Agir au quotidien, réfléchir sur son mode de consommation, moins jeter… nous encourageons évidemment à la prise de conscience écologique – même si cela ne doit pas conduire à la culpabilisation des particulier·es. Néanmoins, on a tou·tes eu parfois envie de baisser les bras – temporairement certes – devant les écueils rencontrés dans ce processus. Passage en revue des difficultés observées par les membres de la rédaction.

#1 Les hoax médicaux répétés à l’envi dans les cercles écolos : non, on ne soigne pas un cancer en buvant du jus de pamplemousse ou en prenant de l’homéopathie.

Les cercles écolos – notamment sur les réseaux sociaux – sont de formidables lieux d’entraide et de soutien, qui dépassent les simples questions écologiques. C’est aussi malheureusement l’endroit où, parfois, vont prospérer à la fois des charlatans qui essayent de vous refourguer un traitement miracle et des personnes véritablement persuadées du bien-fondé d’inepties pourtant infirmées par des scientifiques. On vous conseille de lire la BD d’Emma sur le sujet pour comprendre pourquoi nous sommes opposé·es à lhoméopathie : ce n’est pas de la médecine.
On a vite fait de se laisser embrigader et, si l’on peut être curieuxe, il faut quand même garder un solide bon sens.

#2 Le cas spécifique des anti-vaccins.

Nous avons déjà abordé les problèmes que posent les anti-vaccins, et iels sont malheureusement nombreuxes parmi les écolos…

S’échanger les coordonnées des médecin·es qui établissent de faux certificats pour la crèche est parfaitement irresponsable ! Cela met en danger évidemment la personne non vaccinée mais aussi celleux qu’elle rencontre : les personnes âgées, les enfants, les personnes immunodéprimées… A fortiori si elles se trouvent en présence de personnes non vaccinées alors qu’elles pensaient l’être !

#3 « La tisane de sauge est plus efficace et moins dangereuse que la pilule du lendemain pour éviter une grossesse non désirée. »

Le retour à la nature, c’est bien. Le retour à l’âge de la pierre : c’est un grand non. Sous couvert de retour aux sources, on trouve souvent un rejet complet et sans nuance de ce que la science et la technologie nous ont amené de bon. Certains conseils ou comportements suggérés peuvent être franchement dangereux à suivre.

Sur la question de la contraception, on peut lire tout et surtout n’importe quoi. Soyons clair·es : si l’on se bat pour obtenir ou maintenir le droit à la contraception, à la contraception d’urgence et à l’avortement, c’est précisément parce que ce sont des éléments à défendre constamment et que passer outre la pharmacopée et le personnel soignant et médical, c’est nous mettre en danger.

#4 Les personnes qui ne viennent pas récupérer les dons qu’elles ont réservés.

Nous gardons une place toute spéciale en enfer pour ce genre de personnes. Vous voyez le tableau : vous possédez des biens dont vous n’avez plus l’utilité mais qui sont encore en bon état, voire neufs. Autant qu’ils servent à quelqu’un·e d’autre plutôt que d’être remisés au fond du garage ou jetés.

C’est alors que vous proposez de donner votre bien sur les plateformes dédiées : GEEV, donnons.org, un groupe Facebook… Vous dialoguez, vous vous mettez d’accord avec un·e adopteurice sur les conditions (horaire, lieu, combien de bras pour descendre l’armoire normande de grand-mamie). Et la personne ne vient pas. Voire vous enguirlande si, après avoir attendu plusieurs fois pour rien, vous préférez annuler le prochain rendez-vous avec elle et finalement donner votre bien à quelqu’un·e d’autre.

zéro déchet

#5 Les personnes qui essayent de vendre des kits zéro déchet à tout le monde.

À l’approche des fêtes ou dès que vous commencez à aller sur des sites écolos, vous voyez apparaître des publicités ciblées pour des kits ou des boîtes « pour se mettre au zéro déchet »… le tout soigneusement enrobé de plusieurs couches d’emballage, bien entendu ! Le principe des mouvements low impact, zéro déchet ou encore minimaliste n’est PAS de devoir acheter pour commencer. Acheter (cher) des produits simples : encore une trouvaille marketing de notre monde capitaliste… Pas de tawashi ou de serviettes en coton ? Une vieille serviette découpée fera parfaitement l’affaire.

minimalisme

#6 Les minimalistes qui suggèrent 10 livres pour être sûr·e de ne rien laisser passer.

