À l’origine de cet article, il y a un discours des plus nauséeux : celui de femmes cisgenres se réclamant du féminisme pour justifier leur transphobie et plus particulièrement de leur argumentaire bâti autour de leur haine des femmes transgenres. Cet article sera d’une forme sans doute un peu particulière, moins sourcé que d’autres que j’ai pu écrire, puisqu’il s’agit d’un condensé de mes réflexions au sujet du genre, du haut de mes – modestes – quatre années de militantisme, de lectures et de réflexion à ce sujet. Il s’agit clairement d’un « essai » au sens littéraire, d’une réflexion construite et personnelle sur ce thème. J’espère que vous en apprécierez la lecture.

Ce qui a motivé son écriture et sa mise en forme plus formelle, son organisation plus élaborée que quelques pensées éparses est un argument : « le genre est une construction sociale » et qu’il faut donc le détruire. Celui-ci est au centre de la rhétorique des TERFs [1] que je vais développer plus tard. J’ai accordé à cette rhétorique beaucoup trop de temps en tant que bébé transgenre et bébé féministe, en cherchant à l’appréhender ; car il faut savoir que le féminisme, pour ces personnes, se résume à vouer une haine brûlante aux femmes transgenres et à éprouver une fixation dangereuse envers elles. Par de nombreux aspects, les TERFs se rapprochent ainsi d’une rhétorique d’extrême droite. Ma surprise a été alors extrêmement vive de voir cet argument réutilisé dans certains milieux queer, cela ayant engendré chez moi une vive réaction émotionnelle… ainsi que la mise en forme d’une pensée, que je développerai donc ici.

Pour commencer, je dirais qu’il existe pour moi un non-sens rhétorique à dire que telle chose est 100 % valide tout en affirmant qu’elle n’existe pas – ce qu’est l’argument de la construction sociale (opposée à naturelle, donc, on retrouve ici l’hypothèse des cerveaux genrés) et c’est à partir de là que l’argumentaire TERF s’établit.

[TW : transmisogynie, cisexisme, mention de viol]

Terferies en mauvaise compagnie

Il s’agit de dire ici que le genre n’a pas d’existence hors de son acception oppressive, de classe, et qu’il est un outil d’asservissement des femmes créé par les hommes dans ce seul but. On se retrouve donc avec une dialectique pénis/vagin avec le pénis comme outil d’oppression : le genre n’est donc également qu’un outil servant à justifier cet asservissement. La seule chose ayant entraîné le patriarcat sont les organes sexués, ce qui fait que les personnes transgenres n’existent pas car en se référant à cette dialectique, on place les femmes transgenres dans le camp des oppresseurs.

Selon les TERFs, le genre étant vu comme une construction sociale mise en place par les hommes pour dominer les femmes, il faut le détruire et c’est la seule solution pour mettre fin à la domination des pénis sur les vagins. Il est à noter que les TERFs parlent de sexe et non de genre, qui pour elles n’existe pas. Une critique récurrente de cet argument est son essentialisme profond, puisque selon ce discours la seule chose faisant la féminité est le fait de posséder une vulve et un utérus : une condition biologique profondément innée et inchangeable.

Les femmes transgenres qui ont un pénis sont accusées de vouloir reproduire ce système de domination en tentant de s’introduire dans les espaces non-mixtes et d’exercer un viol correctif sur les féministes lesbiennes pour les faire redevenir hétérosexuelles. Une autre interprétation consiste à dire que ce ne sont que des « pervers », puisqu’elles capitalisent sur la souffrance des femmes et veulent se la réapproprier. Selon les TERFs, les femmes transgenres sont donc des « hommes dans un état délirant » ayant intériorisé les oppressions patriarcales au point où elles se positionnent comme étant opprimées par cette domination.

L’argument de la volonté des femmes transgenres souhaitant « s’introduire dans les espaces non mixtes et exercer des viols correctifs » (ou du « renard dans le poulailler ») est très clairement à mettre en relation avec le mythe de l’ennemi de l’intérieur. C’est un mythe créé par l’extrême droite, comme avec la figure du Juif traître à la nation (affaire Dreyfus ou encore Mein Kampf), ou des nomades (Tziganes pendant 39-45, mais aussi manouches, gitans) en temps de guerre ; faire de la femme transgenre un ennemi de l’intérieur est donc uniquement tomber dans une logique fasciste. Ensuite, l’expression des « viols correctifs » désigne une réalité d’une violence inouïe à laquelle sont exposé·es les personnes LGBT+, dont les femmes transgenres. Retourner cette violence à leur compte dans le seul but de justifier leur transphobie relève de la plus immonde des indécence. L’utilisation de ces arguments revient à instrumentaliser le féminisme et les victimes de violences sexuelles comme prétexte à leur idéologie écoeurante.

