Alors que le 46e Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême s’est clos fin janvier 2018, un tour d’horizon de la situation du monde de la BD en France s’impose. Parlons un peu capitalisme culturel. La bande dessinée en France, c’est une vieille histoire d’amour : nous sommes de grand·es lecteurices de BD, mais également de comics et de mangas, à tel point que nous sommes les deuxièmes consommateurices de ces derniers, juste derrière le Japon. Mais cet amour n’est pas des plus juste : le marché de la BD française est traître.

Une surproduction alarmante

Maliki l’expliquait très bien dans une de ses planches : nous faisons face à une surproduction des œuvres dessinées dans l’Hexagone. Quel que soit leur genre – roman graphique, humour, aventure, SF – on ne sait plus où donner de la tête. Doublez tout cela d’un milieu de l’édition aux tendances conservatrices et vous obtiendrez un bel échantillon de réussites commerciales peu diversifiées et d’auteurices talentueuxes précaires.

 

Maliki, À la croisée des chemins, strip du 1er juin 2016. Planche reproduite avec l’autorisation de l’auteur.

 

Comme pour le cinéma, ou la littérature jeunesse, dont nous parlions récemment, la BD dépend en grande majorité de quelques grands groupes de l’édition qui font la pluie et le beau temps, mais le plus souvent sans vouloir se mouiller. Ce qui fait que des œuvres transgressives ou touchant à des sujets considérés comme de niche ont peu de chance de délier les cordons des bourses des éditeurices.

Il existe, dans la plupart des maisons d’édition, des collections dans lesquelles sont publiées les œuvres selon un style ou sujet particulier. Ce qui fait que malgré la ligne éditoriale de certaines, on peut trouver des titres plus diversifiés, notamment dans la collection Métamorphoses chez Soleil, qui tranche quelque peu avec leurs publications de guerrières à forte poitrine. Mais comme la plupart des groupes d’édition français actuels regroupent plusieurs maisons d’édition, ils ne sont que peu nombreux à pouvoir diversifier les productions.

 

Atalante, tome 2 : Nautiliaa, de Crisse, aux éditions Soleil.

 

Certaines maisons d’édition, comme Hachette, visent un public large, quitte à sortir des produits très commerciaux comme la récente adaptation de Touche Pas à Mon Poste en BD humoristique, aussi édifiante que l’émission elle-même. On ne compte plus les productions « comiques » à base de blagues sur les blondes et autres clichés éculés, souvent offertes comme cadeau-plaisanterie. Mais de l’autre côté du spectre, on trouve aussi une mise en avant généralisée d’une poignée d’auteurs encensés (oui le masculin est ici volontaire), pour le moindre de leur croquis sur une nappe de papier, au détriment d’auteurices qui ne profitent pas d’une telle reconnaissance médiatique. On pense notamment à Joann Sfar et à Bastien Vivès, dont les signatures sont devenues synonymes de succès.

Selon l’enquête 2016 des États Généraux de la bande dessinée, les auteurices BD sont majoritairement d’accord sur la surproduction : 74 % d’entre elleux considèrent que le marché est sclérosé par celle-ci, et 41 % que leur situation s’est dégradée ces dernières années (sans qu’il y ait de lien de cause à effet explicité entre ces deux éléments). Lorsque les auteurices ne parviennent pas à vendre un sujet ou un style à l’éditeurice, iels peuvent se voir proposer des collaborations ou des participations à l’initiative de la maison d’édition. Et si des chef·fe·s de collection peuvent être favorables à plus d’originalité et de diversité dans les auteurices et sujets choisis (comme Boulet et la collection Octopus de Delcourt), ce n’est pas une règle gravée dans le marbre.

Alors, face à un paradoxal manque de diversité et à une surproduction dessinée, dans quelle situation se trouve le marché de la BD du point de vue du public et des auteurices ?

Un marché à deux vitesses

Réalité des ventes

Si on suit les goûts du public, on trouve un peu de tout (basé sur le classement Babelio 2017). Évidemment, ce sont les titres historiques et les grands noms de la BD actuelle qui se battent au sommet, mais ne remarque-t-on pas déjà un changement parmi eux ? À part Astérix, dont on regrette qu’il n’ait pas évolué avec les années, on compte de nombreuses autrices, et de nombreux récits touchant aux femmes dans ce top. Pénélope Bagieu arrive ainsi en tête de classement avec le tome 2 des Culottées : elle est la réponse parfaite d’une nouvelle génération de lecteurices en demande de nouvelleaux héro·ïne·s.

