Il y a un an, nous commencions à parler du mouvement zéro déchet sous différents angles : budget, salle de bain, ménage, Noël… Si certains gestes sont faciles à mettre en place, d’autres le sont beaucoup moins. Un an et demi après m’être lancée dans un profond changement de mon mode de consommation, ma poubelle mensuelle ne tient toujours pas dans un joli bocal en verre. Je suis loin de l’image Pinterest du zéro déchet glamour. Il ne faut pas se leurrer et se culpabiliser si l’on y arrive pas : il y a beaucoup d’obstacles à surmonter pour passer au zéro déchet et nous ne sommes pas tout·es égallaux devant eux. Il convient d’en avoir conscience pour ne pas se décourager et y aller progressivement.

L’argent

Beaucoup de tutos ou d’articles de blogs mettent en avant que passer au zéro déchet permet d’économiser de l’argent. J’ai moi-même écrit un article sur comment se mettre au ZD avec un petit budget. Il est vrai que certains achats ou certaines routines se révèlent moins coûteuses que leurs versions jetables :

  • prendre une gourde plutôt qu’acheter des bouteilles d’eau en plastique ;
  • utiliser les pelures de légumes pour en faire un autre plat consommable ;
  • ne plus acheter de produits transformés et plats préparés hors de prix ;
  • ne plus multiplier les ustensiles et les produits ménagers ;
  • utiliser un savon solide qui fait aussi office de shampoing et qui dure longtemps.

Néanmoins, une grande partie des adaptations indispensables pour se mettre au ZD nécessitent un minimum d’équipement, à tout le moins un changement de routine.

Si l’on a peu de temps pour faire ses courses, il est logique de vouloir tout acheter à la boutique de vrac. Grossière erreur : les légumes y sont généralement très chers (en tout cas plus chers qu’au marché), et je ne me remets pas du prix du papier toilette dans celle près de chez moi : 18 rouleaux pour 12 €…
Faites également attention au prix en vrac. Ce n’est pas toujours un prix au kilo, bien souvent c’est aux 100 grammes et on peut vite se retrouver avec une mauvaise surprise.

S’équiper pour le ZD lorsqu’on ne dispose pas de machine à coudre ou de bonnes compétences en couture à la main, ce n’est pas simple et c’est rapidement coûteux.
Si coudre des sacs à vrac ne me coûte que les quelques centimes du fil à coudre car je réutilise de vieux tissus, la note monte rapidement s’il faut acheter du tissu exprès pour, voire des sacs à vrac tout faits. En fonction de la taille, le prix varie entre 4 et 10 € l’unité (ce qui est en soi un prix correct pour que les créateurices puissent vivre dignement de leur travail). Je tourne à une quinzaine de sacs, ce que je n’aurai pas pu me permettre si j’avais dû les acheter.

La même logique peut s’appliquer aux cotons démaquillants lavables, à l’essuie-tout lavable (entre 20 et 30 € les 12 feuilles) ou encore aux serviettes périodiques lavables (de 8 à 17 € pièce). Si l’on doit acheter des emballages alimentaires type bee wrap (des tissus imbibés de cire, qui remplacent astucieusement le film plastique cellophane), cela coûte 15 € les 3.

De même, il faut pouvoir être manuel·le et avoir des compétences et de l’envie pour faire ses produits ménagers et ses cosmétiques maisons. Il est donc nécessaire d’avoir :

  • du temps (si possible sans enfant dans les parages car certains produits sont dangereux) ;
  • un environnement propre : pas question de travailler sur un plan de travail sale et avec des ustensiles qui n’ont pas été bouillis ou passés à l’alcool pour la cosméto maison ;
  • la bonne maîtrise des ingrédients.

L’autre option est alors d’acheter le produit tout fait. Néanmoins, ces options de recharge en vrac se révèlent souvent plus chères que du fait maison et qu’un produit industriel cracra.

Le temps

Qui dit ZD dit préparation maison pour quasiment tout : dans la cuisine, dans la salle de bain… et tout cela demande du temps. Beaucoup de temps.
 

Une personne aux cheveux roses devant son planning et sa to-do list (liste de choses à faire).

Une personne aux cheveux roses devant son planning et sa to-do list (liste de choses à faire).

