Autrices, comédiennes, metteuses en scènes, costumières, créatrices lumière… ces femmes évoluent dans un milieu qui, comme beaucoup, reflète les oppressions systémiques de la société. Dans cette série « Femmes de théâtre », nous voulons célébrer leur travail et vous le faire découvrir.

On oublie parfois, ou on ne sait pas, que derrière les saisons culturelles et les festivals qui nous offrent des spectacles, il y a des personnes qui les organisent… et qui les choisissent ! Le métier de programmateurice est très diversifié, tant par les missions auxquels il peut être rattaché, que par le type de structure dans laquelle la personne évolue. Je suis partie à la rencontre d’Anne Cornet, programmatrice au sein d’une communauté de communes dans le Massif central.

Pourquoi avoir choisi ce métier ?

« J’ai toujours été passionnée par les arts, sous toutes leur formes. J’ai un profond respect pour les personnes capables de créer quelque chose et j’aime suivre ce processus de création, que ce soit pour la création lumière d’un spectacle ou le fait de peindre un tableau.
Je me suis donc toujours demandé comment je pouvais valoriser ces créateurices par mon travail. Petit à petit, selon mes envies, mes expériences, j’en suis arrivée à gérer une saison culturelle et des accueils d’artistes en résidence. »

Après des études d’arts plastiques, d’histoire de l’art et d’archéologie suivies d’un master en valorisation du patrimoine et développement territorial, Anne devient programmatrice culturelle pour une communauté de communes dans le Cantal. Si, comme beaucoup de personnes, elle est aussi passée par les « petits boulots », elle a toujours réussi à rester dans le secteur culturel, que ce soit en travaillant comme assistante d’artiste, traductrice, dans des expositions, ou des festivals. Guide dans un château, elle expérimente le rapport au public, et la création de liens avec celui-ci. Mais c’est son passage au Festival International de Théâtre de Rue d’Aurillac qui marque le plus gros tournant dans sa carrière :

« Un vrai plaisir et un déclic : celui de vouloir travailler avec des artistes que ce soit dans le domaine des arts visuels ou du spectacle vivant. »

C’est après ces rencontres qu’elle s’engage dans la voie de la programmation :

« L’envie de faire partager une passion et de donner la parole à des artistes que j’apprécie. […] Ce que j’aime c’est qu’on ne s’ennuie jamais. C’est toujours différent. La mise en scène, les costumes, le moindre parti pris dans la création d’un spectacle peut changer totalement la donne et l’impact d’une pièce à un instant T. Un grand classique peut se révéler étonnamment moderne et d’actualité en changeant le contexte. On peut voir cent versions du Dom Juan de Molière et leur trouver à toutes un intérêt. »

 

 
 

Mais qu’est-ce que c’est vraiment, le métier de programmateurice ?

Si Anne est programmatrice de spectacles, ce n’est pas la seule facette de son métier. Son poste est celui de responsable du pôle culture de la communauté de communes Dômes Sancy Artense, ce qui implique bien plus de missions que « simplement » programmer des spectacles.

« Je pense que de manière générale il y a une méconnaissance de ce qu’est ce travail au quotidien. On organise les loisirs des autres mais au final, le public ne voit que le lever du rideau et la représentation même s’il y a derrière toute une machinerie, toute une logistique qui est énorme. C’est la magie du spectacle. »

Un spectacle à conseiller ?

Jean-Claude dans le ventre de son fils – Grand Colossal Théâtre

« J’aime leur manière d’amener des questions de société dans un théâtre totalement absurde. Les textes sont toujours d’une grande finesse et les comédien·nes les assènent avec maestria. Le rythme est soutenu, il n’y a pas de décors, ils nous transportent en trois répliques. »

Photographies du spectacle Jean-Claude dans le ventre de son fils. Crédits : Laurent Brun.