Le festival d’Angoulême reste, dans cette optique, un événement majeur pour le milieu pourtant restreint des auteurices BD (quelques 6 000 personnes concernées en France). La diversité de la BD mondiale y rayonne, même si l’ambiance professionnelle peut être parfois un peu pesante. Nous vous parlions l’année passée de l’édition 2017, qui se tenait dans un contexte tendu et une attente fébrile. En cette nouvelle édition 2018, les auteurices ont fait entendre leur voix plus qu’à l’accoutumée, leur profession devenant véritablement incertaine et impossible à tenir pour beaucoup d’entre elleux. Iels ont notamment publié une tribune dans Libération sobrement appelée « Auteur[ice]s en danger ». Les États Généraux de la bande dessinée tentent d’alerter le milieu professionnel de l’écart existant entre les ventes croissantes de BD en France et la situation financière de leurs dessinateurices et scénaristes.

De leur côté, GfK et Livres Hebdo ont publié les chiffres de l’évolution des ventes et des publics de BD, repris par Le Monde dans un article fin janvier. On peut y remarquer une augmentation des nouveautés proposées et des ventes globales, d’année en année, alors même que les auteurices voient leurs droits et salaires de plus en plus grignotés. GfK annonce par ailleurs une année record pour le marché de la BD avec 43 millions d’exemplaires vendus en France, parmi lesquels Astérix représente à lui seul 4 % du marché avec 1,6 million d’albums vendus (le n° 2, Titeuf, représente dix fois moins de ventes). Pourtant, la situation des auteurices ne suit pas.

Auteurice BD, payé·e en passion

Dans une interview accordée à France Info et intitulée « Mauvaise mine », plusieurs dessinateurices se relaient pour faire remarquer à quel point leurs revenus sont dérisoires par rapport non seulement à la quantité de travail fourni, mais également aux ventes. Impossible de vivre correctement de ses œuvres si l’on est pas Zep (Titeuf) ou Tarquin (Lanfeust de Troy). Car contrairement aux maisons d’édition, qui gagnent de l’argent que l’album soit ou non vendu, les auteurices peinent à dépasser leur avance sur droit, tant leur part de revenu sur leur production est mince. Beaucoup d’auteurices dépendent d’un·e conjoint·e à l’emploi plus stable pour pouvoir vivre dignement.

L’avance sur les droits, dans le cas de l’édition de bande dessinée, représente ce que va toucher l’auteurice le temps de produire la BD. Elle est versée soit en forfait, soit de manière plus régulière, et dépend de la notoriété de l’auteurice ainsi que du prix hors taxe de l’album. Une fois la BD sortie, cette avance est décomptée et l’auteurice ne touche des droits que s’iel vend un nombre suffisant d’albums pour rembourser l’avance, uniquement en prenant en compte son pourcentage sur les ventes.

De plus en plus d’auteurices prennent la parole, notamment en ligne, pour dénoncer leurs conditions de travail et la précarité du métier, non seulement due à la surproduction, mais aussi à une dévalorisation socio-économique de la profession, à la fois de la part du public et des éditeurices :

« J’ai une amie qui travaille dans l’illustration ; quand on lui propose un contrat en BD, c’est deux fois plus de boulot pour deux fois moins d’argent. » Boulet dans Mauvaise Mine

Les femmes sont bien plus concernées, subissant de plein fouet le plafond de verre spécifique au milieu : elles sont plus souvent coloristes donc moins bien payées, souvent poussées vers les albums jeunesse, dont le pourcentage sur vente est inférieur à celui de la BD classique, et n’ont aucun congé maternité digne de ce nom car auto-entrepreneureuses. Elles souffrent par ailleurs plus fréquemment du syndrome de l’imposteurice que les hommes et sont plus nombreuses à ne pas se reconnaître comme professionnelles, doublant leur activité d’un travail alimentaire. Audrey Alwett en parlait très bien dans un article de 2016 sur le plafond de verre suite au scandale d’Angoulême. Comme Leslie Boulay l’explique dans une série d’illustrations, le métier tend par ailleurs à devenir de plus en plus réservé aux classes bourgeoises, aux personnes pouvant être financièrement soutenues par leurs proches (conjoint·e·s, famille). La dévalorisation du métier est notamment due aux entreprises, qui proposent fréquemment de payer en « visibilité », ou font des concours fallacieux pour ne pas rémunérer correctement les dessinateurices. Elles participent à leur manque de reconnaissance professionnelle, alors même que celleux-ci font souvent de l’illustration en plus de leur activité d’auteurice BD. L’autrice Leslie Boulay aborde aussi la question de l’amateurisme en plus du classisme, à laquelle on peut ajouter un rapport sexiste du monde du dessin, dont elle parle dans une autre note de blog. Tous ces éléments font du métier d’auteurice BD, souvent doublé d’illustrateurice sur commande, une situation des plus précaires et bancales. Quelles solutions leur reste-il donc ?