La rhétorique TERFs n’est donc certainement pas du féminisme, et les TERFs ne sont pas des féministes.

[fin du TW]

Or, une analyse matérialiste des oppressions systémiques (comme dans l’ouvrage de Sylvia Federicci, Caliban et la sorcière) met au jour le fait que ce n’est pas une domination des pénis sur les vagins, mais la domination d’une classe sociale sur une autre. Si le patriarcat est cissexiste, et donc genre les individus au départ en fonction de leurs organes, ce que les individus sont dans leur vécu met en relief que le cissexisme implique la transphobie : la société patriarcale ne privilégie pas les femmes transgenres, en dépit de leurs organes. Les femmes transgenres, du point de vue des luttes sociales, sont un groupe minorisé opprimé et croire un seul instant qu’elles auraient un quelconque privilège à cause de leurs organes signifie déjà occulter complètement la réalité. On se trouve donc ici dans un discours basé sur du déni, ce qui en plus revient à expliquer les phénomènes sociaux par la biologie. C’est de là également que vient le principe du lesbianisme politique, puisque dans ce cas les relations hétérosexuelles sont vues comme une émanation, en soi, du patriarcat, en se plaçant dans une logique d’asservissement de la femme par l’homme.

Regarder l’histoire politico-économico-religieuse de l’Europe depuis le Moyen-Âge contredit complètement cet argument : les évènements qui ont conduit à la mise en place de cette domination sont beaucoup trop complexes pour être réduits à une dialectique pénis/vagin et dire que les femmes cisgenres sont opprimées seulement parce qu’elles possèdent un vagin. Il s’agirait plutôt de dire que ces évènements, qui n’ont pas de justification en soi, ont mené, en se combinant et s’auto-alimentant, à une oppression de la classe sociale « femme », oppression qui s’est incarnée, notamment, par une oppression exercée sur leurs organes génitaux. De plus, l’argumentaire TERF implique une immutabilité assez dérangeante : que les pénis sont voués à exercer une domination sur les vagins revient à plaquer la biologie, qui serait « naturelle », sur une réalité sociale qui elle est construite, « artificielle », et qui donc peut-être changée.

Or, la biologie est beaucoup trop diversifiée et complexe pour qu’on puisse lui faire dire quoi que ce soit, elle ne dit rien, elle est juste ce qu’elle est, dans toute sa diversité inarrêtable. La biologie n’explique pas notre société. Croire ceci revient à faire de l’essentialisme biologique et à ne pas prendre en considération les structures sociales, qui elles permettent d’expliquer les nos constructions psychologiques. D’autant plus qu’il est assez courant de politiser la biologie via les structures sociales pour les justifier, ce qui s’est révélé extrêmement dangereux à chaque fois que cela s’est produit. Résumer le système d’oppression sexiste aux organes, c’est même une grave erreur, car les comportements oppressifs touchent les femmes transgenres que le patriarcat refuse de reconnaître comme femmes mais traite pourtant de la même manière, et les femmes transgenres subissent bien une oppression sur leurs organes génitaux du fait de leur oppression en tant que membres de la classe sociale femme : peuvent être cités pêle-mêle les tranny chasers, la gay/trans panic defense, l’image glamourisée et fétichisée dans la culture mainstream en général, certains circuits médicaux poussant à la vaginoplastie…

Et c’est ici qu’intervient le femmis.

Interlude

Assez tôt après avoir commencé mon parcours militant, j’ai entendu parler du dicklit, le clitoris des personnes transmasculines modifié par la prise de testostérone dans le cadre d’un traitement hormonal masculinisant. Quelques temps plus tard, les revendications autour du clitoris ont émergé et ont pris une place importante et bienvenue sur les réseaux sociaux et les médias ; revendications ayant eu du succès puisque c’est en 2019 que le premier manuel scolaire en a montré une représentation adéquate. Il m’a cependant fallu attendre quatre années supplémentaires pour en apprendre plus sur mon propre corps. Et j’ai dû attendre encore une année de plus pour en voir une représentation artistique (lien NSFW) non fétichisante, à des lieues des clichés de la pornographie visant un public hétérosexuel.

La rhétorique TERF a cela de complètement biaisée que la logique matérialiste (l’oppression d’un genre comme classe, oppression se caractérisant notamment par une oppression sur les corps) est également transposable aux corps transféminins ; et donc sur les organes génitaux des femmes transgenres ne souhaitant pas d’opération. C’est là que j’ai imaginé le terme de « femmis », formé à partir du terme femme (terme anglais utilisé pour les femmes queer jouant avec une forme d’hyper-féminité) et pénis ; un terme anglais préexistait : le shenis.

