La Galerie Sakura, spécialisée dans les oeuvres inspirées de la pop culture, a inaugurée le 16 mars dernier une exposition sobrement intitulée Girl Power. Poussée par la curiosité et mon amour des super héroïnes (merci DC), je me suis rendue sur place vendre mon âme au dieu du capital et à ses illustrations. Compte-rendu d’une visite au sein du féminisme marketing.

Disclaimer : Il ne sera pas ici question de l’aspect esthétique / artistique des oeuvres mais uniquement de leur mise en contexte dans la galerie Sakura dans le cadre de cette exposition.

À l’entrée de la galerie, une pancarte énumère les noms des 51 artistes présents. Parmi eux, seulement 4 femmes. Ironie du sort, c’est sur du Beyoncé que je pénètre dans ce supposé temple de l’art, Run the World (Girls) résonnant alors dans les enceintes. L’encart qui présente l’exposition est lui aussi un sacré paradoxe :

« Ne vous êtes-vous jamais demandés pourquoi il y a si peu de femmes dans l’Olympe des super-héros ? Pour les remettre sur le devant de la scène, la galerie Sakura s’unit à 51 artistes de renommée internationale ! »

Je confirme, après un premier tour rapide, que dans l’Olympe fantasmé par Sakura, il y a bien peu de super-héroïnes : Cat Woman, Wonder Woman et Batgirl se croisent et recroisent alors que quelques princesses Leia et autres cousines Dinseyiennes se cachent à droite à gauche. Pourtant, elles sont nombreuses les héroïnes DC, Marvel et consorts, mais nulle vision de Black Canary, Hawkgirl, Starfire, Spider Gwen, Miss Marvel, Tornade, Zatanna, Vixen ou Carole Danvers. C’est quand même dommage pour des artistes chantant sur les encarts leur amour des comics et de leurs héroïnes.

Batman, de David Despau
WW, de David Despau

La majeure partie des artistes se retrouvent également dans le rapport nostalgique qu’ils entretiennent avec leurs idoles. Beaucoup tentent d’explorer les limites de l’innocence des personnages et d’en retravailler la vision d’enfance qu’ils en avaient. Manque de bol, cela reste souvent coincé dans le prisme du genre : ils n’envisagent ces héroïnes qu’à travers leur statut féminin, quand ce n’est pas à travers celui de mère ou de muse. Les clichés de genre font alors légion : grossophobie pour Blanche-Neige et Belle, slutshaming pour Jessica Rabbit, sexualisation à outrance pour Wonder Woman et male gaze en veux-tu en voilà.

After Love, de Rodolfo Loaiza

Certains artistes masculins reconnaissent d’ailleurs l’intérêt sexuel qu’ils portent à leurs idoles, comme Garjan Atwood et son oeuvre « Lynda – Tu n’auras pas d’autres Wonder Woman que moi » attachée au discours suivant :

« Issue d’une culture gréco-romaine, Wonder Woman, caractère fortement idéologique, est vue comme une Vierge Marie (parallèle entre virginité et amazones), extrapolation intemporelle des cultes et des rites dans les religions antiques flattant actuellement un nationalisme exacerbé. Oeuvre profondément psychanalytique dont religion et attraction sexuelle vont de paire où tous les conflits à l’origine de l’être humain sont à l’origine sexuels et liés au désir. »

Hétéronormativité, bonjour. C’est tout de même bien mal connaître Wonder Woman, symbole d’un certain féminisme depuis les années 1970, que d’en faire l’image d’un nationalisme galopant. C’est aussi tristement réducteur que d’en faire une icône de l’hétérosexualité masculine alors que la bisexualité de celle-ci a été définitivement confirmée en 2016. Le parallèle avec la Vierge Marie revient à nier la sexualité de l’Amazone. Quant à sa représentation idéologique, les caches tétons et le drap pudiquement posés sur son pubis imberbe parlent d’eux-mêmes.

 

Lynda – Tu n’auras d’autres Wonder Woman que Moi, de Garjan Atwood

Beaucoup d’oeuvres échappent aux clichés genrés et à certains codes esthétiques proches de ceux de la publicité, mais l’on trouve alors beaucoup de « simples » portraits, interchangeables, sans substance ni message à transmettre. Ils ne représentent pas les personnages à un moment particulier de leur histoire mais sont des instantanés lissés et plastifiés, parfaits pour les sites déco vantant justement les œuvres de cette exposition. Pourquoi pas après tout : d’une manière ou d’une autre, cela donne plus de visibilité à ces héroïnes, même si leur discours et stature sont absents de ces œuvres.

La Galerie Sakura assume totalement son aspect marketing : l’entrée du vernissage était gratuite pour les femmes et « quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». À l’intérieur, c’était vodka tagada, parce que bon, on est des filles tout de même. Le but n’est clairement pas de questionner le public via différentes pistes de réflexion esthétiques. Le manque de précision des démarches artistiques donnent parfois aux œuvres des discours à double sens, oscillant pour certaines entre bodypositive et grossophobie, fragilité et force des personnages, infantilisation et indépendance etc. Comment savoir dès lors l’idée derrière l’oeuvre ? On peut toujours se la réapproprier en développant sa propre appréciation et/ou analyse de celle-ci, mais l’ambiguïté du message reste.