 
Que l’on pèle ou non ses légumes, le temps de les découper est évidemment à rajouter par rapport au temps qu’on aurait mis à verser ses légumes congelés dans la casserole. Préparer une pâte pour sa tarte plutôt que d’en acheter une toute prête : même combat.
Surtout, le ZD nécessite, en plus du temps en lui-même, une excellente organisation du temps. Et là-dessus, nul doute que le concept de charge mentale parlera à quiconque a voulu se mettre au ZD. Il faut toujours TOUT prévoir. Le petit sac en tissu à transporter sur soi au-cas-où : ce n’est que la première étape ! Il faut penser également aux boîtes si jamais l’on doit passer chez un·e commerçant·e, à toujours avoir sa serviette en tissu sur soi si l’on veut manger quelque part…

Lorsque je fais les courses, il ne s’agit plus seulement de prendre ce dont j’ai besoin, mais de vérifier qu’il ne me manque rien, de s’assurer du taux de remplissage des bocaux en verre (pour n’acheter ni plus ni moins que ce dont j’ai besoin), de planifier des repas qui me demandent moins d’une heure de préparation… Puisqu’il est parfois difficile de tout prendre à l’épicerie en vrac car ça coince niveau budget, on se retrouve parfois à devoir faire 3 ou 4 magasins, pas forcément proches les uns des autres. Les courses peuvent se révéler être une vraie galère.

Bref, le ZD cela prend du temps sur tous les plans. Et s’il en est un auquel on ne pense pas forcément, c’est le temps pris pour les lessives. Si l’on habite en maison de campagne avec buanderie intégrée et fils à linge dans le pré, il est beaucoup plus facile de passer aux alternatives lavables. Mais quand il s’agit de faire sa lessive au lavomatique du coin et de tout remonter jusqu’au 4e étage sans ascenseur, cela prend du temps et peut coûter rapidement cher en frais de machine à laver. L’absence de machine à laver chez soi fait clairement partie des obstacles, par exemple pour passer aux serviettes hygiéniques lavables et aux lingettes lavables.
 

Une personne tatouée étend ses essuie-tout lavables, cotons démaquillants, serviettes périodiques lavables.

Une personne tatouée étend ses essuie-tout lavables, cotons démaquillants, serviettes périodiques lavables.

La place et la conservation

Si la salle de bain paraît être beaucoup plus grande grâce au ZD, ce n’est pas le cas de la cuisine. La mienne ressemble facilement à un capharnaüm, et encore je n’ai pas à me plaindre : j’ai suffisamment de place pour stocker mes bocaux en verre, qui pèsent lourds et qui sont imposants. La question de la place en cuisine rejoint la problématique que peuvent rencontrer les personnes qui se mettent à une alimentation végé* : tout préparer soi-même, ça demande des ingrédients qu’il faut stocker (en plus du prix pour les acheter qui est aussi un frein).
Très souvent, le conseil va être de « congelez à l’avance » ce qui nécessite :

  1. d’avoir un congélateur ;
  2. d’avoir suffisamment de place pour stocker dedans ;
  3. d’avoir de quoi cuisiner en plus grande quantité ;
  4. d’avoir de quoi réchauffer les plats ou la nourriture (on n’a pas tou·tes de four à micro-ondes chez soi).

Le congélateur est d’ailleurs « la » solution pour réutiliser beaucoup de déchets organiques : des pelures de légumes ? À mettre au congélateur pour en faire un bouillon plus tard. De la farine avec des mites alimentaires dedans ? Lors de la prochaine recharge du bocal, il faudra le placer 24 h au congélateur pour en éliminer les habitants indésirables. Mais ce n’est généralement pas dans un studio de 15 m² que l’on peut se permettre d’avoir un congélateur.

Plus généralement, si l’on ne jette plus rien, encore faut-il avoir la place ou le temps de vendre ou donner l’objet dont on n’a plus l’utilité, ce qui n’est pas forcément simple.

La famille / l’entourage / les ami·es

Si votre entourage n’est pas sensibilisé aux questions écologiques, le passage vers le zéro déchet peut susciter de la curiosité, de l’étonnement mais aussi des moqueries. Je ne compte plus le nombre de railleries que j’ai essuyé parce que je devais aller acheter au supermarché mon repas de midi (donc emballé) car je n’avais pas pu préparer ma gamelle la veille (et peu importe le fait d’avoir choisi des aliments qui allaient se périmer pour être cohérente !). Tout comme avec une personne qui essaye d’adopter une alimentation végé, vous n’allez pas lui faire remarquer des « écarts de conduite » : ce ne sont pas vos affaires. Un peu de bienveillance ne ferait pas de mal en la matière.

Il peut aussi conduire à une incompréhension et à une gestion du zéro déchet à plusieurs vitesses. Lorsque j’ai annoncé essayer d’adopter un mode de vie ZD, j’ai eu la chance d’avoir un entourage bienveillant, qui comprenait et qui aidait dans la mesure du possible. Néanmoins, il s’agissait de mon choix personnel et je n’avais pas à l’imposer non plus à l’ensemble de ma famille ; oui aux lingettes lavables et au shampoing solide, non au PQ lavable. Mais des résistances, qu’elles soient rationnelles ou non, peuvent exister et l’on ne change pas les habitudes d’un foyer aussi facilement.

