Si vous avez commencé à vous intéresser aux différentes luttes de justice sociale (anti-racisme, féminisme, droits LGBT+…), vous avez peut-être déjà entendu qu’il faut « écouter les concerné·es », qu’il ne faut « pas parler à leur place », qu’iels sont « les mieux placé·es pour parler d’un sujet qui les touche ».

Le problème, c’est qu’on explique rarement pourquoi, et cela mène à quelques confusions, en plus de provoquer des réactions assez fortes de la part des non-concerné·es telles que : « Mais c’est ridicule, c’est pas juste, pourquoi je pourrais pas donner mon avis sur le sujet ? » Dans cet article, on va essayer de démêler ensemble pourquoi il est préférable de donner la parole aux concerné·es et rappeler une bonne fois pour toutes que ça n’a rien à voir avec l’idée que « t’es concerné·e tu as raison, t’es pas concerné·e tu as tort ».

Est-ce qu’un·e personne concerné·e a toujours raison ?

Non. Les personnes concerné·es par une même oppression ont pour seul point commun d’être susceptibles de rencontrer les obstacles spécifiques de cette oppression. C’est tout. Les concerné·es ne forment pas un groupe monolithique. Avant d’être «  des concerné·es », comme on dit dans certains milieux militants ou universitaires, ce sont des individu·es avec une histoire et des convictions propres.

Être concerné·e ne donne pas la science infuse : on n’est pas forcément politisé·e, on ne se rend pas forcément compte que ce que l’on vit n’est pas « normal » ou est spécifique à ce trait de notre identité. Et concerné·e ou pas, nous vivons tou·tes dans la même société, et on a tou·tes intégré les mêmes idéologies racistes, LGBTphobes et sexistes. Ce qui fait qu’en tant que concerné·e on peut avoir intégré notre oppression (c’est-à-dire qu’on peut la légitimer). Une femme peut tout à fait avoir des propos misogynes, par exemple.

Être concerné·e ne donne pas la science infuse.

On ne voit pas subitement la lumière parce qu’on est concerné·e. Cela demande un certain accès à la connaissance pour remettre en perspective nos vécus, et tou·tes les concerné·es n’y ont pas forcément accès (car souvent ce savoir n’est pas produit par les institutions et le milieu académique, ou alors il n’est pas mis en avant, et surtout il faut savoir qu’il existe et où le chercher).

Quand on dit : « Il faut laisser parler les concerné·es », ça ne veut surtout pas dire que tou·tes les concerné·es diront forcément des choses pertinentes sur leurs oppressions. Dire ça, c’est tomber dans l’essentialisme (« Tous les gens qui ont le trait A pensent forcément X ou sont forcément Z. »). Or, l’essentialisation c’est justement ce que les concerné·es combattent dans les luttes de justice sociale !

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Une personne pleure toutes les larmes de son corps dans une tasse de thé géante.

 

Est-ce qu’un·e non-concerné·e a forcément tort ?

Non. Un·e non-concerné·e peut tout à fait avoir un avis pertinent sur une oppression qu’iel ne vit pas.

Mais il faut se demander : comment a-t-iel formé son avis ? Pour cela, iel a dû forcément écouter ou lire les témoignages des concerné·es pour avoir un aperçu de leur vécu, et iel a sûrement lu des ouvrages qui théorisent et qui prouvent l’aspect systémique (c’est-à-dire ce qui caractérise l’oppression) des inégalités subies par les concerné·es. Ouvrages probablement écrits par des concerné·es, ou du moins fortement inspirés par les travaux de celleux-ci. À l’origine, ce savoir ne vient donc pas des non-concerné·es, puisqu’iels sont toujours obligé·es à un moment ou à un autre de s’en remettre à l’expérience des concerné·es. Si on ne vit pas quelque chose, et si les personnes qui le vivent n’en parlent pas, on ne risque pas de savoir que ce vécu existe et donc d’en parler !

