Ça fait un moment qu’on entend de plus en plus de femmes aborder sur les réseaux sociaux la question du harcèlement. Les discussions se sont beaucoup centrées sur le harcèlement de rue puis le harcèlement à domicile a été abordé et beaucoup de langues se sont déliées. Malgré le refus de nombreuses personnes de prendre ce sujet au sérieux, il y a une libération de la parole et une volonté de faire reconnaître ce problème à la société.

Si le harcèlement peut être le fait d’inconnus dans l’espace public ou chez soi, il peut aussi survenir au sein du cercle intime. Et dans ce cas-là, les femmes n’ont plus affaire à des inconnus mais à des proches. Il peut s’agir d’amis ou encore de (ex)partenaires (du plan cul au conjoint). C’est une expérience que j’ai vécue et je suis convaincue de la nécessité d’en parler.

Malgré la diversité des situations du harcèlement dans la sphère privée, je vais me concentrer sur le harcèlement par le(s) ex-partenaire(s), dans le cadre de relations hétérosexuelles, puisque c’est une situation que je connais bien, pour l’avoir observée et étudiée. Les commentaires sont ouverts, si vous voulez faire part de votre expérience.

Histoire et caractéristiques du harcèlement

Naissance du terme

Le terme « harcèlement moral » vient du livre de Marie-France Hirigoyen (psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute) du même nom Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien, paru en 1998. Dans ce dernier, l’autrice, qui se base sur de nombreux témoignages, analyse ce qu’elle nomme « la relation perverse » qui prend racine dans la vie de tous les jours (famille, couple, entreprise). Son ouvrage a connu un grand succès et un retentissement dans la société puisqu’en 2002 est créé un délit harcèlement moral au travail. Pourtant, dans son livre, c’est principalement au sein de la sphère privée (famille, couple….) qu’est abordé le harcèlement moral. Dans son chapitre « La violence perverse dans le couple », M.-F. Hirigoyen aborde l’emprise et la violence au sein de ces relations puis lors de séparations. L’autrice met en avant que lors d’une rupture l’ex-partenaire continue d’exercer une violence à travers ce qu’elle nomme le « harcèlement moral ». « Le harcèlement est le fait d’anciens amants ou conjoints qui ne veulent pas lâcher leur proie, envahissent leur “ex” de leur présence, l’attendent à la sortie de son travail, lui téléphonent le jour et la nuit, avec des paroles de menaces directes ou indirectes. »

Dans les faits, comment le harcèlement se traduit ?

Lorsqu’on est victime de harcèlement, surtout de la part d’un homme dans notre cercle intime, et encore plus lorsqu’il s’agit d’un ex-partenaire, il est tout à fait normal d’être démuni·e. Cela peut être difficile à comprendre et poser des mots n’est pas évident. Voici une liste non exhaustive pour reconnaître le harcèlement. Ce dernier se traduit par une multitudes de violences psychologiques et verbales. Il peut aussi bien s’agir :

– d’être contacté·e de façon répétée et néfaste via sms, appels, mails ou commentaires via les réseaux sociaux ;

– d’être culpabilisé·e ou subir du chantage ;

– d’être menacé·e, injurié·e directement ou indirectement ;

– lorsque l’ex-partenaire contacte ou essaie de rentrer en contact avec nos proches (alors qu’au départ, iels n’ont pas de relation particulière) ou que les proches de ce dernier nous contactent pour nous transmettre le message du partenaire ou nous faire culpabiliser ;

– d’être contacté·e de façon physique : voir que l’ex-partenaire se pointe devant chez vous, vous suit, vous attend à la sortie de votre domicile, lieu d’étude ou de travail.

Icône de messagerie accompagnée du texte « Vous avez un message ».