Si l’on peut se faire aider d’un ou deux livres sur le minimalisme, nul besoin d’investir des mille et des cents dans des pavés qui prendront, in fine, le chemin de la boîte à livres. Si vous souhaitez vous mettre au minimalisme, nous vous conseillons plutôt de garder votre argent et de suivre nos conseils.

#7 Les personnes qui culpabilisent celleux (souvent les femmes, dans un couple hétéro) qui réchauffent du Picard au lieu de cuisiner du fait-maison.

On le répète encore ici : nous ne sommes pas tou·tes égalaux face au mouvement low impact et ce n’est pas à nous, particulier·es, de subir la culpabilisation écologique à la place des grosses entreprises et des pouvoirs publics.

Aujourd’hui, dans un couple hétéro, ce sont le plus souvent les femmes qui supportent la charge mentale et la charge émotionnelle ainsi que les conséquences associées à ces charges. Nous vous renvoyons aux fabuleuses BD d’Emma sur ces thèmes pour les comprendre. Les femmes subissent la double journée : celle au travail – rémunérée mais moins que leurs homologues masculins pour le même travail – puis la « deuxième » journée à la maison avec le travail domestique – non rémunéré, déconsidéré socialement. On n’a pas tou·tes envie de se mettre derrière les fourneaux le soir. Et c’est normal. Tout comme il est totalement déplacé de critiquer une mère de famille monoparentale qui essaye de s’en sortir parce qu’elle n’a pas eu le temps de préparer un plat fait maison.

Bref, il faut du temps, de l’argent, une société adaptée, etc. pour pouvoir adopter une démarche écolo. Chacun·e fait à son niveau. Aux pouvoirs publics et aux grandes entreprises de prendre aussi leur part de responsabilité.

#8 Les rôles genrés et stéréotypés que l’on retrouve souvent dans les mouvements alternatifs.

Les théories essentialistes sont malheureusement assez répandues dans certains mouvements écologistes, et on n’a pas toujours le temps et la patience (et l’envie) d’expliquer en quoi elles sont totalement infondées. Sans même parler de combattre ces idées reçues, il faut déjà les supporter : mieux vaut avoir le cœur bien accroché lorsque l’on voit passer 10 fois par jour des partages sur « nature et essence féminine » ou « l’homme : le retour à la terre ».

#9 Recommander Pierre Rabhi comme exemple à suivre.

Transphobe, homophobe, réactionnaire : on peut prôner le retour à la nature sans revenir sur les droits essentiels des personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres et hétérosexuels.

Nous vous invitons à lire l’étude menée par un journaliste du Monde diplomatique sur le système Pierre Rabhi ; ce dernier, pour se défendre, préfère faire la psychanalyse du journaliste plutôt que de répondre sur des faits.

Morceau choisi de l’enquête menée par Jean-Baptiste Malet :

« Sa vision du monde tranche avec la néoruralité libertaire de l’après-Mai. “Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille « homosexuelle », alors que par définition cette relation est inféconde”, explique-t-il dans le livre d’entretiens Pierre Rabhi, semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013). Sur les rapports entre les hommes et les femmes, son opinion est celle-ci : “Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse.” »

L’esprit sorcier, émission d’information scientifique (héritière de C’est pas sorcier), a republié récemment une vidéo d’archive où était cité Pierre Rabhi. Iels se sont pris une volée de bois vert pour l’avoir repartagée sans s’interroger sur la place de Rabhi, qui n’adopte pas une démarche scientifique. L’esprit sorcier s’explique sur le retrait de ladite vidéo, au prisme de l’étude de Malet :

#10 Manger écolo et bio est un luxe : il n’y a aucune honte à acheter des produits discount.

Oui, les magasins hard discount ont des pratiques plus que douteuses, managent généralement mal leurs employé·es ou proposent des produits de mauvaise qualité. Le dénoncer ne suffit pas et ne permet pas non plus de s’en passer. Lorsqu’on vit avec un revenu sous le seuil de pauvreté, que l’on est travailleureuse pauvre, étudiant·e sans revenu ou sans bourse ou sans aide familiale : il faut manger. Le produit vient de Chine, est bourré d’huile de palme et de mauvaise graisse en plus d’être suremballé ? Parfois, on n’a pas le choix.

légumes bio

#11 Attention aux effets de mode : pas besoin de claquer 50 € dans les accessoires recommandés sur tous les blogs concernés.