Ensuite, il faut se rappeler que si en tant que non-concerné·e on peut avoir un avis pertinent, cela reste abstrait pour nous : on n’y est pas confronté·es, on n’a pas expérimenté dans notre chair ce que cela fait, on ne peut qu’imaginer ou sous-estimer la fréquence des micro-agressions, des obstacles liés à une condition qu’on ne vit pas. On reste en dehors ; et, non, ce n’est pas un gage d’objectivité qui rendrait notre avis encore plus pertinent, au contraire… Ça ne fait que rendre une partie du savoir inaccessible.
 

Pourquoi faut-il d’abord laisser parler les concerné·es ?

Étant donné qu’on peut maîtriser le sujet indépendamment du fait qu’on soit concerné·e ou non, on pourrait se dire que l’identité des personnes qu’on laisse parler n’a pas d’importance. Penser que tant pis si la personne n’est pas concerné·e, si elle est pertinente, ça fait avancer le débat.

Sauf que ce n’est pas si simple. Outre le fait que les personnes non concerné·es puisent leur savoir des concerné·es et qu’iels n’ont pas l’expérience du terrain, il y a un problème supplémentaire. Quand il y a une oppression systémique, il y a forcément d’un côté les dominé·es (les concerné·es) et les dominant·es (les privilégié·es) de l’autre.
Ce rapport de force ne peut pas être ignoré car il a des conséquences sur la façon dont notre discours va être perçu. Les concerné·es qui s’expriment sur leur oppression sont rarement écouté·es, pris·es aux sérieux, invité·es sur des plateaux de télévision ou de radio, mais sont au contraire contraint·es au silence, moqué·es, et accusé·es d’affabulation. Bref, iels dérangent, on ne veut pas les croire, on ne leur accorde aucun crédit, et iels ne sont jamais légitimés en tant qu’expert·es aux yeux des dominant·es.

Au contraire, un·e non-concerné·e, même quand iel défend les concerné·es, bénéficie de son privilège : iel est vu comme plus objectife, plus compétent·e, iel est davantage pris·e au sérieux, invité·e sur les plateaux et considéré·e comme expert·e de la question (alors que, comme on l’a vu, entre une personne concernée et ellui, à connaissances égales, il manque toujours l’expérience du terrain !).

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Une personne tente de parler alors qu’un·e « allié·e » est sous le feu des projecteurs.

Quand un·e non-concerné·e s’exprime, iel confisque la parole d’un·e concerné·e tout·e aussi pertinent·e qu’ellui (car non, il n’y a pas de pénurie d’expert·es concerné·es, on ne se donne juste pas la peine de les chercher) et diminue par la même occasion leur temps de parole sur ce sujet.

Même quand un·e non-concerné·e veut bien faire, iel confisque la parole des concerné·es, se l’approprie (surtout quand iel « oublie » de citer ses sources) et en tire profit (gloire, respect, et même argent s’iel est maître·sse de conférences, auteurice, chercheureuse, etc.).

C’est particulièrement problématique puisqu’un·e non concerné·e ne réinventera jamais la roue, c’est donc profondément injuste qu’iel soit loué·e alors que, pour un même discours, les concerné·es prennent des risques (violence physique et sociale répressive, stigmatisation…).

Les luttes sociales sont aussi un vecteur d’émancipation pour les concerné·es. Reprendre la parole, maîtriser le discours, occuper l’espace, c’est aussi retrouver une certaine forme de pouvoir. Ne plus être un « objet » de discours, mais un « sujet ». C’est aux concerné·es de choisir les modalités de leur lutte, et c’est à elleux de donner le ton.

La question n’est donc pas d’avoir raison pour pouvoir parler quand on n’est pas concerné·e, mais d’apprendre à se taire pour laisser émerger les voix des concerné·es. Quand bien même on est;certain·e que notre avis de non-concerné·e est pertinent, est-ce vraiment le bon moment pour le partager ? Est-ce qu’on ne risque pas de faire taire un·e concerné·e ? Est-ce que ça n’a pas déjà été dit par un·e concerné·e ? Si oui, est-ce que c’est pas un peu malvenu d’écraser son discours avec le nôtre alors qu’on ne dit rien de nouveau ?
 

Est-ce qu’en toutes circonstances, seul·es les concerné·es doivent s’exprimer ?