En faisant ce métier, il ne faut pas s’attendre à uniquement regarder des spectacles :

« La clef c’est la polyvalence. […] Mon temps se partage entre de l’administratif (suivi des budgets, dossiers de demandes de subventions…), de la communication et surtout toute la logistique interne d’une saison : échanges avec les compagnies, les hébergements… Mon moment préféré reste celui de l’accueil des compagnies, le moment où ça y est, tout est prêt, le spectacle va pouvoir jouer. C’est une goutte d’eau dans l’océan de mon emploi du temps mais c’est pour cet instant, cette rencontre avec le public, cet aboutissement, que l’on fait tout le reste. »

Arriver sur un nouveau territoire, n’est-ce pas compliqué ?

« Il faut un temps d’adaptation. La première saison culturelle est la plus “difficile” parce qu’on est nouvelleau sur le territoire donc on n’a pas encore tous les réseaux, toutes les personnes-ressources. Il y a ce que nous avons envie de mettre, notre patte, sans pour autant dénaturer ce qui a été fait avant. La saison suivante est en général plus facile, dans le sens où on a déjà mis en place certains automatismes, on a déjà des habitudes de travail avec certaines personnes du territoire. Donc, petit à petit, ça se construit. Normalement, plus ça va et plus notre saison correspond aux envies du territoire, de ses habitant·es, de ses scolaires et de nos partenaires. »

Dans la culture, comme dans d’autres domaines, les horaires sont variables, et une semaine ne ressemble pas forcément à l’autre. Ce type de poste peut avoir une réelle influence sur la vie privée :

« Ça influe sur la vie privée dans le sens où c’est un métier qui demande une grande disponibilité puisque notre métier à nous, c’est d’organiser les temps de loisirs des gens. Donc, même si on a des horaires de bureau, on sait très bien qu’il va falloir travailler en soirée, qu’il va falloir travailler les week-ends, que parfois, il faudra rester jusqu’à une heure du matin à la salle de spectacle pour ranger, pour démonter des trucs, pour en remonter d’autres… »

Vue sur Notre-Dame-de-Natzy à la Tour d’Auvergne. Crédits : Anne Cornet / Dômes Sancy Artense Communauté.

Vue sur Notre-Dame-de-Natzy à la Tour d’Auvergne. Crédits : Anne Cornet / Dômes Sancy Artense Communauté.

Comment est-ce qu’on définit une politique culturelle à l’échelle d’un territoire ?

« Les missions d’une collectivité territoriale sur la partie culturelle sont très variées : il y a à peu près autant de collectivités qu’il y a de cas de figure donc forcément ce n’est pas une recette qu’on applique à la lettre. À chaque fois il faut trouver un bon équilibre selon le territoire. Il y a des contraintes inhérentes à chacun d’eux. Je suis en territoire de moyenne montagne, il faut penser aux conditions hivernales par exemple, qui font que je ne peux pas programmer de spectacle l’hiver. La question de la tarification se pose aussi, il faut se fier aux catégories socio-professionnelles qu’on a sur le territoire, à l’âge de notre population, de notre public, à ses envies. Toutes ces choses-là créent un cadre dont il faut tenir compte dans notre programmation et dans notre travail au quotidien. Une des difficultés bête et méchante : depuis la loi NOTRe et la fusion de notre collectivité pour devenir Dômes Sancy Artense, j’ai 26 communes. Il me faut plus d’une heure pour traverser mon territoire. On passe beaucoup plus de temps sur les routes. Ce n’est pas un obstacle, mais si on ne le prend pas en compte ça peut nous mettre en difficulté. »

Un spectacle qui t’a marquée ?

Roméo et Juliette – Bricolage – compagnie Gérard Gérard

« Ce spectacle a une importance particulière pour moi, il a vraiment été un déclencheur quant au choix de mon métier. Après l’avoir vu, j’ai pensé : “C’est ça que je veux faire. Je veux donner la parole à des artistes comme celleux-là. Je veux inviter le public à voir des spectacles de cette qualité-là”.
Par la suite, j’ai eu la chance de le programmer. C’était ma clôture de saison et on jouait en extérieur. Un orage énorme a éclaté, au point de devoir arrêter la représentation, le temps de mettre le public à l’abri. Les comédiens ont repris sous la pluie et terminé avec une standing-ovation. Sur le moment on se dit que la représentation tombe “à l’eau” au sens propre du terme. Mais avec le recul, des années après, on me parle encore de cette représentation. C’est pour des moments comme ça que je fais ce métier. »

Roméo et Juliette – Bricolage de la compagnie Gérard Gérard au Festival International de Théâtre de Rue d’Aurillac et à Chalinargues (sous la pluie). Crédits : Mélissa Leroux.

