Mercredi 12 juillet, c’est sans grande conviction que je me suis rendue à la projection presse de Colossal, réalisé par Nacho Vigalondo, un metteur en scène espagnol. Le casting comptait Anne Hathaway, une actrice avec laquelle j’ai toujours eu beaucoup de mal (sans pouvoir me l’expliquer) ainsi que Jason Sudeikis, un habitué des comédies américaines type Saturday Night Live.

Colossal est le dernier exemple en date de ce trope qui a tour à tour ruiné et sublimé des séances cinéma : sa bande-annonce et son pitch n’ont strictement rien à voir avec le long-métrage en lui-même. Et je vais malheureusement être obligée de spoiler un tantinet si je veux vous en parler correctement.

Sur le papier, l’histoire est simple : Gloria (Anne Hathaway), une trentenaire au chômage, est larguée par Tim (Dan Stevens), son petit ami, qui lui reproche de passer son temps à sortir en boîte, picoler avec ses copines et mener la vie de patachon. Paumée et sans-le-sou, elle retourne vivre dans la maison familiale, vidée de tous ses meubles, en attendant de retomber sur ses pieds. Le hasard lui fait alors croiser le chemin d’Oscar (Jason Sudeikis), un ami d’enfance, gérant du bar local. Le retour de Gloria dans son patelin d’origine coïncide avec les attaques régulières d’un monstre géant sur Séoul, auquel elle semble étrangement liée. Gloria va donc devoir découvrir ce qu’elle a en commun avec le monstre, et ce qu’elle peut faire pour ne pas dévaster la capitale de la Corée du Sud.

Oscar (Jason Sudeikis) et Gloria (Anne Hathaway), sur un banc, l'air anxieux.

Oscar (Jason Sudeikis) et Gloria (Anne Hathaway), sur un banc, l’air anxieux.

Quand j’ai vu la bande-annonce de Colossal, j’avoue que je m’attendais à un mélange rigolo entre une rom-com et un film de science-fiction. À ma grande surprise, le film décrit, par le biais de ce monstre géant venu de nulle part, comment se met en place une relation toxique, et comment s’articulent des violences conjugales.

Gloria est tout d’abord présentée comme une femme fêtarde, irresponsable, qui boit pour tromper l’ennui provoqué par la perte de son emploi ; quant à Oscar, on le montre dès le départ comme ce mec sympa qui n’a jamais vraiment changé et qui est un peu ours mais-qu’on-aime-quand-même. Le retour de Gloria dans sa ville natale est également prétexte à nous faire croire que le film va parler de la rédemption du personnage.

Gloria (Anne Hathaway) renversant volontairement sa bière.

Gloria (Anne Hathaway) renversant volontairement sa bière.

Tout au long du film s’installe une ambiance pesante. On découvre Joel (Austin Stowell) et Garth (Tim Blake Nelson), deux amis d’Oscar, qui traînent avec lui au bar et font les fins de soirée en buvant une bière tiède et en se racontant les mêmes histoires depuis des années. Oscar propose alors à Gloria de travailler pour lui au bar, ce qu’elle accepte, à condition de retaper la partie western du lieu, tombée à l’abandon.

Se met alors en place une relation de pouvoir entre les deux personnages. Oscar devient à la fois le protecteur de Gloria mais aussi son employeur. Employeur parce qu’il est son supérieur hiérarchique au sens littéral du terme ; protecteur parce qu’il l’aide à meubler la maison de ses parents, en lui installant au fil des jours un canapé, une télévision, une table, etc. La jeune femme, qui vient de se faire larguer de manière très brutale par son ex, et qui se sent perdue dans une ville où elle ne connaît au fond plus personne, accepte cette aide avec plaisir.

