Le mois de juin est le mois des Fiertés. Durant celui-ci nous célébrons qui nous aimons et qui nous sommes ; mais il est important de se souvenir d’où nous venons, comment nous en sommes arrivé·es là où nous en sommes aujourd’hui, de notre Histoire. Cela a une importance particulière pour les personnes transgenres, notre histoire ayant été invisibilisée au cours du temps. Au-delà des évènements en tant que tels, il est de se souvenir d’une chose essentielle : qu’envers et contre tout, nous avons, tou·tes, été toujours là et que nous continuerons de l’être.

Alors que le mois de juin approche et nous apporte ses promesses de soleil et de chaleur, un sentiment singulier étreint les cœurs ; une émotion particulière, une tension festive fait vibrer l’air printanier au diapason de nos âmes, grisées par la promesse que ce mois, unique parmi les autres, apporte avec lui. C’est ainsi que s’annonce le mois des Fiertés, durant lequel coloreront les rues, les parant des couleurs de l’amour, de l’acceptation et de la célébration – de toutes les formes dans lesquelles il est possible d’aimer, et celle de nous aimer. Dans le joli mois de juin, nous serons libres d’aimer qui nous voulons, libres d’être qui nous sommes, de le montrer et de manifester notre joie.

Mais, derrière la joie et la célébration, l’Histoire reste dissimulée juste à l’orée des regards ; là où seulement celleux cherchant à voir pourront y parvenir.

Celle-ci, troquant sa « grande hache » pour une parure arc-en-ciel, se prêtera au jeu ; à moins qu’il ne s’agisse plus simplement d’un hasard du calendrier. Car il s’avère en effet que la parution de cet article coïncide avec l’anniversaire des 50 ans des émeutes de Stonewall : qui marqua pour la première fois l’essor de la communauté LGBT+, notre premier essor dans la lutte contre les discriminations, et dont l’héritage a survécu jusqu’à aujourd’hui au travers des parades des Fiertés [1].

Cela peut sembler anodin, voire anachronique ; mais cette identité historique que partagent les différentes communautés, cette union indéfectible ne va plus de soi ; et dans beaucoup de cas, les communautés finissent par se scinder et reproduire les comportements ayant au départ justifié ce rassemblement.

Dans les années 1960, le Stonewall Inn était un bar new-yorkais dans lequel étaient accepté·es les personnes gays et les drag-queens – populations très sévèrement réprimées à l’époque. Le 28 juin 1969, une des rafles régulièrement effectuées par la police new-yorkaise reçoit un accueil différent de d’habitude : elle est suivie de plusieurs jours d’émeutes et d’occupation du bar. Des marches sont organisées dans tout New-York durant une semaine après cette descente, et ont ouvert la voie à l’accès aux premiers droits pour les personnes LGBT+. Elles sont remémorées chaque année, un peu partout dans le monde, au mois de juin.

Deux femmes ont eu un rôle prépondérant dans ces mouvements : Marsha P. Jonhson et Sylvia Rivera. Leur influence s’étendait au-delà de ces émeutes : elles ont fondé le STAR (Street Transvestite Action Revolutionaries), un collectif politique radical qui servait également à héberger les personnes homosexuelles, queer et les travailleureuses du sexe sans domicile ; Sylvia et Marsha étant toutes deux travailleuses du sexe et racisées.

Malheureusement, leur participation aux gay pride parades fut interdite en 1973 par le comité gay et lesbien, refusant d’y inclure les drag-queens (terme employé à l’époque par les femmes transgenres elles-mêmes pour se qualifier ) ; ce qui reste une réaction que l’on peut encore rencontrer aujourd’hui, 50 ans plus tard. Mais, pour rendre à Marsha ce qui est à Marsha : l’avènement des droits LGBT+ est bien, en grande partie, dû à des femmes transgenres racisées et travailleuses du sexe ; rendant donc tout raisonnement et toute action à l’encontre de ces personnes complètement aberrant, et contraire à une logique d’inclusion dans cette communauté ; ce que regretta d’ailleurs Jean O’Leary (fondatrice de Lesbian Feminist Liberation, un des premiers groupes activistes lesbiens du mouvement féministe) plus tard.

L’avènement des droits LGBT+ est, en grande partie, dû à des femmes transgenres racisées et travailleuses du sexe.

Par leur présence et leur militantisme, elles ont eu un rôle extrêmement important dans l’acquisition des droits des personnes LGBT+, mais ont été complètement laissées pour compte par la suite ; comme les personnes transgenres tout au long de l’histoire, dont l’existence est sujette à questionnement, ou tout du moins a été effacée.