 

From Enchantement to Down, The Little Red Ridding Hood Happy End, de Thomas Cazrnecki

Après avoir un peu fouillé, je trouve les artistes femmes reléguées au sous-sol de la galerie, ainsi que planquées entre deux poteaux du rez-de-chaussée. Elles ont moins d’oeuvres exposées que la majorité de leurs confrères. Le contexte explicitement féministe de certaines d’entre elles, comme « We are all Wonder Women », du duo féminin Twins Satrun, se perd dans une masse graphique indigeste, nostalgique d’une enfance idéalisée mais dont les yeux adultes sont définitivement rétrogrades. C’est une belle désillusion misogyne qui ne questionne ou même ne glorifie en rien la place des super-héroïnes au sein de la Pop Culture. Elles y sont vues comme les femmes le sont partout ailleurs : de manière sexiste. Pas étonnant alors que les œuvres engagées fassent tâche dans ce déploiement d’héroïnes marketées.

We Are All Wonderwomen, de Sarah et Catherine Satrun AKA Twins Satrun

Quelques œuvres sortent ainsi du lot : la photo du duo italien Foto Marvellini, rétro à souhait, propose une Wonder Woman non valide mais flamboyante. Soasig Chamaillard questionne la place et l’image de la femme dans notre société patriarcale aux racines chrétiennes avec des Saintes Vierges en tenue de Power Rangers prêtes à combattre les Forces du Mal. Sarah Eick explore l’architecture contemporaine, plus ou moins abandonnée, et la place que peuvent y trouver les héroïnes, dans des séries de photographies. Giorgia Sans Merci tend à démontrer que nous sommes toutes, en tant que femmes, des héroïnes du quotidien :

« Chaque femme est merveilleuse et vous pouvez prendre conscience de cela en la regardant tous les jours. Si vous l’observez bien, vous pourrez même voir sa tenue d’héroïne, surtout quand elle se bat pour accomplir ses tâches quotidiennes avec succès sur le champ de bataille de la vie. »

Wonder Brush, de Giorgia Sans Merci

Mais ces œuvres si sont perdues dans le flot de clichés, d’oeuvres qui reprennent des icônes et des termes féministes pour en dénaturer le sens et en tirer partie selon leur vision étriquée des héroïnes, qu’elles peinent à se faire voir. Certain·e·s sortiront la carte de la subversion comme forme artistique, d’autres d’une démarche qui transcende les problématiques de genre et de sexualité, mais pourquoi alors s’exposer dans le cadre d’une exposition censée être centrée sur l’empowerment, sur un courant, le girl power ? Parce que cette exposition n’a rien d’engagée, de militant et ne cherche qu’à surfer sur la présence médiatique du féminisme et des héroïnes de ces dernières années.

Si j’ai bien conscience que l’intégralité des œuvres n’était pas présentée en même temps au sein de la galerie, espace réduit oblige, il n’en reste pas moins que ce qui est ici mis en avant n’est en rien représentatif d’une quelconque revendication féministe. Plutôt qu’un temple de l’art, nous sommes en fait ici dans celui du billet vert. Et tout est bon pour faire vendre.

Quitte à découvrir le travail de certaines artistes, je vous invite à aller directement sur leur site, afin d’avoir une vue plus complète et moins biaisée de leurs oeuvres.
Sarah Eick
Sarah et Catherine Satrun AKA Twins Satrun (page Etsy)
Soasig Chamaillard
Giorgia Sans Merci

Voici sinon un petit florilège glauque des œuvres qui m’ont hérissé le poil (et pas dans le bon sens du terme) lors de la visite de l’exposition :


« Don’t Tell my Mum », de Marc Ninghetto : Outre l’infantilisation de l’héroïne, qu’on retrouve très régulièrement dans les stéréotypes féminins, comment cette oeuvre a-t-elle pu trouver sa place dans une expo intitulée Girl Power ? Il n’y a que la honte qui ressort de cette photographie, une femme punie, dont on ne voit même pas le visage, qui semble plus être déguisée qu’autre chose. Pourquoi est-elle punie d’ailleurs ? Est-ce sa tenue, son activité qui ne sont pas décentes aux yeux de sa prétendue mère ? Ou à ceux de l’artiste ?

 


« Candid Wonder », de Des Taylor : Une série mettant en avant « la beauté et la féminité des dames de l’univers DC ». Vous le sentez le male gaze ? Une super héroïne réduite à une photo lissée où la force de Wonder Woman se change en un regard en coin, un sourire caché et une timidité apparente contrastée par la brillance de sa tenue. Plus proche d’une pin-up que d’une super-héroïne, je vois mal une série équivalente sur la candeur des damoiseaux DC créée par l’artiste.

 


« Cat », de Lewis Force : Catwoman a dû disparaître dans les limbes du fantasme hétérosexuel masculin, vu le peu de rapport existant entre cette toile et la voleuse de haut vol. Son loup et ses oreilles se font bien discrets face aux gants résille et au dénudé de sa robe, laissant apparaître une cambrure digne d’une affiche cannoise et une chute de rein naissante.


« Girl Superpower I », de Bunka : Je crois qu’avec cette « oeuvre », on a touché le gros lot. Qu’elle se veuille ironique, moqueuse ou cynique, quel peut-être l’intérêt d’une telle démarche, si ce n’est l’humour oppressif et ridicule d’un artiste. Yann le Neve AKA Bunka, mérite bien la palme d’or de la pire oeuvre de cette exposition, il me semble.

 


« Wonder Lichtenstein », de Nicolas Sanchez Brondo : Mais que voilà une belle inspiration *cough* plagiat *cough* ! Adapté de « Girl with hair Ribbon » (1965) de Roy Lichtenstein, cette version présente une Wonder Woman craintive, tournée vers le spectateur avec, pour tout signe distinctif, sa tiare grossièrement ajoutée à son abondante chevelure. Parfaite illustration de la femme interchangeable, que seuls les accessoires permettent de différencier, souvent utilisée en graphisme.