Je pense qu’une distinction entre le pénis cismasculin et le femmis sur un plan militant est importante, sur plusieurs plans : dans la communauté transféminine, les seuls moments où il était mentionné étaient pour le dissimuler (« tucking »), quitte à mettre la santé des femmes concernées en jeu. Alors que dicklit et clitoris sont désormais bien établis dans la sphère féministe dans une optique d’empouvoirement et de body-posivity, il serait peut-être urgent de joindre à ce mouvement les femmes transgenres, puisqu’à part cela le femmis n’est source que de dégoût et de honte. Sur le plan politique il doit également être distingué des organes génitaux des hommes cisgenres, du point de vue de la symbolique oppressive impliquée. De plus, il est bien source d’oppression sur les femmes transgenres, puisque les exemples que j’ai cités plus hauts s’incarnent bien dans cette logique d’oppression, que ce soit dans une logique de fétichisation et d’objectification ou de normalisation forcée de nos corps.

Il ne s’agit pas ici de réduire les femmes transgenres à ses organes génitaux, mais bien de retourner la politisation de nos corps contre nos oppresseureuses, et célébrer la diversité des individu·es.

Genre(s), diversité des corps et des individu·es

Considérer le femmis est à mon avis une étape importante dans le féminisme : on passerait d’une considération biologique du genre à une considération sociale totale parce que, du fait du cissexisme, une oppression est exercée de ce côté également. Oui, à l’origine de l’assignation de genre il y a les corps des individu·es, mais ce système de domination s’étend tellement plus loin que le clitoris ; et c’est s’empêcher d’analyser le réel que de garder le focus sur celui-ci : pour parvenir à une acception totale des oppressions du genre comme oppressions sociales, il faut se pencher sur toute oppression autour des corps.

Nos corps sont à l’origine de nos oppressions parce que ces corps ont été politisés et instrumentalisés, et dans le cadre des personnes transgenres parce qu’ils constituent une transgression de cette politisation, par et vis-à-vis de la domination masculine.

Tout comme l’hétérosexualité n’est pas oppressive en soi, mais a été instrumentalisée par le cispatriarcat pour l’être.

Tout comme la cisidentité n’est pas oppressive en soi, mais a été instrumentalisée par le cispatriarcat pour l’être.

Car notre parcours de transition est fondamentalement un parcours de transgression, parce que nos existences sont fondamentalement des parcours de transgression.

Tout ce qui se retrouve ici est finalement la domination masculine ; une frange dominante de la société qui, au fil des siècles, a instrumentalisé toutes ces identités afin d’assurer leur domination sur la société et les transformant en systèmes oppressifs.

Il y aurait cependant une distinction à faire entre le genre en tant qu’entité sociale et les genres individuels. Je pense que celle-ci reste contre-productive parce que les deux s’entremêlent : l’humain est un animal social. Faire cette distinction est à mon avis trop néfaste (comme on a pu le voir avec les TERFs) pour les genres individuels, qui pourraient être un moyen d’union et de lutte contre leur oppression de classe vis-à-vis de la conception oppressive et patriarcale du genre. C’est à mon sens le but du féminisme : mettre à jour les moyens et les mécanismes qui font que le patriarcat maintient cette hiérarchisation (tout ce qui tient de la virilité toxique et des manifestations de la domination masculine jusqu’au genre assigné à la naissance qui n’est finalement qu’un marquage social – et non sexe, parce qu’ici on ne fait qu’appliquer une attente sociétale sur une biologie qui, donc, n’a aucun signifiant propre) tout en dépolitisant ce qui est associé aux genres et aux relations sociales. Cela se fait par des luttes, de la représentation, de la visibilité et la démocratisation de modèles en dehors du genre comme classes sociales stéréotypées.

Peuvent être cités pêle-mêle la pilosité féminine, des modèles de femmes scientifiques, le body-positivisme… en d’autres termes et pour garder une approche matérialiste, aplanir les rapports de classes, ce qui passe par une approche, également politique, contraire à la politisation dominante : le militantisme. Il s’agit de présenter la variété des existences et de briser l’écran de fumée que constitue la norme cis-hétéro-patriarcale.

Le problème est que c’est une position trop nuancée et pluraliste : c’est la différence entre « tout ce qui est fait dans la direction du patriarcat est oppressif » et « tout ce que tu fais pour toi ne l’est pas ». Tout comme militer en faveur d’une meilleure porosité et horizontalité entre les genres comme classes est plus complexe que vouloir le détruire complètement, parce que l’argument du genre comme construction sociale vise les genres individuels et pas comme constructions chargées socialement.