Une violence parmi d’autres

Les impacts sur la personne harcelée

Pour celleux qui n’ont pas connu ces situations ou qui n’en ont pas été témoins, le harcèlement peut paraître anecdotique ou de faible gravité. C’est tout le contraire. Premièrement, c’est illégal (à ne pas oublier) et puni par le code pénal. Deuxièmement, subir des violences verbales et psychologiques, c’est loin d’être agréable. Cela engendre chez la victime de l’énervement, de la lassitude, le sentiment « d’être désarmé·e », mais également de la peur, de l’angoisse et peut entraîner ou développer une dépression. Troisièmement, le harcèlement moral peut évoluer en harcèlement physique, ce que soulignait M.-F. Hirigoyen en 1998 : « Cela constitue ce que les [États-Unis] appellent stalking, c’est-à-dire le harcèlement. […] Le stalking a été pris au sérieux par certains États qui prévoient des protective orders (ordres de protection civile), comme pour les violences conjugales directes, car il a été établi que ce harcèlement, pour peu que la victime réagisse, peut conduire à des violences physiques. »

Indulgence sociale

Beaucoup de personnes, lorsqu’elles constatent et reconnaissent qu’un homme harcèle son ex-femme, copine ou partenaire, ont tendance à excuser ce comportement. Voici un petit extrait des réflexions que j’ai entendu quand mon ex me harcelait (de ma famille, des amis de mon ex, de connaissances).
L’amoureux transi : « Oui mais quand même, tu ne te rends pas compte, la rupture est difficile pour lui », « Il t’aimait et toi, tout d’un coup, tu ne veux plus lui parler, c’est normal qu’il insiste un peu. »
Le coup de folie passager : « La douleur lui a fait perdre la tête », « Il a pété un câble, mais maintenant ça va beaucoup mieux. »
Mauvaise éducation : « Non mais ça aussi, c’est de la faute de sa mère. Elle l’a trop couvé, il a jamais été frustré et il a pas supporté que tu rompes avec lui. »
Ces rhétoriques sont complètements à côté de la plaque. La véritable victime serait le harceleur, qui « souffre » (par amour ou par frustration). Sont balayés les sentiments de la victime et elle peut carrément être accusée d’être la grande méchante de l’histoire. Ce type de discours entretient le mythe de l’amour passionnel, très actif dans notre vision de la société. Par exemple, nombre de journaux déforment les meurtres conjugaux en les titrant comme des « drames familiaux », parlant de « mort·es » à la place d’ « assassiné·es ».

Un article de journal titré « Auch : elle meurt poignardée dans un drame passionnel ».

On remarque la tournure passive du titre : la responsabilité de l’auteur du crime (le conjoint de la victime) est ainsi gommée et la violence entourée d’un halo flou. Mettre en avant le fait que le harceleur agit sur pulsion de ses sentiments, c’est excuser ce type de comportement. Et ça c’est faux et dangereux. Quand quelqu’un envoie de très nombreux sms, mails en quelque jours, ça fait pas mal de « black out » et on va pas me dire que le harceleur est pris d’une crise d’amnésie à chaque fois. Menacer, attendre son ex devant chez elle, contacter ses proches ou collègues dans le but de lui nuire, tout cela est parfaitement conscient, voire calculé. Non, les harceleurs ne sont pas des victimes mais des oppresseurs qui légitiment leur violence : « Tu as rompu avec moi donc tu dois répondre à mes questions et je peux m’autoriser à saturer ta messagerie si tu le fais pas. ».

Conseils et moyens non exhaustifs et non hiérarchiques pour se protéger

Si possible, coupez tous les liens avec le harceleur (bloquez-le sur votre messagerie, sur votre téléphone, sur les réseaux sociaux, ne côtoyez pas des ami·es commun·es ou des personnes qui le connaissent s’iels ne sont pas safe [et dans ce cas, les bloquer aussi]). À partir du moment où vous n’en n’avez pas envie, vous n’avez pas à parler avec votre ex. Rien ne vous y oblige. L’important c’est de vous protéger.

Malheureusement, cela ne suffit pas toujours, surtout si le harcèlement est violent et très répété – même sur une période courte –, vous pouvez être amené·e à changer de numéro et d’adresse mail. Cependant, sachez que vous n’avez pas à subir et modifier (des éléments de) votre vie si vous n’en avez pas envie. Il existe plusieurs recours légaux contre le harcèlement.
Vous avez trois possibilités. Premièrement, vous pouvez déposer une main courante. Une main courante c’est déclarer certains faits vous concernant à la police. Si vous êtes témoins de harcèlement et que vous souhaitez soutenir la victime, vous pouvez faire ce dépôt également. Les faits déclarés ne concernent pas forcément une infraction (ça peut être du tapage sonore par exemple) et il faut savoir qu’aucune poursuite contre l’auteurice des faits n’est engagée. En gros, faire une main courante c’est dater un événement.