Une politique culturelle ne se définit pas par magie, et ne se transpose pas d’un territoire à l’autre. La première chose à prendre en compte pour définir sa politique culturelle ce sont les missions de la collectivité dans laquelle on travaille. Légalement, la culture n’étant pas une compétence obligatoire pour les communautés de communes, il arrive qu’elle soit gérée par les municipalités par exemple, ou alors que les compétences soient partagées entre les différentes collectivités :

« Techniquement, si une communauté de communes ne veut pas avoir de politique culturelle, il n’y a aucune obligation là-dessus, ce qui est dommage d’ailleurs car, sans contraindre les collectivités pour autant, il pourrait y avoir des mesures plus incitatives. »

Mais ce que rappelle Anne, c’est qu’une saison culturelle doit vraiment être construite par rapport à un territoire :

« Les saisons culturelles ne sont pas interchangeables. Ce que je programmais sur mon ancienne collectivité n’est pas ce que je programme ici. Chaque territoire a son identité propre, que ce soit par son accessibilité, par la fréquence de la programmation, par les élu·es aussi tout simplement et la politique qu’on peut porter puis aussi, des choses très pragmatiques : notre budget, est-ce qu’on a une salle de spectacle ou pas, et-ce qu’on a du matériel pour aller dans des espaces non dédiés au spectacle ? Est-ce qu’on est loin des grands centres ? Est-ce qu’on a du temps pour aller voir des spectacles ? Est-ce qu’on a un budget pour faire de la coproduction ? Pour accueillir en résidence ? Toutes ces choses-là – et ça fait beaucoup – font que forcément on a toujours une programmation qui est unique par rapport aux territoires. La manière dont on va aborder la saison est toujours très différente. Ici, par exemple, c’est une saison où je fais beaucoup plus de médiation et où j’organise beaucoup plus de rencontres autour des spectacles que sur mon ancienne collectivité. »

Dômes Sancy Artense Communauté, où travaille Anne, possède deux établissements culturels sous sa gestion : La Bascule, salle de spectacle intercommunale, et la Maison Garenne, lieu de résidence d’artistes dédié aux arts plastiques. En plus de cela, la collectivité a aussi comme mission la gestion et l’animation des bibliothèques.

« On essaye de ne pas faire que de la diffusion “sèche” si on peut dire ça comme ça, je pense que la culture c’est un tout et que c’est bien que nos spectateurices soient aussi acteurices de notre saison, que ce soit dans les arts plastiques, dans le spectacle vivant ou dans la lecture publique. […] Je pense que c’est important que les gens puissent tester, s’initier, et être plus que juste une personne assise sur une chaise le jour du spectacle, ou un numéro de ticket. […] L’objectif est d’aller plus loin que de la pure consommation culturelle . La plus-value d’une saison c’est d’offrir une expérience au public, au delà d’une seule représentation. »

Photographie d’une représentation scolaire à la Bascule. Spectacle Rouge de la compagnie Une Autre Carmen. Crédits : Anne Cornet / Dômes Sancy Artense Communauté.

Photographie d’une représentation scolaire à la Bascule. Spectacle Rouge de la compagnie Une Autre Carmen. Crédits : Anne Cornet / Dômes Sancy Artense Communauté.

Pour le spectacle vivant, la Bascule est donc le lieu central de la programmation, permettant d’accueillir des représentations mais aussi des artistes en résidence, depuis son ouverture en 2016. Mais organiser une programmation dans une salle ne suffit pas, c’est pourquoi il existe aussi une saison culturelle itinérante sur les 26 communes.

« L’itinérance de notre saison est basée sur la volonté de nos communes d’accueillir un spectacle. Elles peuvent en faire la demande, on programme avec elle. Je reste malgré tout force de proposition et veille à la cohérence générale de la saison. »

Pourquoi la nécessité d’une saison itinérante ?

