Le mois dernier, j’inaugurais la série « Femmes de théâtre » avec le portrait de Norah Krief, comédienne et musicienne. Pour ce deuxième opus, j’ai décidé de vous présenter Claudine Van Beneden, comédienne et metteuse en scène de la compagnie Nosferatu, basée en Haute-Loire, qui propose un théâtre engagé et en lien avec son territoire, et qui a accepté de m’accorder une interview pour parler de son travail.

Nosferatu ? Mais d’où vient cette compagnie ?

La compagnie Nosferatu a été créée en 1992, à l’initiative de Claudine Van Beneden et d’un de ses ami·e·s du conservatoire de Rennes. En 1995, Claudine déménage à Paris et la compagnie la suit. La capitale représente une terre d’espoir pour les jeunes comédien·ne·s et les nouvelles compagnies, mais en s’y installant, Claudine savait qu’elle n’y passerait pas toute sa vie : « Je suis pas une Parisienne dans l’âme », explique-t-elle. Elle y restera cependant une dizaine d’années, avant de s’installer en Haute-Loire en 2004, où elle devient la seule directrice artistique de la compagnie. C’est là que la compagnie commence à réellement développer son activité, passant d’un à-côté au point central de la création artistique de Claudine Van Beneden. Pourquoi Nosferatu ? Elle explique que, la veille du dépôt des statuts de création de la structure à la préfecture, son ami et elle n’avaient aucune idée du nom de leur future compagnie et qu’iels ont décidé de regarder le film de Friedrich Wilhelm Murnau, Nosferatu le vampire. Leur attrait pour cet univers gothique les a fait pencher pour ce nom.

 

Claudine Van Beneden, interprétant Darling. Crédit photo : Micakaël KitaÎévich.

Une compagnie engagée dans les problématiques contemporaines

La compagnie Nosferatu axe son travail sur des thèmes engagés, qu’elle a envie de défendre et de porter au public.
On peut notamment voir en parcourant les créations que la thématique de la parole des femmes est centrale. Tout d’abord avec Darling, un spectacle adapté du roman de Jean Teulé, qui parle de violences conjugales :

« Jouer Darling, c’est ce que j’ai fait de plus fort sur le plateau, et je pense que je ne retrouverai pas, en tant que comédienne, ce qu’il y avait à jouer dans cette femme là. »

Le spectacle À plates coutures ! fait aussi écho à cette envie de parler de la condition des femmes. Le texte, écrit par Carole Thibaut, est issu d’une collecte de paroles des anciennes ouvrières de l’Usine Lejaby d’Yssingeaux, qui ont vu leur usine fermer après de longues années de travail au service de l’entreprise.

 

Teaser du spectacle À plates coutures ! de la compagnie Nosferatu.

Plus récemment, Claudine Van Beneden a développé un diptyque autour des guerrières kurdes peshmerga, avec les spectacles Une chambre en attendant, commande d’écriture à Gilles Granouillet, et Soudain dans la tourmente, dont le texte a été commandé à Magali Mougel. Ces deux pièces abordent de manière tout à fait différente cette même thématique et sont basées sur des recherches documentaires approfondies. Claudine Van Beneden a aussi souhaité inclure des personnes originaires du Kurdistan dans l’élaboration de ces spectacles, mais elle n’a pas réussi à entrer en contact avec des personnes de cette origine sur son territoire et a donc dû travailler avec des personnes ne vivant pas en Haute-Loire, ce qui a compliqué les possibilités d’investissement. Mais un travail a notamment été mené sur les chants kurdes présents dans le spectacle.

 

Photographie du spectacle Une chambre en attendant, avec un homme recroquevillé sur une chaise dans une chambre hôtel – Crédit Photo : Xavier Cantat.

 

Pour certaines compagnies, les thématiques engagées des spectacles sont un frein à la diffusion car les programmateurices préfèrent ne pas trop prendre de risques. Pour Claudine, ça n’a pas forcément été le cas ; il est cependant compliqué pour une compagnie originaire de Haute-Loire d’atteindre des programmateurices au niveau national. En effet, il arrive souvent que ces programmateurices ne se déplacent pas sur les territoires qui leur sont éloignés pour découvrir des spectacles ; or, c’est (très) rare de trouver quelqu’un qui programme une création dans sa salle sans l’avoir vue. Au niveau du thème, elle explique que seul Darling a connu des réticences :

« J’ai eu beaucoup de programmateur[ices]s qui l’ont adoré mais qui n’ont pas programmé parce qu’i[e]ls le trouvaient trop violent […] là on a eu un peu de frein de la part des gens qui sont les intermédiaires entre les publics et nous. »

 

Photographie du spectacle À plates coutures ! – Crédit photo : Xavier Cantat.

 

Cette thématique des femmes et de leur condition est aussi abordée dans des actions en lien avec le public. La compagnie a travaillé en partenariat avec le Centre d’information des droits des femmes et des familles de Haute-Loire pour une action avec un groupe de femmes volontaires sur le thème des femmes combattantes. Il ne s’agissait pas ici de traiter uniquement les femmes qui prennent les armes, mais d’une manière plus générale celles qui agissent dans le domaine politique et social, ainsi que celles qui se battent dans leur vie de tous les jours.

