher. Quand on n’a pas les moyens, on fait ce que l’on peut, et ces injonctions culpabilisantes sont d’autant plus blessantes. Généralement, le contre-argument brandi est : achetez des légumes frais et cuisinez, c’est meilleur et moins cher ! Très bien : quid des personnes en situation de handicap, malades ou avec peu d’énergie ? Quid des personnes avec des troubles alimentaires ? Quid des mères de famille [1] ? Quid tout simplement de nous tout·es qui devons enchaîner sur ces tâches ménagères après nos journées de travail, d’études, de garde d’enfant, etc. ? Les personnes avec des besoins spécifiques en matière d’alimentation sont laissées pour compte par le healthy living.

Autre chose à envisager : la charge mentale. Exiger des repas sains, équilibrés, bio, bons, originaux, etc. c’est faire reposer encore plus de pression sur les épaules des femmes.

Enfin, les responsables marketing ont bien compris la hausse de la demande pour des produits plus sains et bio. Cela ne veut pas pour autant dire qu’iels l’ont appliquée : bienvenue dans l’univers du greenwashing, ou écoblanchiement. Cette pratique consiste à présenter un produit comme « écologique » au sens large : bio ou respectueux de l’environnement par exemple.

Nous vous conseillons notre article, qui liste des recettes et conseils pour vous aider en cuisine : La dépression, c’est pas de la tarte – recettes pour faciliter le quotidien.

Vous n’avez pas besoin d’aller à la salle de sport

Vraiment, vous n’avez pas besoin d’aller dans une salle de sport pour être en bonne santé, ou même pour faire du sport. L’injonction au sport est tout aussi toxique que celles mentionnées précédemment. Si vous aimez le sport, foncez ! Si ce n’est pas votre tasse de thé, rien ne vous oblige à en faire. Le sport peut vite être un calvaire. Entre le regard des autres, le coût des équipements et sa propre condition physique, ce n’est pas évident. Une fois de plus, il convient d’écouter son corps et de ne pas s’épuiser. 30 min de marche continue par jour suffisent par exemple pour une personne valide. L’idéal de la personne mince et musclée est ce qu’il est : un idéal atteignable par peu de gens.

Pourquoi le healthy living est problématique ?

Si vous souhaitez avoir une activité physique à moindre coût, regardez du côté des tutoriels sur YouTube, ou des applications gratuites. Par exemple, la chaîne YouTube Yoga with Adriene propose des séances très douces et adaptées au niveau de chacun·e.

Le healthy living est avant tout une industrie, qui cherche à vous vendre des produits pour avoir une vie « meilleure » : livres, émissions TV, abonnements divers… Cette industrie est la face émergée d’un iceberg beaucoup plus gros, à savoir le diktat du bonheur. Nous vous recommandons à ce sujet le livre Happycratie, qui décrypte l’industrie du bonheur.

En conclusion, ne vous épuisez pas à courir après une vie parfaite en tous points. Si vous souhaitez construire une routine, sachez que cela prend du temps et des essais. Rappelez-vous que vous êtes légitime dans votre mode de vie et que vous n’avez de comptes à rendre qu’à vous même.

[1] Nous parlons volontairement des mères ici, et non des pères, car ce sont elles qui supportent dans la majorité des cas la charge mentale du foyer.