Puis, la mécanique se dérègle, et la relation d’entraide devient une relation de domination empoisonnée, au fur et à mesure que le long-métrage passe du comique à l’horreur terrible et angoissante des violences conjugales. Comprenez-moi bien : à aucun moment Gloria et Oscar ne couchent ensemble, ni n’ont de relation amoureuse. Pourtant, Oscar agit comme s’il avait des droits sur Gloria. Elle couche avec Joel ? Oscar ne supporte pas de la savoir avec un autre homme. Gloria ne garde aucun souvenir de la nuit qui vient de se passer parce qu’Oscar l’a poussée à boire ? Il se pointe chez elle dès le lendemain pour lui assurer que si, promis, tu m’avais demandé de t’amener ça, tu ne t’en souviens plus parce que tu bois comme un trou, c’est tout.

Le tournant de cette relation arrive lorsque, comme on peut le voir sur certaines affiches du film, Oscar réalise que lui aussi possède un avatar dans la ville de Séoul : un robot géant. Le parc à côté duquel ces deux ex-camarades de classe passaient pour prendre le bus de l’école est en réalité une projection de la ville de Séoul, et, pour une raison que je ne spoilerai pas ici, ils s’y matérialisent tous les jours à 8 h 05 à condition de se trouver dans l’enceinte du parc de jeux.

Toute la toxicité du personnage d’Oscar est alors exposée au grand jour. Lui qui semblait être un mec un peu envahissant se révèle être un homme trop heureux d’avoir un contrôle sur les vies de milliers d’êtres humains, qu’il peut tuer à tout moment en frappant le sol d’un parc de jeux. Alors que Gloria tente de reprendre la main sur sa propre vie, elle va devoir contrôler les pulsions destructrices d’Oscar et l’empêcher de faire du mal autour de lui.

Le thème du monstre géant attaquant Séoul n’est au fond qu’un prétexte pour aborder le thème des violences conjugales et des relations toxiques : les destructions sont tout d’abord causées par Gloria en pleine gueule de bois, répercussion directe des ravages de l’alcool, puis par le désir de domination et les pulsions destructrices d’Oscar, qui voit en son avatar géant la possibilité d’exercer un pouvoir meurtrier à l’autre bout de la Terre, sans réelle conséquence sur sa propre vie.

Gloria (Anne Hathaway), bouleversée, se tient au côté d'Oscar (Jason Sudeikis) croisant les bras, l'air blasé.

Gloria (Anne Hathaway), bouleversée, se tient au côté d’Oscar (Jason Sudeikis) croisant les bras, l’air blasé.

Colossal est un film brillant. Mais aussi dur, très dur. Certaines scènes m’ont littéralement fait pleurer en pleine projection, et sont très difficiles à supporter. Gros trigger warning en ce qui concerne les violences physiques et les relations abusives, donc.

Le monstre ravageant Séoul et mystérieusement lié à Gloria dans Colossal.

Le monstre ravageant Séoul et mystérieusement lié à Gloria dans Colossal.

À noter que les conditions dans lesquelles je l’ai vu sont exceptionnelles, puisque Colossal n’est pas destiné à une sortie traditionnelle en salles de cinéma, mais à une sortie nationale en date du 27 juillet en e-cinema, un mode de diffusion en ligne voisin de la vidéo à la demande, et notamment soutenu par Wild Bunch, une société de distribution française créée en 2002 par les fondateurs de StudioCanal, et par TF1 Vidéo.

Certain·e·s diront que le film ne tient pas les promesses faites par son synopsis et sa bande-annonce, et je ne peux pas dire le contraire ; mais s’il avait été vendu comme un drame de genre sur les relations abusives, aurait-il été possible de produire un tel long-métrage ?

Cependant, malgré sa note de 80 % sur le site Rotten Tomatoes, Colossal s’est étalé au box-office US. Pour un budget de quinze millions de dollars, il en a difficilement rapporté trois. La faute à un casting inattendu pour un film de cet acabit ? À une communication (volontairement ou non) à côté de la plaque ? À des sujets graves abordés contre toute attente dans un film avec des monstres géants ? Eh bien je vous conseille de vous faire votre propre avis sur la question, si vous avez le courage de le regarder.

Gloria, souriante, faisant signe de la main.

Gloria, souriante, faisant signe de la main.