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Micro et auto-édition, crowdfunding et blog

Des auteurices, venu·e·s d’internet comme Ayros ou avec une série déjà installée, en solo ou en collectif, préfèrent se tourner vers le crowdfunding, qui leur permet notamment de ne céder aucun droit sur leur production. Iels doivent en contrepartie proposer des extras à la BD, et gérer elleux-mêmes imprimeurs et envois, mais une fanbase déjà suffisante, ou un projet séduisant, peuvent permettre à une œuvre de décoller. Ces auteurices ont plus de responsabilités quant à la fabrication et distribution de l’album mais sont aussi plus libres de créer selon leurs envies.

Pour celleux venu·e·s du web, le blog est une vitrine essentielle. Si iels dépendent énormément des réseaux sociaux pour être aperçu·e·s et suivi·e·s, le blog a la particularité de leur demander un budget (nom de domaine, bande passante) et de coûter plus cher que cela ne rapporte. Beaucoup sont celleux qui passent par Tipee ou Patreon pour pouvoir subsister en tant qu’auteurices-illustrateurices, leur production dépendant ainsi directement du public, qu’elle soit en ligne ou imprimée par leurs soins. En tant que lecteurices, on peut donc soutenir les projets en ligne et le travail en général d’auteurices, comme ReconnaiTrans de Laurier [CW : transphobie, harcèlement moral].

Rares sont celleux qui peuvent éditer en papier leurs webcomics et leurs posts en ligne, aussi bons soient-ils ; mais le blog peut justement servir de tremplin, et séduire l’éditeurice qui se rassurera avec la fanbase préexistante. Ce sont par la suite les webcomics, comme pour Shyle Zalewski [NSFW] ou des projets originaux, comme pour Aubépine de Mlle Karensac, voire des commandes, comme pour Gally, qui peuvent être acceptées voire recherchées par les maisons d’édition.

D’autres tentent leur chance auprès de micro-éditeurices, à défaut de voir leur projet accepté par les grands groupes de l’édition. Cy est passée, comme beaucoup avant elle, par les éditions Lapins, à l’origine un site de regroupement de webcomics, pour éditer le premier tome du Vrai sexe de la vraie vie (qu’on ne recommandera jamais assez). Lucie Bryon est quant à elle passée par la ShortBox, une boîte de distribution de webcomics auto-édités, pour faire paraître son délicieux Food Baby. Quant à Mrs Roots, pour son premier album illustré Comme un millier de papillons noirs, elle est passé par la petite maison d’édition Bilibok (qui doit malheureusement fermer, l’autrice cherche donc une nouvelle maison d’édition pour cet album), spécialisée dans la diversité en littérature jeunesse. Difficile de vendre une œuvre vue comme marginale aux grand·e·s éditeurices qui préfèrent souvent rester dans les clous pour ne pas s’aliéner un public qu’iels s’imaginent frileux.

La situation s’aggrave depuis plusieurs années pour les auteurices BD, sans qu’iels ne parviennent à se faire entendre, du fait du petit nombre de personnes concernées et de la vision du métier qu’a le public. Il devient difficile pour nombre d’entre elleux de pouvoir continuer à produire tout en vivant en dessous du seuil de pauvreté, sans parvenir à joindre les deux bouts à moins de s’adjoindre un travail alimentaire.

Que faire alors ? En tant que public, nous pouvons toujours nous offrir quelques illustrations que les auteurices mettent souvent elleux-mêmes en vente, mais pour que la situation évolue durablement, ce sont aux éditeurices de revoir leur politique de gestion et d’offres sur les bandes dessinées qu’iels fabriquent et distribuent.