Invisibilisation et réinterprétation

Cependant, parler de communauté LGBT+ dans le contexte de Stonewall est en soi un anachronisme : le monde était séparé entre les personnes hétérosexuel·les d’un côté et les gays, les drag-queens et les lesbiennes de l’autre, et c’est justement suite à ces évènements que cette communauté a commencé à émerger. À l’époque des faits, « drag-queen » est le terme employé par ces personnes elles-mêmes. Avec notre perception actuelle des choses et surtout grâce à l’accessibilité des informations via Internet, il paraît évident qu’il s’agissait de femmes transgenres ; cependant, dans une société encore plus hostile que celle d’aujourd’hui, l’invisibilisation était telle que la possibilité de dévier du modèle hétéro-cisgenre était quasiment impossible.

Chercher à identifier les personnes transgenres au travers de l’histoire est donc un sujet assez compliqué. De plus, à chaque fois que j’ai entendu parler de la présence continue dans l’histoire des personnes transgenres, cela revenait souvent à étudier les structures sociales des civilisations autochtones avant l’arrivée colonisatrice des européen·nes et leur influence dévastatrice. Le problème que cela pose ici est l’inadéquation évidente entre l’observateurice et l’observé·e, en cela qu’il s’agit justement d’un regard extérieur, et donc impossiblement adéquat. Je n’en parlerai donc pas ici.

Parler de personnes transgenres dans un contexte européen revient clairement à faire un travail d’interprétation : ainsi, si je vais parler d’hommes et de femmes transgenres, il s’agit là bien de mon interprétation de femme du 21e siècle – en me basant sur le fait que ces personnes vivaient dans leur genre, et pas celui assigné à leur naissance ; faisant donc d’elles des personnes transgenres.

Si la question se pose aujourd’hui, avec les gender studies et l’essor de la visibilité des personnes transgenres, il faut se souvenir que le concept même de transidentité était complètement inconnu à cette époque ; ou, dans tous les cas, qu’il avait été réprimé par les autorités morales en place ou, pour le dire autrement, par la manipulation des textes religieux par les autorités cléricales afin de maintenir une mainmise judiciaire et morale sur les individu·es.

L’absence de registres d’état civil ou de carte d’identité pouvant servir de témoignage constitue une autre difficulté. Cette instabilité du recensement des naissances pourrait cependant déjà permettre d’établir une présence effective des personnes transgenres : son caractère nouveau en 1792 donnait lieu à des modifications de prénoms « de garçon » en prénoms « de fille ». Cela a été utilisé par des personnes de même genre pour qu’elles puissent se marier malgré l’impossibilité effective du mariage homosexuel [2], mais il est possible également que cela ait été utilisé par des personnes transgenres, afin qu’elles soient reconnues civilement sous leur véritable genre…

La performativité de genre

Identifier une personne comme étant transgenre avant la tenue de ces registres est donc difficile en soi (même avant la possibilité de changement d’état civil libre et gratuit, un lien pourrait être fait entre le prénom inscrit et le prénom revendiqué). Dans plusieurs exemples, le genre assigné était « découvert » lors de l’examen du corps après le décès. Cela s’inscrit dans une logique extrêmement prégnante au Moyen-Âge : l’interprétation symbolique du monde. Selon celle-ci, toute chose existante est un signe que Dieu a envoyé. On considère le monde comme un livre qu’il faut interpréter. Jusqu’au 14e siècle, la pensée du signe est développée par Saint Augustin : le signe est quelque chose montré aux yeux mais qui est aussi montré à l’esprit, ce qui mènera par exemple à l’association des loups au Diable (en tant qu’animaux nocturnes, ils vivent en dehors du domaine divin, le jour). Dans le cas qui nous intéresse, cela sera retranscrit par une articulation entre le corps, l’apparence et le vêtement [3]. Si l’apparence est bien trompeuse, elle est le reflet de l’être profond (une corrélation sera faite, via la littérature, entre l’apparence et les valeurs morales) : ainsi, une personne utilisant les vêtements propres à un genre deviendra donc symboliquement de ce genre ; ou tout du moins s’appropriera la symbolique associée au vêtement. Le fait que des lois ont été passées à plusieurs reprises à ce sujet montrent cette importance symbolique (comme l’interdiction pour un·e bourgeois·e de s’habiller comme un·e noble [4]), ainsi que le recours courant à cette pratique – donc, de la présence continue de personnes transgenres.