Et force est de constater que c’est en train de se faire, et que c’est amplifié par les réseaux sociaux et la visibilité inespérée que cela implique : par les personnes transgenres justement, qui donnent à voir des modèles d’hommes et de femmes hors des standards cissexistes, les personnes non-binaires, masculines (cisgenres ou transgenres) qui se maquillent, les performeureuses de drag n’étant pas des hommes cisgenres et hétérosexuels, les femmes transgenres lesbiennes, les féministes qui se teignent les poils des aisselles… tout ça et plus encore cisaille les frontières entre les genres pour en donner une version de prisme, à l’extrême limite des stéréotypes sociétaux, parce que justement, toutes ces personnes sont à la frontière du genre comme construction.

Je voudrais ici revenir sur le terme de « bébé transgenre » que j’ai employé en début d’article, ou son équivalent en anglais « post-egg ». Ces termes désignent des personnes transgenres ayant fait récemment leur coming-out et n’étant pas forcément au courant des implications concrètes de la vie d’une personne transgenre, d’un point de vue social, factuel ou militant. Ces personnes se réfèrent donc à des figures d’autorité, des personnes transgenres ayant fait une transition il y a plus de temps et pourvoyeureuses de conseils. Récemment, j’ai commencé à voir des critiques par rapport à celui-ci, jugé condescendant ; et effectivement, il peut désormais l’être, parce que justement il existe des meilleures porosité et visibilité. Pour le dire simplement : je ne sais plus si ce terme peut toujours être d’actualité. Je constate un véritable fossé générationnel qui s’est creusé en quatre ou cinq ans : les jeunes personnes transgenres sont de plus en plus politisées et informées sur des sujets qui n’allaient absolument pas de soi il y a quelques années à peine.

 

Tout cela ferait du genre une fractale constituée de diagrammes de Venn où tou·tes les individu·es seraient quelque part, à leur propre intersection. Finalement, chaque individu·e serait à son échelle une frontière du genre. Parce qu’absolument personne ne remplit tous les critères de la vision patriarcale, sexiste et toxique du genre ; sauf que tout est encore trop cloisonné pour que cela se remarque à un niveau global, en dehors de quelques « effusions » ciblées, de personnes gravitant en dehors des stéréotypes et ayant réussi à acquérir une certaine visibilité.

On retombe ici sur l’argument disant que le genre est un spectre ou un continuum : puisque s’il n’y a plus que des frontières… il n’y a plus de frontières.

Le fait que l’on accepte que chaque personne transgenre ait un parcours de transition unique revient à dire que chaque personne transgenre a un genre individuel. Si l’on considère qu’une personne transgenre est une « personne » au même titre qu’une personne cisgenre, on peut étendre cet argument aux personnes cisgenres aussi. Puisque les personnes transgenres ont une conscience plus aiguë de leur genre (du fait de la mise en tension qu’il y a nécessairement eue entre leur genre assigné à la naissance et le leur), qui chez les personnes cisgenres passerait pour autre chose, puisque chaque personne transgenre est un vécu propre et unique en soi, alors chaque personne (cisgenre ou transgenre) est un genre unique vécu socialement.

Le genre peut ainsi être vu comme quelque chose de tellement individuel et intrinsèquement personnel qu’il est impossible à décrire parce qu’il tient de la perception. Comme il est impossible de décrire une émotion (en tant que telle et non avec des comparaisons, etc.) on ne peut pas décrire pourquoi une personne définit son genre et de surcroît ce qui est à l’origine du désir de transitionner, dans le cadre d’une personne transgenre.

Personnellement, tout le discours disant que « le genre est une construction sociale » et qu’il faut le détruire me met extrêmement mal à l’aise, même dans une perspective queer parce que mon ressenti est complètement opposé à cela, et je ne comprends donc pas, en terme de ressenti, les personnes non-binaires qui disent que le genre n’existe pas. Et c’est comme ça que je les comprend, paradoxalement : en me disant que je ne peux les comprendre que jusqu’à un certain point comme elleux ne peuvent comprendre ma binarité que jusqu’à un certain point : parce que, fondamentalement, nos ressentis de genre sont complètement, intrinsèquement, antagonistes.