« On [avec le groupe de femmes] a parlé du combat de femmes qui étaient des figures. Tout de suite, on a parlé de Simone Veil ; une a dit qu’elle avait vu quelque chose sur Rosa Parks… Elles faisaient des recherches ; des fois elles m’ont ramené des figures de femmes qui ont mené des combats et que je ne connaissais pas [….] l’une a dit qu’elle était combattante parce qu’elle essayait qu’il y ait moins de violences à la maison. […] Elles avaient totalement conscience qu’on était sur une thématique qui parlait des combats et qu’elles aussi, elles révélaient des choses de leurs combats personnels ou intimes. »

De plus, depuis plusieurs mois, un travail est mené en lien avec l’œuvre de Germaine Tillion, Une opérette à Ravensbrück, écrite et créée clandestinement avec un groupe de femmes pendant qu’elles étaient prisonnières du camp de concentration de Ravensbrück. Ce spectacle sera ici interprété par un groupe de 40 à 50 personnes, mêlant amateurices et professionel·le·s.

Un travail artistique en Haute-Loire

« J’ai eu de la chance d’être entendue par des structures au début. […] Je me suis vraiment intéressée au travail de territoire parce que je voyais bien qu’il y avait des choses à faire pour développer des choses en direction des publics. »

En 2007, la compagnie Nosferatu commence une résidence de territoire en partenariat avec la Ville et le Théâtre d’Yssingeaux, après plusieurs années de présence en Haute-Loire. L’idée est de proposer des actions de sensibilisation artistique en lien avec les productions de la compagnie. Cette résidence durera 7 ans, jusqu’en 2014. Au bout de ces sept années, Claudine Van Beneden constate une vraie évolution du travail de la compagnie, mais aussi de sa reconnaissance, tant au niveau de ses partenaires locaux qu’au niveau départemental, et petit à petit aux niveaux régional et national. La résidence à Yssingeaux se terminera par le spectacle À plates coutures, sur l’histoire des ouvrières de l’usine Lejaby de cette même ville, « comme une apothéose ». Suite à cela, Claudine souhaite trouver un autre projet de territoire, pour un nouveau développement de la compagnie. S’engage un échange avec les élu·e·s du Conseil Départemental pour définir un nouveau projet, en accord avec les possibilité du territoire : « il y a peu de lieux, peu de structures en Haute-Loire qui ont la volonté et, aussi, les moyens de recevoir une équipe en résidence. […] j’ai proposé d’agir sur le département, avec trois lieux dans trois secteurs différents », explique Claudine. Chaque lieu possède ses spécificités et ses possibilités, et la présence de trois partenaires permet à la compagnie de développer un projet avec plusieurs volets, qui se répartissent selon les volontés et possibilités logistiques des structures : production et création de spectacles, diffusion des créations et actions culturelles. Cette résidence départementale est en cours pour trois ans, avec des actions dans chaque ville pendant ces trois années (au lieu d’un travail dans un lieu par année comme cela aurait été possible). Si l’idée est de lier les actions de médiation au travail de production de spectacles, les créations de la compagnie sont aussi intimement liées au travail sur le territoire. Tout d’abord du côté de la thématique, avec À plates coutures !, mais aussi plus récemment avec un travail sur Une opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion, qui était originaire de Haute-Loire. Ce sont donc des travaux avec un lien géographique direct avec la Haute-Loire, sans pour autant s’adresser uniquement à celleux qui y vivent.

Photographie du spectacle À plates coutures ! – Crédit photo : Xavier Cantat.

Mais au delà de la thématique, c’est aussi par la forme des créations que la compagnie Nosferatu développe son lien avec les structures de Haute-Loire.

« Je réfléchis aussi moi, dans ma proposition de spectacles, à pouvoir faire des propositions qui vont aller dans les lieux équipés du territoire, sachant qu’il n’y en a pas énormément, mais j’ai toujours un projet qui doit être en lien avec ma création, qui lui va partout, dans une médiathèque, dans une salle de classe […]. Il y a même des fois où je fais une création pour une salle et le fait […] d’avoir des structures qui veulent me recevoir dans des endroits où il n’y a pas de salle équipée pour nous, j’ai pris la décision de travailler le même spectacle, […], des fois j’arrive à les adapter. »

Et c’est grâce à cette volonté d’adaptabilité que le travail de la compagnie peut continuer de se développer, et parce qu’aussi, petit à petit, une confiance se crée avec les lieux, les municipalités, les acteurices culturel·le·s, qui font qu’une réelle volonté émane de leur part pour montrer ce travail à leurs publics :

« Certaines structures me demandent maintenant des spectacles qu’avant i[e]ls pouvaient peut-être trouver difficile pour e[lle]ux, au niveau du sujet, donc moi je fais aussi l’effort de m’adapter. J’en parle avec l’équipe artistique et technique. Je me dis : “on me le demande dans un village qui ne reçoit jamais des textes de cet acabit-là, donc je peux pas aller leur dire non, freinée par la technique.” Surtout que je suis en résidence dans le département, donc ça fait partie de la démarche aussi, d’essayer de diffuser le plus possible, même si c’est pas la forme, en terme de mise en scène, au moins le fond et le texte, quand je peux. »