On peut citer dans cette optique le verset 22.5 du Deutéronome dans la Bible : « Une femme ne portera point un habillement d’homme, et un homme ne mettra point des vêtements de femme », repris par Burchard de Worms (évêque de Worms et auteur de droit canon, auteur du Wormociensis Ecclesiæ Decretorum libri xx vers les années 1020) ainsi que le Décret de Gratien vers les années 1130.

L’écriture au Moyen-Âge avait un statut extrêmement plus prestigieux qu’aujourd’hui, étant donné son coût matériel. N’était donc écrit que ce qui était jugé comme valant la peine de l’être, avant qu’un glissement ne s’opère et que tout écrit en vienne à détenir une valeur de vérité (si quelque chose était mis par écrit, cela devait être important, donc forcément vrai). Cela explique d’une part pourquoi il y a très peu de témoignages et d’autre part pourquoi ceux qui nous sont parvenus concernaient principalement la sphère religieuse, plus particulièrement la vie des saint·es. Les textes religieux étaient écrits en latin (la langue des lettré·es) alors que les autres étaient rédigés en langue romane (d’où le qualificatif de romans) ou en dialectes locaux ; dans ce cas il s’agissait de la retranscription de contes oraux, comme dans le cas des Lais de Marie de France ou du mythe arthurien de Chrétien de Troyes.
Ces récits de vie nous donnent quelques personnages pouvant aujourd’hui être qualifiés d’hommes transgenres – ayant porté des habits réservés aux hommes et assumés une identité masculine durant toute leur vie. Les exemples les plus édifiants sont ceux des moines Joseph et Marin, ce dernier étant plus connu sous le nom de « Marine l[e] Déguis[é] ». Dans les deux cas, ces personnes intègrent un monastère sous une identité masculine sous laquelle ils continueront à vivre, leur genre assigné n’étant découvert que lors du lavage mortuaire du corps. Dans les deux cas, ces moines n’ont jamais durant leur vie annoncé leur genre d’assignation : Joseph, admis comme novice au monastère de Schönau, confessa sa vie entière au prieur du monastère juste avant de mourir, exceptée sa « transition sociale » ; Marin, accusé d’avoir couché avec la fille d’un tavernier, tombée enceinte par la suite, ne se « déplacarda » pas (alors que cela aurait pu le disculper) et assuma la punition de l’abbé.

Un dernier exemple semble ici pertinent : celui de Jeanne d’Arc. Ici encore, les témoignages qui nous sont parvenus viennent de ses procès par l’Inquisition de l’Eglise, et il est certain que l’un des chefs d’accusation dont ce personnage a été accusé était bien le fait de porter des vêtements masculins, ayant mené à son exécution ; donc, si Jeanne d’Arc n’était pas transgenre il semble raisonnable de présumer qu’il a été victime de transphobie puisqu’il lui a été blâmé de performer la masculinité : comme démontré auparavant. Il maintenait de plus que, s’il se vêtissait comme un homme c’était selon la volonté de Dieu. Dans tous les cas, Jeanne d’Arc a bien été hissé au rang d’icône queer et transgenre, que ce soit en 2010, lorsqu’une de ses statues a été accolée d’un « trans, butch, asexuel·le, pédée, gouine ? Va savoir. Je ne suis pas la pucelle catho-fasciste, pour qui on m’fait passer » ou sa présence dans de nombreux ouvrages et sites le vantant comme tel.

Chevalier en armure dont les couleurs sont le drapeau transmasculin et le pronom "il" en bannière.

Chevalier en armure dont les couleurs sont le drapeau transmasculin et le pronom “il” en bannière.

Concernant les femmes transgenres, leur quasi-absence dans les témoignages tient au fait du statut de la femme dans ces sociétés : les cas de performativité de la féminité par des personnes assignées hommes à la naissance ne sont rapportés que dans une optique de moquerie, d’effet comique ou de putophobie ; les femmes transgenres risquant de se voir accusées du péché de sodomie. Une image de prédation sexuelle était également diffusée, ce qui, en soi, n’a pas vraiment changé aujourd’hui.

Déplacardage ou empouvoirement ?