Non. Si dans la majorité des cas, les non-concerné·es doivent apprendre à se taire et à écouter, il y a quelques cas où leur voix peut être utile s’iels respectent quelques conditions.
Parce qu’étonnamment (non), les non-concerné·es ont tendance à prêcher la bonne parole auprès des concerné·es en disant : « Oui, oui, je suis d’accord » (ou pire, en leur expliquant leur propre vie), ou en prenant la parole dans une discussion ouverte mixte (quand les concerné·es sont déjà venu·es sonner l’alerte), mais prennent rarement le risque de l’ouvrir là où il peut y avoir des répercussions sociales pour elleux (c’est-à-dire dans une assemblée exclusivement composée de non-concerné·es, entre ami·es ou au travail).

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Deux personnes font du thé avec les larmes d’un·e non-concerné·e oppressife.

Le premier cas évident où l’on peut prendre la parole, c’est donc lors d’une discussion entre non-concerné·es. Exemple : si vous n’êtes qu’entre hommes et que des propos sexistes sont prononcés ou qu’une théorie fumeuse sur les féministes vient d’être énoncée, alors oui, là, parlez ! Vous n’accaparerez la parole de personne, et ça permet d’amener les voix des concerné·es à des endroits auxquels iels n’ont pas accès.
Le deuxième cas, un peu moins évident, c’est quand on jouit d’une certaine audience ou d’une certaine position (car on est youtubeureuse, blogueureuse, prof, etc.). Mais pas n’importe comment : c’est bien d’en parler, mais en prenant le soin de toujours citer les travaux des concerné·es et d’inviter son audience à aller se renseigner auprès d’elleux, et ne surtout pas en tirer profit personnellement. Le mieux restant évidemment de faire une interview des concerné·es. Bref, en amplifiant leur voix, en leur donnant accès à d’autres espaces, et non en les écrasant.

Le troisième cas, le plus dur à cerner, c’est pour éviter la surcharge de travail des concerné·es. La pédagogie, c’est éreintant. Les concerné·es font face aux mêmes intox et argumentations foireuses 450 fois par jour, et répètent encore et toujours les mêmes choses. Encore plus épuisant : la colère. À chaque affaire symptomatique d’une oppression, c’est encore et toujours les concerné·es qui sonnent l’alerte, publient des analyses de l’affaire dans des blogs ou des revues militantes parce que les médias mainstream n’en parlent pas, ou peu, ou mal (exemples courants. : les mouvements sociaux à Mayotte ou en Guyane, les affaires de violences policières). Ce sont encore et toujours elleux qui organisent des pétitions et des mobilisations, et bien souvent iels sont seul·es dans la rue… Dans ce cas-là, ça peut être aux non-concerné·es de prendre le relais, gérer les trolls sur les réseaux sociaux, rédiger d’autres billets de blogs ou articles de journaux (en citant les sources), inviter ou interviewer les lanceureuses d’alerte, relayer les pétitions, rameuter des non-concerné·es pour les mobilisations (si elles sont mixtes).

Mais encore une fois, cela est fait pour soulager les concerné·es et amplifier leurs voix, ce qui veut dire qu’il ne faut pas présumer de leurs besoins : plutôt que d’arriver comme læ sauveureuse, concertez-vous, demandez aux concerné·es là où vous pouvez aider, et surtout ne leur envoyez pas tou·tes les trolls (non, ce n’est pas cool de mentionner la super militante afrofem que vous admirez quand vous voyez un propos raciste : gérez-le vous même sans l’éreinter encore plus, elle doit déjà avoir une quantité de trolls suffisante dans ses mentions du jour).

En bref, en tant que non-concerné·e, il y a des cas où on peut parler, pas pour donner n’importe comment un avis sorti de son chapeau, mais au contraire pour partager les avis des concerné·es que l’on trouve pertinents et amplifier leur voix. Mais bien souvent, il faut juste apprendre à se taire pour que les concerné·es puissent prendre toute la place qui leur revient.

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Un·e allié·e propose un thé à un·e autre.

Pour aller plus loin

Pourquoi les non-concerné·es doivent se taire quand des victimes témoignent par l’Écho des Sorcières.