Nul besoin d’investir dans des accessoires aux noms compliqués pour adopter une démarche soucieuse de l’écologie : il suffit souvent de simplement réutiliser ce que l’on a déjà chez soi, autrement. Surtout, il arrive parfois que les alternatives dites « écologiques » cachent des produits potentiellement dangereux, ou dont l’empreinte environnementale est aussi lourde que ce qu’elle est censée remplacer.

Sérieusement, on peut parler de l’oriculi ? Tout le monde ne peut pas supporter ce contact physique froid dans l’oreille. Et la brosse à dents en bambou, issue de cultures parfois mal gérées et qui a traversé la moitié de la planète en avion ou en porte-conteneur pour arriver dans notre salle de bain, est-elle vraiment une solution miracle ?

#12 La vraie vie, ce n’est pas Instagram ou Pinterest. Arrêtons de rendre sexy le zéro déchet (et la pauvreté).

Ma cuisine zéro déchet est moche et pas rangée : ce n’est pas grave et c’est souvent à cela que ça ressemble dans la réalité. Si vos sacs à vrac sont de vieux sacs Monop’ défraîchis, ça ne fait pas de vous un·e ennemi·e de la cause. C’est certes moins beau qu’un joli sac en double gaze de coton avec des coutures anglaises et un ruban de satin, mais c’est tout aussi fonctionnel.

La plupart de mes sacs à vrac sont des vieux t-shirts dont je n’ai pas réussi à ravoir les taches : un peu de couture, un nœud et un marquage au feutre pour indiquer son poids à vide, ça ne coûte rien et ça fonctionne parfaitement.

#13 Une jolie maison presque vide, ultra-minimaliste ? Vérifiez qu’elle est bien habitée et que ce n’est pas un musée. Le low impact/zéro déchet/minimalisme ne doit pas être une nouvelle injonction !

Il y a quelque temps a circulé sur les réseaux sociaux une photo de ce qui serait la quintessence d’une maison minimaliste. Effectivement, pour y arriver chez soi, il y avait du travail ! Après une petite recherche sur l’origine de la photo, nous découvrions qu’il s’agissait en fait de la maison d’un architecte, transformée en musée. Normal donc que tout soit parfaitement à sa place…

Méfions-nous des images trop polissées : à la rédaction de Simonæ, même les plus fervent·es du low impact peuvent témoigner que leur appartement ressemble à tout sauf à une belle galerie Pinterest. Quand on habite à deux dans 18 mètres carrés, les cuisines avec de grands plans de travail parfaitement rangés et les salles de bain sans rien qui traîne, c’est un rêve lointain.

#14 « Ah ma grand-mère, elle faisait tout sans plastique et n’achetait jamais de plat tout fait ! »

Gérer la maison, c’est du travail domestique : cela peut même être un travail à plein temps – sans jamais être rémunéré à la hauteur du travail effectué. Mais dans une société patriarcale, tout est fait pour que cela paraisse « naturel » que les femmes s’en chargent gratuitement, alors que c’est une forme d’exploitation.

Rêver d’un retour à un mode de vie des années 1950 ou 1960, souvent vu comme plus sain, plus simple et plus proche de la nature, c’est oublier qu’il ne fonctionnait que parce que les femmes étaient considérées comme corvéables à merci. Après ma journée de 8 heures, ai-je envie de rempiler pour un job non payé et dévalorisé ? Très peu pour moi.

De plus, si mamie utilisait moins de plastique, c’est qu’elle avait accès aux bouteilles de lait en verre grâce à la consigne et que les concombres n’étaient pas emballés individuellement dans un plastique.

#15 Tu fais plus que du 42 ? Tu ne peux pas te permettre plus cher que de la fast-fashion ? Tu ne peux pas te rendre en magasin ou en friperie ?

Nul besoin de jeter l’opprobre sur les catégories de personnes qui ne peuvent pas s’habiller écolo sans claquer la moitié de leur budget mensuel, voire qui ne peuvent pas du tout s’habiller sans passer par Internet. De même, les gammes de vêtements pour personnes à mobilité réduite sont souvent produites aux États-Unis et à commander sur Internet.

Rendons à César ce qui lui appartient : tenons les entreprises pour responsables, pas les personnes qui achètent ce qu’elles peuvent.

Parfois, on essaye autant que possible d’être écolo mais on n’y arrive pas. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire ou ne pas persévérer. Les moments de doute, cela (nous) arrive à nous aussi. L’important est de faire ce qui est à notre portée.