« On a un territoire assez vaste : nous allons de l’Occitanie aux portes de Clermont-Ferrand. La salle de spectacle, la Bascule, a été créée avant la fusion des collectivités. Elle est totalement décentrée sur ce nouveau territoire donc il y a déjà le besoin d’aller chercher ce public, […] et puis aussi, tout simplement l’envie de créer une unité et une identité de ce territoire, et je pense sincèrement que la culture peut y contribuer. On est une collectivité territoriale, un service public. Même si avec certaines fusions les centres décisionnaires s’éloignent parfois des petites campagnes, on a toujours l’envie de garder une politique culturelle au plus près des habitant·es, de travailler avec l’ensemble de nos écoles et bibliothèques. »

En 2015, la loi NOTRe a été adoptée, redéfinissant le territoire de beaucoup de collectivités. Cela a été le cas pour Dômes Sancy Artense, qui est née de la fusion de deux communautés de communes. Un nouveau territoire est donc créé, amenant la nécessité d’une harmonisation de la politique culturelle, pour mieux appréhender les besoins des habitant·es sous cette nouvelle géographie.

Carte du territoire de Dômes Sancy Artense Communauté – Tous droits réservés.

Carte du territoire de Dômes Sancy Artense Communauté – Tous droits réservés.

« L’itinérance est un défi dans le sens où je n’ai pas deux salles qui se ressemblent. Ni en dimensions, ni en disposition. Et puis aussi, parce qu’on est en territoire de moyenne montagne et qu’il ya des espaces où c’est plus difficile de se déplacer l’hiver. »

Un travail important est aussi réalisé avec les scolaires du territoire, principalement avec les écoles maternelles et primaires, mais aussi avec les deux collèges et le lycée. Mais tout le travail de programmation réalisé n’est rien si on n’a personne pour en profiter…

« Il y a beaucoup de communication à faire. Il y a surtout une communication qui est très variée. De nos jours, on doit être présent·es sur pratiquement tous les supports. Il faut faire la communication dans le journal local, sur les réseaux sociaux. Il faut éditer une plaquette et puis, surtout, il faut en parler aux habitant·es, il faut leur donner envie, il faut avoir des relais sur le territoire, et ça c’est plus difficile parce qu’en étant une petite équipe, on ne peut pas passer sur toutes les communes du territoire pour se faire le porte-parole de cette programmation et de cette politique culturelle. »

Ruralité = ennui ?

Quand on parle du Massif central, de la ruralité, on entend souvent que ce sont des endroits vides, sans rien à faire, sans aucun équipement. Pour Anne Cornet, c’est faux.

« Que ce soit en culture, en sport, nous avons la chance d’être sur un territoire dynamique. Ce n’est pas parce qu’on est en milieu rural qu’il ne se fait rien. […] Que ce soit les bibliothèques (sur 26 communes, nous avons 19 points lecture), les spectacles ou les expositions, il y a de quoi faire… Il y a beaucoup d’idées reçues sur les territoires ruraux et c’est toujours un défi pour nous mais on n’est pas plus mal loti·es que d’autres, bien au contraire ! »

Un spectacle à conseiller ?

Tankus the Henge

« J’adorais leurs albums et j’ai eu l’occasion de les découvrir en live cet été. Un groupe de Londoniens vraiment génial. C’est rock-jazz, le chanteur bouge comme Iggy Pop et en même temps il a la prestance d’un crooner de jazz de 80 ans, il y a toute la musique de la Nouvelle-Orléans, et sur scène ils ont une énergie folle. Ils vont sortir un nouvel album cet automne, ne le manquez surtout pas ! Et surtout allez les voir en concert c’est ça le plus important. »

Photographies du groupe Tankus the Henge en concert. Crédits : Tankus the Henge.

Faire une saison culturelle, c’est programmer les spectacles qu’on aime ?