Deuxièmement, vous pouvez demander un rappel à la loi. Cette mesure vise à « procéder au rappel auprès de l’auteur [d’une infraction] des faits des obligations résultant de la loi » (article 41-1 du Code de procédure pénale). Il peut s’agir pour les forces de l’ordre, d’un·e délégué·e ou d’un·e médiateurice de læ Procureur·e de la République, de rentrer en contact avec le harceleur et de lui rappeler que ce qu’il fait n’est pas légal. C’est une mesure à but dissuasif donc, là aussi, aucune condamnation n’en découlera et rien ne sera mentionné dans le casier judiciaire.

Il reste le dépôt de plainte. La plainte informe la justice de l’infraction, délit ou crime qui a été commis et son dépôt peut se faire se faire dans un commissariat de police, une gendarmerie ou directement auprès du procureur. Avec une plainte, le préjudice est reconnu et il y a, potentiellement, condamnation du harceleur. Déposer plainte, notamment contre une personne qu’on connaît et qu’on a appréciée, est bien sûr difficile. Cependant, c’est lorsque le harcèlement est en train d’avoir lieu que vous avez le plus de chance de voir votre plainte aboutir. Læ harcelé·e peut donc totalement se retrouver dans une situation de « conflit de loyauté ». Si je me réfère à mon expérience, je n’ai pas voulu déposer plainte pour plusieurs raisons ; déjà, je ne savais pas si c’était vraiment possible (mon harcèlement était-il vraiment grave ?) et j’avais peur de faire du mal à mon harceleur. Avec le recul, et les autres situations de harcèlement dont j’ai été témoin, je suis consciente que le harcèlement est une violence dangereuse, qui peut laisser de lourdes séquelles à sa victime (psychologiques et physiques). Ces situations ne doivent pas être minimisées et un rappel s’impose : la victime, c’est la personne harcelée, un point c’est tout. C’est elle qui a subi des menaces, chantage et des violences psychologiques ou verbales et non pas la personne qui est à l’origine du harcèlement. Le harceleur commet un acte illégal, sa responsabilité doit être reconnue.

À travers les actions judiciaires proposées, le harcèlement peut s’arrêter et surtout, cela peut empêcher l’auteur des faits de recommencer avec quelqu’un·e d’autre. Bien sûr, en tant que victime de harcèlement, c’est à vous de décider ce que vous voulez faire. Il est tout à fait compréhensible de ne pas vouloir s’engager dans des démarches judiciaires (fastidieux, long, réactions négatives possibles de la police, etc.). Le choix est vôtre. En tout cas, sachez que si vous voulez déposer une plainte vous pouvez vous référer à la loi du 9 juillet 2010.

Petit point juridique

En 2010, une loi a été créée sur le harcèlement moral au sein des couples. Avant de vous présenter le texte, j’aimerais faire un rapide point sur le contexte juridique et vous expliquer l’importance de cette loi.

La prise en compte de l’intégrité psychologique de la personne en France

C’est seulement depuis le nouveau Code Pénal de 1992 que l’intégrité psychologique d’une personne est protégée par la loi, avec un chapitre consacré à la question. Les atteintes à l’intégrité psychique comprennent des violences telles que l’administration de substances nuisibles, des menaces ou encore « des appels téléphoniques malveillants réitérés ou les agressions sonores en vue de troubler la tranquillité d’autrui » (article 222-16, rajouté en l’an 2000). Ce Code de 1992 visait, en premier lieu, à protéger les personnes menacées pour des raisons racistes, xénophobes et antisémites.

Donc, une des évolutions de ce nouveau Code Pénal est de « poser la protection des personnes comme fondement du système répressif » (Couturier, 2011). Cela vise les relations interpersonnelles (entre personnes) sans pour autant penser les violences au sein des (ex) couples. Car si depuis la fin des années 1970, l’État français a mis en place plusieurs dispositifs (spots télévisés notamment) pour lutter contre les violences au sein des couples, avant les années 2000 il n’y a aucune loi statuant spécifiquement sur les violences conjugales. Oui, vous avez bien lu. Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y avait rien : plusieurs articles de lois mettaient en avant que la qualité de conjoint (mariage) était une circonstance aggravante en cas de coups, violences, homicide involontaire et torture. En 1990, il y aussi eu la reconnaissance jurisprudentielle du viol entre épouxes.