Le statut de la femme est bien entendu à considérer durant cette période (et les suivantes) : performer la masculinité durant toute une vie était souvent le seul moyen pour des femmes de s’assurer une certaine protection tout en voulant accéder à des activités leur étant interdites (se travestir durant des voyages était, notamment, monnaie courante pour éviter de nombreuses violences). Plus simplement, « se faire passer pour un homme » permettait de transcender les oppressions en place et d’acquérir un statut social et l’accès à des droits. Il y en a certainement eu, encore plus durant l’époque moderne de développement de l’industrialisation sur les territoires européens ou colonisés par les européens. Cela est indiscutable, mais un point reste en suspens. Si les exemples cités plus haut pourraient très bien passer pour du travestissement (et sont d’ailleurs qualifiés comme tels), un point domine : celui de la persistance de la performativité. Ces personnes étaient connues exclusivement sous une apparence masculine, avec tout ce que cela implique au vu de l’importance de l’apparence durant cette période : Césaire de Heisterbach (moine cistercien médiéval) rapporte notamment un exemple où une jeune fille parvient à se faire exorciser lorsqu’est proposé au diable de se glisser dans ses vêtements. Cela montre donc bien que les vêtements constituent un extérieur se confondant avec l’intérieur [5], le diable les « possédant » à la place du corps et de l’âme.

Des exemples littéraires confortent cette interprétation d’hommes transgenres plutôt que de femmes cherchant à s’émanciper : dans le Roman de Silence, le Roman d’Yde et Olive (datant tous deux du 13e siècle) mais aussi Tristan de Nanteuil (début du 14e siècle), les personnages voient leur corps miraculeusement changé, une véritable « transition divine » en corps masculin. Dans le Roman de Silence, le personnage subit des épreuves de la part de Nature (en opposition à la Culture) devant prouver qu’il est une femme, qu’il échouera toutes ; prouvant ainsi sa nature d’homme [6]. Dans le Tristan de Nanteuil, le personnage voit son corps se changer afin de pouvoir répondre aux avances de la princesse Clarinde.

Interlude

Entre le Moyen-Âge et notre époque, les personnes transgenres n’ont bien évidemment pas disparu. Seulement, la stigmatisation était toujours présente, et entre temps les termes ont évolué. Au cours des 18e et 19e siècles, la présence des personnes transgenres se confondait avec l’existence des personnes homosexuelles, dans le cas notamment des Molly Houses au Royaume-Uni (Molly étant un terme désignant ce qui serait vu aujourd’hui, et selon le point de vue de cet article, comme une femme transgenre). Un historique peut être fait, liant transgression des normes de genre et insurrection anticapitaliste de 390 à 1970. Concernant la France plus particulièrement, les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel ont mis à disposition sur Internet un documentaire datant du 7 juillet 1975 sur deux femmes transgenres discutant de leur condition.

Effacement et oubli

Les exemples et les témoignages montrent donc bien une présence continue des personnes transgenres, déjà au Moyen-Âge, dans le sens où une binarité d’assignation de genre rigide était présente, ainsi que la volonté de certaines personnes de la dépasser afin de vivre selon des codes qui leur correspondraient plus (malgré la transphobie, l’homophobie et le sexisme comme piliers de cette société). Si l’on regarde bien, cette présence reste continue tout au long de l’histoire. Même si l’accès à l’information a énormément joué sur la visibilité des personnes transgenres, ces récits restaient disponibles comme témoignages historiques de ces pratiques, en soi ; d’autant plus que les personnes transgenres n’ont pas pu disparaître entre le Moyen-Âge et l’ère d’Internet, lors de laquelle les personnes transgenres semblent être apparu·es par génération spontanée, aux dires de certain·es transphobes. Bien sûr, le fait que l’Église ait été hostile à l’extrême à toute déviation d’une norme binaire et hétérosexuelle est à prendre en compte (tout comme les régimes politiques suivants, eux-mêmes basés sur un contrôle total des citoyen·nes pour mieux les soumettre). Un autre évènement a cependant pu, sans doute de manière critique, contribuer à l’effacement dans l’Histoire des personnes transgenres : la Seconde Guerre mondiale, l’idéologie écœurante qui la précipita et en particulier le sort que cette dernière réserva à l’Institut für Sexualwissenschaft de Berlin.

Cet institut fut fondé en 1919 à Berlin, par Magnus Hirschfeld. Il était un médecin et sexologue allemand, et luttait de manière ouverte et farouche pour les droits des personnes homosexuel·les, bisexuel·les et transgenres. Il fonda, en 1897, le Comité Scientifique-Humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäres Komitee) afin de promouvoir leurs droits et lutter contre les persécutions légales qu’iels subissaient. En ce sens, il s’agit du premier organisme LGBT+ de l’Histoire, défendant entre autres l’idée d’un genre autre qu’homme ou femme.