« La première chose à avoir en tête c’est que l’on ne programme pas pour soi. On le fait pour un territoire : il faut donc connaître l’existant pour voir ce que l’on peut apporter.
De manière pragmatique, il y a des cadres forts sur lesquels s’appuyer : la politique culturelle souhaitée par notre structure, un budget, le personnel à disposition, un public et ses attentes, un nombre de spectacles minimum à accueillir par an pour rester cohérent·e…Ce sont les éléments avec lesquels nous devons composer.

Après c’est une vraie recette de cuisine :&nbps; les envies de nos élu·es, une pincée de budget, une bonne dose de polyvalence et on saupoudre le tout avec les compagnies que l’on a envie de faire découvrir. Il y a ce que notre public veut voir, ce que l’on va lui montrer et ce vers quoi on souhaite l’amener. C’est important de continuer de les étonner et attiser leur curiosité. »

Mais au-delà du cadre qui lui est imposé, et des caractéristiques territoriales pour lequel elle programme, le choix des spectacles ne repose-t-il pas sur des goûts personnels ?

« Il faut être convaincu·e par notre saison culturelle, sinon on ne peut pas la défendre. Il m’est déjà arrivé d’avoir des coups de cœur pour des spectacles que j’aime énormément et qui ne correspondent pas du tout à mon public. C’est un peu un crève-cœur mais c’est là où il faut s’obliger à être professionnel·le et objectife. »

Un spectacle que tu n’as jamais encore pu programmer, mais que tu aimerais voir un jour dans ta saison ?

SurMâle(S – compagnie Gérard Gérard

« J’ai beaucoup aimé ce spectacle. Il pose la question du rôle des hommes dans la société actuelle. On sent que les interprètes y ont mis de leur vécu, de l’intime. Mais c’est un spectacle qui, dans sa mise en scène, dans sa forme, dans son traitement de cette actualité-là, ne correspond pas à mon public qui reste très familial… Il est pourtant d’excellente qualité et c’est un vrai petit bijou. »

Photographies et image officielle du spectacle Surmâle(S, crédit (3ème photographie) : Olivier Pascual.

Combien de spectacles un·e programmateurice voit-iel par an ?

« C’est assez variable. Je dirais une petite centaine tous genres confondus. Pour un spectacle programmé, on peut être amené·e à en voir une dizaine et ce pour de nombreuses raisons : il ne sera pas possible d’en accueillir certains techniquement ou pour des questions de budget, il y a les incontournables à voir absolument, on hésite parfois entre plusieurs thématiques pour une saison… C’est une petite moyenne. »

Quelle relation avec les compagnies ?

Un·e programmateurice de spectacle, par définition, est censé·e être en contact régulier avec des compagnies de spectacle vivant. Même si on imagine aisément qu’iels préféreraient parfois voir des spectacles plutôt que remplir des dossiers de subventions, la réalité n’est pas ainsi.

« Notre rôle au quotidien est de faire le lien entre un territoire, son public et les compagnies, mais on ne passe pas autant de temps qu’on le voudrait avec elles. Que ce soit pour les soutenir au moment d’une création, que ce soit pour aller voir les sorties de résidence, pour travailler avec elles, pour échanger tout simplement. »

Un spectacle que tu n’as jamais encore pu programmer, mais que tu aimerais voir un jour dans ta saison ?

Mes Autres – compagnie Wejna

« C’est un seul·e en scène, c’est de la danse au plateau avec un superbe travail de lumière… sauf que la danseuse et chorégraphe, Sylvie Pabiot, est nue et que, actuellement, j’ai une saison culturelle qui est très connotée famille, tout public. Soyons honnêtes, ce n’est pas une débauche de nudité et elle est traité de manière très douce, mais je n’ai pas encore trouvé la formule qui ferait que je pourrais le programmer chez moi, le cadre à créer pour l’accueillir. Je ne pense pas que ce soit dû au milieu rural d’ailleurs. Bien au contraire, on a parfois des villes qui auront beaucoup plus de réserves à programmer ce type de représentations. »

Photographies du spectacle Mes Autres de la compagnie Wejna. Crédits : Mélissa Leroux.

Mais les relations avec les compagnies sont importantes, c’est une des clefs du travail. Cela demande du temps, pour les construire et les entretenir.