À ce moment-là, si je me sens valide comme femme, que je suis une femme, iels sont valides dans leur ressenti de genre, ou dans leur absence de ressenti… parce que c’est justement leur ressenti propre. Et peut-être que c’est ça, la limite du militantisme : le moment où on arrive à du ressenti brut qui n’est plus exprimable par des mots, qui n’est plus rationalisable. Je serais bien incapable de dire pourquoi je suis une femme, mais je sais très bien que j’en suis une (comme n’importe quelle femme cisgenre) et je ne suis vraiment heureuse que depuis que je suis en accord avec cela… même si mon expression de genre reste très liée aux influences sociales et que, sur ce plan là, j’en ai effectivement conscience.

On se trouve ici sur une possibilité de joindre l’analyse globale à grande échelle matérialiste et l’analyse individualiste. Chaque vécu transgenre est une déclinaison de comment la société nous assigne un genre à l’instant T. Si à l’échelle globale on peut tirer un partage très concret entre deux classes sociales Homme et Femme, sur une échelle individuelle les personnes transgenres ont un vécu qui s’étend sur un éventail allant de « assignation stricte au genre assigné à la naissance » à « assignation stricte au genre revendiqué » avec évidemment une multitude de variations entre ces deux pôles. Les corps sont opprimés parce que la classe sociale genre est opprimée et pas l’inverse, ce qui fait que chaque chose perçue comme « classe sociale genre : femme » ou « classe sociale genre : transgression » sera opprimé.

Genre(s) et stéréotypes sociaux

Nous sommes des constructions sociales. Nos identités, nos goûts, notre psyché sont des constructions sociales, parce que nous évoluons dans une société qui nous façonne. Mais je ne pense pas que les stéréotypes de genre soient un mal en soi.

Ils ne le sont pas, parce qu’en tant qu’adultes, nous avons été construit·es ainsi, parce que notre société est fondée sur des rapports de classes, en l’occurrence cissexistes. Mais ce n’est pas pour ça que nous ne devons pas, non plus, les interroger et ne pas interroger le rapport que nous avons avec eux.

Je parlais tout à l’heure de comparaisons pour exprimer une sensation : et lors du coming-out des personnes transgenres, certaines justifient leur identité en prenant pour exemple des comportements archétypaux qu’iels ont eus durant leur vie, associés à un genre plutôt qu’à un autre ; mais ce n’est à interpréter, à mon avis, que comme une tentative d’explication de la sensation de leur genre avec les outils que la société donne aux individu·es pour exprimer ces sensations. Ces outils changent avec les époques et les sociétés, et c’est pour cela qu’il est profondément incorrect de relier la transidentité européenne aux Two-Spirit Natif·es et aux Hijra Indien·nes ; tout comme être une femme transgenre en 2019 est différent qu’être une drag-queen en 1970 à New-York, même s’il est plus facile d’établir des ponts entre ces deux réalités parce que le système des genres de l’Europe occidentale n’a globalement pas changé depuis le Moyen-Âge.

Pascale Molinier l’explique bien dans la préface au texte d’Anne Fausto-Sterling, Les cinq sexes. Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants : « Que le corps soit construit dans un processus biopsychoculturel ne veut pas dire qu’il n’est pas réel ou matériel, mais qu’il n’existe pas dans un état de nature qui pourrait être saisi en-dehors du social, nous vivons dans un monde genré où nous sommes en permanence lus et interprétés dans les catégories du genre. » Il est donc impossible de s’en abstraire sans changer la société et pour changer la société, il faut faciliter la porosité et les nuances entre les genres comme pôles « ultimes », masculin et féminin. C’est dans ce cadre également que l’éducation genrée est, je pense, un fléau : l’on parle ici de personnes qui n’ont pas encore internalisé un schéma psychologique oppressif qui s’apprend activement (je pense qu’il serait à peine exagéré de parler de propagande). Ainsi, tous les efforts pour mener des éducations ne véhiculant pas ces oppressions mèneraient à vider les individu·es des messages sociaux qu’iels diffusent en rapport avec ces normes et, ultimement, cela permettrait de mener encore une fois à une meilleure perméabilité entre les catégories sociales de genre et à les vider de leurs sens politiques.

S’il n’est pas possible de s’abstraire des catégories sociales de genre, il est possible – et nécessaire – de prendre de la distance par rapport à elles et de questionner notre propre position à leur sujet. À la question de détruire le genre il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, autre que : « est valide ce qui vous fait du bien à vous, en tant que vous, tant que cela ne fait de mal à personne ». Et il s’agit du monde vers lequel j’ai envie de me diriger : vers, quelque part, une « ataraxie du genre » : vivre selon sa nature propre, donc indéfinissable en soi et unique, sans heurts avec celle des autres individu·es.

[1] Trans exclusionary radical feminists, féministes radicales excluant les personnes transgenres.

[2] Texte de la note