La volonté de cette résidence est aussi de pouvoir entrer en contact avec des publics qui ne sont pas déjà amateurs, qui n’ont pas forcément encore eu accès à des équipements culturels ou des spectacles. C’est le cas des ateliers d’expression artistiques menés au CIDFF, cités plus haut, où le groupe s’étoffe depuis 3 ans et avec lequel il n’y a aucune pression sur le rendu de fin d’atelier (aucune obligation de montrer un travail en fin d’année) ; le simple fait d’ouvrir la parole, et d’être actif·ve dans une action de création artistique est déjà un pas important.

« La démarche est faite aussi pour qu’elles puissent comprendre qu’elles peuvent parler de choses qui les concernent ou de choses qu’elles vivent sous une forme artistique qui, à un moment donné, est passé par notre filtre à nous – soit moi en mise en scène, soit nous on l’a réécrit, soit on le transforme parce que ça devient une chanson, et que c’est une proposition artistique –, mais que cette proposition artistique, elle vient d’elles. »

Une représentation n’est pas la finalité mais, si le groupe le souhaite et que le travail mené le permet, un spectacle est créé au mois de mai, permettant ainsi à la compagnie de trouver ensuite des lieux intéressés pour le montrer lors des journées du Matrimoine, sur lesquelles Claudine Van Beneden essaye de présenter quelque chose tous les ans. Lors de l’édition 2017, elles avaient créé une proposition à partir de slogans de pubs sexistes.

« C’est compliqué de travailler avec des non-professionnel·le·s sur un spectacle quand le spectacle a vocation de tourner. […] On peut très bien avoir des personnes qui ne viennent pas à la dernière minute. Alors moi je m’y suis habituée et j’ai toujours une parade. »

Claudine Van Beneden, interprétant Darling – Crédit Photo : Micakaël KitaÎévich.

Le projet autour du texte de Germaine Tillion est aussi lié à cette idée de mettre de nouvelles personnes en contact avec le théâtre contemporain, qu’il s’agisse des groupes d’amateurices qui participeront sur scène au spectacle ou des publics qui viendront les voir (comme par exemple les familles, ou des ami·e·s, qui n’ont pas forcément eu de précédentes occasions de franchir la porte d’une salle de théâtre). Au-delà de ces projets de création fleurissent des rencontres, avec des écoles par exemple, pour parler du quotidien d’une compagnie, des métiers en lien, de comment se monte un spectacle, etc. Cela permet aussi de montrer une autre vision du théâtre, parfois vu comme poussiéreux et ennuyeux, avec des stéréotypes vieillots, loin de la modernité dont il peut faire preuve.

Claudine Van Beneden est dotée d’une volonté forte de faire réfléchir, de développer les esprits critiques et d’ouvrir la parole sur des thématiques souvent engagées, qui peuvent nous être parfois inconnues. Sa compagnie mène un réel travail d’accès à la culture sur un département éloigné des grandes métropoles culturelles, et, par ce travail, elle ouvre les possibilités artistiques de tou·te un·e chacun·e. Claudine Van Beneden rappelle souvent l’importance de l’équipe artistique qui s’est constituée autour d’elle et qui lui permet de mener avec autant de force tous ces projets.

Calendrier des dates à venir pour les spectacles évoqués dans l’article

Une chambre en attendant

16 et 17 mars 2018 : Maison pour Tous de Brives Charensac (43)
Une opérette à Ravensbrück – projet de territoire :
26 mai 2018 : Théâtre Municipal d’Yssingeaux (43)
2 juin 2018 : Embarcadère de Vorez (43)
29 septembre 2018 : Maison pour Tous de Brives-Charensac (43)

À plates coutures !

26 janvier 2018 : La Caravelle – Marcheprime (33)
23 février 2018 : Ville de Liffré (35)
8 mars 2018 : Centre culturel Aragon-Triolet – Orly (94)
9 mars 2018 : MJC Calonne – Sedan (08)
20 mars 2018 : L’Avant-Scène – Grand Couronne (76)
23 mars 2018 : Théâtre de la Cité – Saint-Maur-des-Fossés (94)
15 mai 2018 : Scène conventionnée de Troyes – Théâtre de la Madeleine (10)
17 mai 2018 : Théâtre du Chevalet – Noyon (60)
20 mai 2018 : Saint-Étienne (lieu à préciser)
23 mai 2018 : Théâtre de Saint-Dizier (52)

Soudain dans la tourmente

12 janvier 2018 : Lycées de la Ricamarie (42)
23 et 24 janvier 2018 : Lycées de L’Horme et Saint-Chamond (42)
Janvier 2018 : Lycées de Monistrol-sur-Loire et Craponne-sur-Arzon (43)
28 mars 2018 : Médiathèque de Brives-Charensac (43)
Avril 2018 : Collèges et Lycées de Brives-Charensac (43)