C’est à partir des années 2000, suite à l’enquête nationale sur les violences faites aux femmes en France (ENVEFF), la première sur ce thème, qu’on voit naître plusieurs lois dans un délai assez court (10 ans) traitant des violences au sein des (ex) couples. Menée par une équipe pluridisciplinaire de chercheureuses (démographes, psychologues, sociologues, etc.), cette étude a mis en évidence que 1 femme sur 10 a subi des violences verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles de la part de son conjoint ou ex-conjoint dans les 12 mois qui ont précédés les entretiens.

Protéger les femmes des coups et blessures

En 2006, la première loi sur les violences au sein du couple se focalise à la fois sur la répression et sur la prévention de ces dernières. Pour résumer, le viol entre épouxes fait l’objet d’une loi, il y a une généralisation des circonstances aggravantes pour les infractions commises au sein du couple s’appliquant non seulement aux conjoint·es et concubin·es, mais aussi aux pacsé·es, et aux « ex » (ancien·ne conjoint·e, ancien·ne concubin·e, ancien·ne pacsé·e). Cette « répression » est applicable aussi bien dans les crimes que dans dans des comportements de violences physiques et sexuelles (viols, agressions sexuelles, atteintes sexuelles commises avec violence, contrainte, menace ou surprise etc). L’éloignement du domicile commun pour l’auteurice des violences peut être demandé par la justice. Cette loi centre donc les unions sur le respect de la personne, sur un plan physique et sexuel, quel que soit son statut et son orientation sexuelle. Cependant, on reste centré·es sur les violences physiques.

Au-delà des corps

La loi du 9 juillet 2010 est un grand changement puisque les violences psychologiques, au sein des couples, sont dorénavant réprimées : le délit de harcèlement moral est admis entre les épouxes, concubin·es ou pacsé·es (article 222-33-3 du Code pénal) et « ex ».

Le harcèlement moral se définit légalement par « des agissements répétés ayant pour conséquence une dégradation des conditions de vie qui se manifeste par une altération de la santé physique ou mentale. [..] Ce délit de violence psychologique au sein du couple est puni de 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende ou 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende, selon la gravité du dommage » (Article 31, Loi du 9 juillet 2010). Si cette loi est une avancée majeure dans la reconnaissance des violences psychologiques par les (ex) partenaires, un problème de taille demeure. Il semble qu’il faut être ou avoir été marié·e, pacsé·e ou avoir cohabité avec son harceleur pour faire intervenir cette loi. Or, cela laisse de côté une part importante des relations amoureuses. Heureusement, si vous êtes harcelé·e mais que vous n’avez pas été lié·e de façon citoyenne, d’autres recours possibles existent (en plus de la main courante et du rappel à la loi) tel que la loi sur le harcèlement en ligne et le harcèlement téléphonique.

Les violences envers les femmes, notamment au sein de leur (ex) couple, ne sont pas un problème dépassé ou exceptionnel. Ces dernières sont polyformes (physiques, sexuelles, psychologiques et verbales) et touchent toutes les tranches de la société française y compris les jeunes générations. Le harcèlement moral est une de ces violences. Si vous en êtes victime, j’espère que cet article vous aura été utile. Pour tou·tes celleux qui sont témoins (ou si vous l’êtes un jour), n’excusez pas les harceleurs et apportez du soutien aux victimes.

Bibliographie

Enquête « cadre de vie et sécurité à la Réunion », INSEE PARTENAIRE, n° 16, juin 2012, disponible ici.

Couturier M., « Les évolutions du droit français face aux violences conjugales. De la préservation de l’institution familiale à la protection des membres de la famille », Dialogue, janvier 2011 (n° 191) , p. 69.

Fougeyrollas-Schwebel D., Jaspard M., « Compter les violences envers les femmes. Contexte institutionnel et théorique de l’enquête ENVEFF. », Cahiers du Genre, n° 35, février 2003, p. 45-70.

Hamel C., Debauche A., « Viols et agressions sexuelles en France : premiers résultats de l’enquête Virage », Populations et sociétés, n° 538, novembre 2016.

Hirigoyen M.-F., Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, La Découverte, Paris, 1998, p. 212.

Tournyol du Clos L., Le Jeannic T., « Les violences faites aux femmes », INSEE PREMIERE, n° 1180, février 2008.

Morin T., Jaluzot L., « Femmes et hommes face à la violence », INSEE PREMIERE, n° 1473, novembre 2013.

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