Ah les biopics ! Rien de tel qu’un film supposément inspiré d’une histoire vraie pour se plonger dans le quotidien de nouvelles personnes intéressantes ! Et plus leur existence est éloignée de la nôtre, plus cela peut être passionnant ; on se retrouve plongé·es dans les siècles passés pour comprendre comment la société marchait, comment elle a pu évoluer et comment les personnes dont on nous raconte l’histoire ont pu tirer leur épingle du jeu pour faire quelque chose de beau ou d’important.

Et c’est d’ailleurs de ça dont je vais parler aujourd’hui, de quelqu’une qui a accompli quelque chose de beau et quelqu’une qui a accompli quelque chose d’important. Pour ce faire je vais vous parler de deux films complètement différents : La Danseuse et The Danish Girl.

La Danseuse nous raconte l’histoire de Loïe Fuller, une artiste qui a révolutionné la danse en utilisant de très longs draps de soie. Ils créaient un effet visuel bluffant qui la rendait quasiment hypnotisante pour le public.

Nous suivons donc les aventures de l’artiste de ses débuts jusqu’à la fin de sa carrière, quand elle se fait voler la vedette par sa rivale dont elle est éprise, et qui devient bien plus célèbre qu’elle.

Et l’histoire aurait été très bien comme cela. Cependant si vous avez vu le film ou la bande-annonce vous me direz que j’ai oublié de parler de quelque chose : la relation de Loïe avec un certain Louis. Cette relation paraît importante puisque l’acteur qui incarne Louis Dorsay est nommé sur l’affiche juste à côté des deux actrices principales.

Eh bien nous voilà devant le premier problème : Louis Dorsay n’a jamais existé en réalité. Il a été inventé de toutes pièces par Stéphanie Di Gusto, la réalisatrice de La Danseuse, qui voulait avoir un « personnage masculin fort dans ce film peuplé de femmes ».

Extrait du film La Danseuse, avec l’actrice Soko, dans le rôle de Loïe Fuller, au premier plan.

Extrait du film La Danseuse, avec l’actrice Soko, dans le rôle de Loïe Fuller, au premier plan.

Vous commencez à voir arriver les problèmes ? Ça ne fait que commencer. Si on passe le fait qu’un film « inspiré d’une histoire vraie » se permette d’inventer complètement une relation à son personnage principal ; il faut savoir que Loïe Fuller était lesbienne, elle a même partagé 25 ans de sa vie avec une autre femme du nom de Gabrielle Bloch. Mais cette relation n’est jamais mentionnée dans le film, au profit de Louis Dorsay qui drague avec insistance notre héroïne.

Devant la « petite » polémique qu’a provoqué cette nouvelle, la réalisatrice Stéphanie Di Gusto et l’actrice principale Soko se sont fendues de deux remarques : « L’idée n’était pas de faire La Vie d’Adèle » et « L’idée n’était pas de faire un énième film lesbien. »

Je vous laisse quelques secondes pour vous énerver. Gardez ça de côté, nous allons maintenant passer au deuxième film dont je vous ai parlé.

The Danish Girl nous raconte l’histoire de Lili Elbe, une femme transgenre. On nous montre son parcours, l’incompréhension du corps médical à son sujet, le soutien que lui offre malgré tout sa femme et finalement le moment où elle se fait opérer pour pleinement se réapproprier son corps.

Lili Elbe n’est pas vraiment la première femme transgenre à avoir subi une opération de réassignation, mais elle est restée la plus connue car elle avait tenu de nombreux carnets et que son histoire a beaucoup été relayée.

Mais la polémique pour ce film-ci ne porte pas sur des faits inventés (bien que l’histoire ait été tirée d’un livre écrit en 2000 par David Ebershoff au lieu des textes d’époque), mais surtout sur le choix d’un homme cisgenre, Eddie Redmayne, pour incarner Lili.

Extrait du film The Danish Girl, avec Eddie Redmayne dans le rôle de Lili Elbe en avant-plan.

Extrait du film The Danish Girl, avec Eddie Redmayne dans le rôle de Lili Elbe en avant-plan.

Si ces deux films parlent de sujets complètement différents, ils ont à mes yeux un triste point commun : l’invisibilisation des personnes LGBT+.

Les propos de la réalisatrice et de l’actrice principale de La Danseuse révèlent une bonne dose de lesbophobie. « Un énième film lesbien » ? « Refaire La Vie d’Adèle » ? Gageons qu’aucune des deux ne saurait citer un seul autre film dit « lesbien » que La Vie d’Adèle, justement. Mais surtout pourquoi cela est-il vu comme étant péjoratif ? En quoi exactement faire un « énième film lesbien » aurait été une mauvaise chose ? Pourquoi fallait-il absolument avoir un « personnage masculin fort » ?

Et pensez-vous vraiment qu’il suffise que le personnage principal soit lesbien pour que d’un coup le film devienne un film « lesbien » ? Est-ce une nouvelle catégorie à mettre entre les films d’action et les films d’anticipation ? Est-ce qu’on considère les personnes LGBT+ comme tellement différentes que le moindre film qui contiendrait quoi que ce soit de non-hétéro irait immédiatement dans une catégorie à part ?

Pour The Danish Girl, si on se demandait pourquoi ne pas avoir pris une actrice transgenre qui aurait pu se baser sur sa propre expérience pour jouer le personnage, la réponse est simple : l’argent. En effet, les acteurices transgenres ne sont pas considéré·es comme « bankable » et ça ne rassure pas les investisseureuses.