Le validisme

Toutes les épiceries en vrac autour de chez moi sont en centre-ville, sans accès PMR (merci la grande marche à l’entrée). Les possibilités d’y venir en fauteuil ou même de pouvoir garer la voiture sont faibles voire inexistantes. Sans même parler du fauteuil, si l’on n’a pas de sac à vrac léger pour transporter les denrées alimentaires, la solution ZD pas chère est de venir avec des bocaux (ceux-là même qu’on oublie parfois de descendre à la borne de recyclage du verre) ; sauf que précisément, les bocaux, ça pèse vite très lourd, à vide, alors une fois rempli, ça peut être la croix et la bannière pour rentrer chez soi avec. Il faut se déplacer soi-même jusqu’à la boutique (il y a très peu de « drive en vrac » ou de livraison en vrac, et cela ne concerne qu’un nombre très limité de produits).

Ainsi, adopter la démarche zéro déchet peut être difficile lorsque l’on n’est pas valide. La majorité de nos recettes dans notre article sur comment cuisiner au quotidien quand on souffre de dépression n’est pas ZD. On peut ne pas avoir les cuillères disponibles pour s’y mettre.

Les déchets organiques

Les ¾ de ma poubelle sont composés de déchets organiques, le quart restant étant majoritairement la litière souillée de mon chat. Les déchets organiques, qu’est-ce que c’est ? Pelures de légumes, trognons de pommes, morceaux de fruits qui ont pourri… Normalement, avec le ZD, ils ne sont pas censés finir dans la poubelle (ou alors en petite quantité), car il existe plusieurs solutions pour cela :

  • ne pas peler les légumes. Problème : si les fruits et légumes ne sont pas bio, on mange les pesticides. S’ils sont bio et qu’ils sont mangés crus mais pas suffisamment lavés, il y a une possibilité d’attraper la toxoplasmose (et ce n’est pas une maladie sympathique). Donc ne pouvant pas me fournir exclusivement en denrées bio, je pèle et je jette ;
  • le composteur. Si vous habitez à la campagne ou que vous avez un jardin, le composteur est vraiment la solution pour réduire efficacement ses déchets organiques (et bonus, on a du compost à la fin et si jamais vous ne savez pas quoi en faire, il y aura toujours des gens pour en vouloir). Sauf que si vous habitez en centre-ville, sans composteur collectif à proximité, sans balcon, sans jardin, c’est râpé ;
  • le lombricomposteur. C’est un composteur de salon qui fonctionne avec des petits vers qui mangent les déchets organiques. Alors sur le papier, c’est plutôt simple mais cela demande de s’en occuper et concrètement, c’est encore un élément à rajouter dans la charge mentale liée au ZD. Par ailleurs, la question de comment gérer les déchets organiques lorsqu’on est végane et que l’on vit en appartement est loin d’être facile. Il faut alors faire des arbitrages.

Être militant·e féministe au sein de groupes zéro déchet & consorts (écologie, minimalisme…)

Quand on se lance dans le ZD, on vient rapidement chercher du soutien ou des idées sur des groupes qui existent sur différentes plateformes, que ça soit via Internet ou localement. Sauf que si l’on a des sensibilités avec les mouvements féministes, les mouvements LGBT+… et que l’on réfléchit un peu aux questions d’oppressions systémiques, on se retrouve parfois décontenancé·e par ce que l’on peut y trouver.
Évidemment, il y a de bonnes choses, beaucoup d’entraide et de réalisations concrètes qui se font par ces biais. Je ne compte plus les aides réelles que j’ai reçues. Mais je ne peux m’empêcher de voir rouge et d’être en colère lorsque je vois passer, sous fond illustré de mandala et d’attrape-rêve, de longs fils de conversation sur « se reconnecter avec le féminin sacré » et ou encore « comment éviter de vacciner mon enfant ». Je ne suis pas rassuré·e lorsque, sous la question d’une personne en situation de vulnérabilité, je trouve plusieurs réponses pour faire des retraites « spirituelles » en tout genre à prix fort. Les personnes trans sont généralement invisibilisées et enfin, les hommes cisgenres ne sont pas vraiment présents sur cette question. Pour avoir participé à plusieurs ateliers zéro déchet, ce sont très majoritairement des femmes qui se saisissent de la question des déchets et qui gèrent le ZD au quotidien. La charge mentale repose encore sur les femmes dans un foyer hétéro (gestion du budget, planification des repas, mise en place de démarches zéro déchet et minimalisme).

Les obstacles existent. Mais une fois qu’ils ont été identifiés et non pas cachés sous le tapis, il devient possible de travailler dessus. Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Et c’est ce que nous verrons dans un prochain article sur les victoires faciles du zéro déchet.