Hirschfeld fut un activiste pour les droits des personnes LGBT+ extrêmement prolifique. Il travaillait également avec la police de Berlin pour réduire les arrestations de travailleureuses du sexe – notamment transgenres – en leur permettant d’obtenir des papiers d’identité leur permettant de porter en public des vêtements autres que ceux de leur genre assigné en public.
Il fonda l’Institut en 1919 ; il s’agissait autant d’un centre de recherches que d’un centre médical, avec des divisions médicales, psychologiques, ethnologiques, ainsi que des cabinets de conseils matrimoniaux et de sexologie. L’institut promouvait également l’éducation sexuelle, la contraception, le traitement des IST et l’émancipation des femmes. Les personnes pauvres étaient reçues gratuitement. L’Institut devint un centre scientifique pour de nombreuxes chercheureuses sur la sexualité et scientifiques, autant que pour des réformateurices socialaux et politiques.

Cet Institut fut également pionnier dans les droits et les traitements des personnes transgenres : en dehors des visiteureuses, certain·es y travaillaient ; des prestations hormonales et chirurgicales étaient mis à la disposition des patient·es et c’est dans cet Institut que fut effectuée la première opération de réassignation génitale. Il devint un refuge pour les personnes transgenres, contre les discriminations et en leur fournissant des emplois.

Tragiquement, le 6 mai 1933, l’Union des Étudiants Allemands (Deutsche Studentenschaft), qui était au départ une communauté démocratique des intérêts des étudiant·es fondée sous la République de Weimar, dominée à partir de 1931 par la Ligue des Étudiants Allemands National-Socialistes et transformée en jouet pour la dictature en place, jouant un rôle important dans les autodafés nazis, organisa une attaque contre l’Institut. Celle-ci se termina quelques jours plus tard par la destruction des archives et de la bibliothèque de l’Institut : environ 200 000 livres et 5 000 photographies furent détruits, et la liste des noms et adresses des membres saisie.

Si la charte de l’Institut précisait qu’en cas de dissolution, tous les actifs de Magnus Hirschfeld devaient être légués à l’université Humboldt de Berlin, ou le cas échéant à ses étudiants et héritiers, Karl Giese et Li Shiu Tong pour que son travail se perpétue, cela ne fut pas fait. En 1934, la dissolution de l’Institut et la saisie des propriétés par les Nazis furent jugées légales par un tribunal.
Et c’est ainsi que le monde oublia les personnes transgenres, que les recherches sur la transidentité et la lutte d’accès à des droits revint à son point de départ. C’est ainsi que, 50 ans après, les personnes LGBT+ s’extirpèrent hors de l’ombre de l’autre côté de l’Atlantique et que, 100 ans après, l’Histoire rattrapa partiellement son retard.

Spéculer sur ce que serait notre monde aujourd’hui sans ces évènements dramatiques (qui le furent également sur d’autres plans et envers d’autres communautés), est tentant : mais cet exercice intellectuel est en soi vain et ne changera pas les choses. Les personnes transgenres survécurent à l’Histoire avec sa grande Cis, aux tentatives d’effacement et connaissent à notre époque un essor sans précédent. Se souvenir est extrêmement important, savoir est extrêmement important : « chaque pierre tombale couvre une histoire universelle. » [7] Nous avons toujours été là, nous serons toujours là ; nous vivrons toujours. Chaque moment de joie que nous éprouvons se dresse fièrement face à celleux ayant tenté de nous effacer de la mémoire collective et chaque fois que nous nous souviendrons de celleux qui se sont battu·es pour nous – que nous nous souviendrons de Magnus Hirschfeld, de Marsha P. Jonhson, de Sylvia Rivera et de tant d’autres que je n’ai pas cité·es ici – la haine perdra du terrain, dans nos souvenirs comme dans nos cœurs. Alors que le mois de juin approche et nous apporte ses promesses de soleil et de chaleur, souvenons-nous et soyons fier·es de notre histoire, et de notre existence.

[1] Et non « gay prides », lesdites parades n’étant pas destinées uniquement aux hommes cisgenres gay.

[2] Gérard Noiriel, L’identification des citoyens : Naissance de l’état civil républicain.

[3] Gil Bartholeyns, L’enjeu du vêtement au Moyen Âge. De l’anthropologie ordinaire à la raison sociale, xiiie-xive siècle, dans Le Corps et sa parure, Micrologus, XV, 2007, p. 219‑257.

[4] Lois somptuaires de Philippe 4 en 1294.

[5] Dialogue des Miracles, X, II.

[6] How to be a Man, Though Female: Changing Sex in Medieval Romance, Angela Jane Weisl.

[7] Heinrich Heine.