Pourtant iels existent, mais iels sont bloqué·es dans un cercle vicieux où personne ne veut les engager car iels ne sont pas encore assez connu·es, ce qui les empêche de se faire connaître et d’être engagé·es. C’est bien entendu un schéma grossier de ce qui se passe pour l’instant et heureusement ce cercle commence très lentement à se briser.

Certaines personnes se sont alors exprimées pour dire que de toute façon un·e bon·ne acteurice est supposé·e pouvoir jouer n’importe qui et qu’un homme cis jouant une femme trans ne posait aucun problème tant que c’était bien fait. Cet argument a de grosses limites.

L’actrice trans Jen Richards a expliqué très clairement sur Twitter en quoi c’était extrêmement problématique, et nous avons décidé de traduire ses propos ci-dessous.

 

Donner le rôle d’une femme transgenre à un homme cis, c’est également refuser un travail – et le salaire qui va avec – aux actrices trans. Choisir un·e acteurice trans pour jouer un personnage trans permet d’avoir une performance plus informée, plus subtile, plus authentique. Le résultat est meilleur, d’un point de vue artistique, ce qui est le but.

Les spectateurices cisgenres aiment et récompensent les prestations d’acteurs cis comme Eddie Redmayne, Jeffrey Tambor ou Jared Leto parce qu’iels voient la transidentité comme une performance en elle-même. Les acteurices transgenres jouent l’histoire, pas leur genre.

Mais la raison la plus importante est celle-ci : il en résulte plus de violences envers les femmes trans. Et ce n’est pas une hyperbole : faire jouer des rôles de femmes trans à des hommes cisgenres causera des morts. Littéralement. Pour une bonne majorité des gens, les femmes transgenres sont des « hommes qui se déguisent en femme » et non pas simplement des femmes. Par conséquent montrer un homme cis porter des robes renforce cette idée dans l’inconscient des gens. Surtout quand l’acteur est en smoking au moment de récupérer son Oscar. En plus d’être contraire au message du film, cela contribue à entretenir les nombreuses violences dont sont victimes les personnes transgenres.

Au final, ces deux films sont des occasions manquées. Les deux auraient pu mettre en avant des personnages et des personnes LGBT+ mais se sont contentés d’éviter par soucis d’image ou d’argent. Le problème c’est que les « excuses » utilisées pour défendre ces films durent depuis bien trop longtemps et participent à créer un cercle vicieux qui encourage les prochains films à faire de même.

D’ailleurs j’ai surtout tenu à parler des LGBT+ mais bien entendu ce phénomène s’étend à tous les groupes minorisés ! Il en va de même avec les personnes racisées ou les personnes présentant un handicap.

De nos jours, les réalisateurices préfèrent utiliser des effets spéciaux pour rétrécir un acteur et le faire paraître plus petit plutôt que d’engager une personne de petite taille (cf. Un homme à la hauteur). Nous en sommes à ce degré d’absurdité.
Et il faut que cela cesse.

À mes yeux nous sommes dans une période de transition. Les personnes perçues comme « différentes » commencent très lentement mais sûrement à être acceptées. Il nous reste encore énormément de travail à accomplir mais justement ce n’est pas avec ce genre de film et d’attitude de la part des réalisateurices que nous avancerons plus vite.

Aujourd’hui encore, des personnes sont insultées, violentées et discriminées en raison de leur orientation sexuelle, les femmes sont moins bien payées que les hommes, les personnes racisées sont discriminées et je pourrais continuer longtemps.

Les gens ont besoin d’héro·ïnes. Et je ne parle pas d’un modèle de bienveillance qui sauverait læ veuf·ve et l’orphelin·e mais plutôt d’une personne à laquelle les gens peuvent s’identifier de part leurs parcours ou leurs goûts et peines commun·es.
Avez-vous la moindre idée du soulagement que cela pourrait être pour une ado lesbienne de savoir que son actrice ou son personnage préférée est aussi lesbienne et qu’elle a réussi à avoir une brillante carrière ? Pour des jeunes qui se sentent différent·es car la société s’acharne à leur faire savoir, cela ferait surtout du bien qu’il y ait beaucoup plus de représentativité au cinéma et à la télé puisque ce sont des médias qui ont le potentiel de toucher un maximum de gens.

Par conséquent, décider de changer l’orientation sexuelle d’un personnage juste pour pouvoir inventer « un personnage masculin fort » ne devrait pas être toléré. Il s’agit d’un acte lesbophobe et irrespectueux envers la vraie Loïe Fuller. Parler d’un « énième film lesbien » est également une candide façon de voir les choses, puisque les film lesbiens ne sont pas un genre de film et les films mettant en avant des héroïnes lesbiennes sont beaucoup trop rares ! De même avec chaque autre groupe minorisé d’ailleurs.

Enfin, les acteurices transgenres talentueuxes existent, et il serait temps de leur donner des rôles et d’arrêter cette invisibilisation sous couvert de « mais iels sont pas assez connu·es ».

Et si au final vous avez envie de me dire « Oui mais qu’est-ce qu’on y peut ? », sachez que vous êtes en réalité les seul·es à y pouvoir quelque chose. Le « marché » du cinéma n’est là que pour vous. Arrêtez d’aller voir les films qui ont ce genre de pratiques et les réalisateurices (et producteurices) se poseront des questions.

Si demain un « film lesbien » (je déteste cette expression) sort, qu’il est respectueux de la communauté LGBT+ et que tout le monde se précipite pour le voir, vous verrez qu’Hollywood va soudainement retourner sa veste et nous en proposer pleins de variantes et ce, au grand dam de la Manif pour tous.

Et honnêtement, quoi de mieux que de faire chier La Manif pour tous ?