« Il y a aussi sur le long terme des “relations particulières” qui se tissent avec certaines compagnies puisqu’on va travailler avec elles sur cinq, six, dix ans, et qu’on retrouvera d’une saison culturelle à l’autre. C’est agréable, ça veut dire qu’on sait aussi qu’on peut se faire confiance, qu’on sait comment on travaille. »

Le capitalisme formate-t-il les œuvres ?

Aujourd’hui, et depuis longtemps, le spectacle vivant et l’art de manière générale, n’échappe pas à la logique capitaliste. Si le public peut simplement profiter avec émerveillement d’un spectacle, on oublie – ou on ne sait souvent pas – que derrière tout cela se cache un marché. Les compagnies ont la nécessité de vendre, et le spectacle devient un produit dont il faut assurer le marketing. Le trait est un peu grossi mais la réalité n’est pas si différente. On peut donc légitimement se demander si la nécessité de vente influe sur le contenu et la forme du travail. Du point de vue d’une programmatrice, donc de quelqu’une qui voit des centaines de spectacles, qu’en est-il ?

« C’est bête et méchant mais il faut qu’un spectacle se vende aujourd’hui. Il y a un impératif énorme pour les compagnies, énormément de structures et des festivals ont été affecté·es ces dernières années. Je pense que les capacités de diffusion sont réellement impactées. On a moins de marge de manœuvre en tant que programmateurices, que diffuseureuses, pour de multiples raisons. Pour les compagnies je pense qu’au moment de la création, on a de plus en plus cette notion de “il faut que le spectacle se vende, il faut qu’il fasse tant de dates pour obtenir telles subventions, telles aides, tels soutiens” et ça joue sur les formes qui sont proposées. Là où ça peut être inquiétant, c’est si cela pointe sur une homogénéisation des créations et sur une auto-censure des compagnies. »

S’il reste normal que les compagnies envisagent la création de leur spectacle sous le prisme de la tournée future, on observe l’influence de la nécessité de vendre : moins d’interprètes au plateau, des décors moins imposants, moins de créations originales musicales et moins de musique en live au profit de bandes-son, des créations lumières parfois moins complexes, et dans certains cas, une façon différente d’aborder certains sujets…

« Des choses parfois anodines mais qui, mises bout à bout, ont un impact sur la liberté de création. »

Est-ce qu’elle voit une différence à ce niveau depuis qu’elle est programmatrice ?

« Je dirais que, de plus en plus, on va peut-être mettre des étiquettes, essayer de rentrer dans des cases. […] Je pense que, que ce soit du côté des programmateurices ou des chargé·es de diffusion, des artistes, il y a des métiers qui sont en train d’évoluer et il y a des choses à réinventer. »

Un spectacle à conseiller ?

Les Madeleines de poulpe – compagnie Kadavresky

« Un spectacle “tout beau tout neuf” que j’ai vu cet été au Festival International de Théâtre de Rue d’Aurillac. C’est un spectacle de cirque, familial, drôle, et d’un excellent niveau technique. C’est une compagnie qui est jeune et qui fait un super boulot. S’il y en a qui ont déjà vu l’Effet escargot, leur précédente création, sachez que c’est dans la même veine ! On est totalement embarqué·es dans leur univers, on rit, on rêve les yeux ouverts que l’on soit un·e petit·e ou un·e grand·e spectateurice. »

Photographies du spectacle Les Madeleines de poule de la compagnie Kadavresky. Crédits : Annemiek Veldman.

Un joli souvenir de travail ?

« Il y en a énormément, mais il y en a un qui m’a marquée. Il y a deux ou trois ans, un petit garçon est venu m’offrir un cadeau à la fin d’un spectacle parce que j’avais, je cite, programmé “le plus beau spectacle de l’année”, et ça m’avait beaucoup touchée. Quand on fait ça, la journée est gagnée, si vous avez une seule personne parmi des milliers qui voit un intérêt à venir au spectacle, si vous arrivez à toucher les gens. »

Je remercie Anne pour le temps qu’elle m’a accordé, et je vous invite tou·tes à faire un petit tour dans le Sancy pour découvrir sa belle programmation !

Glossaire

Chargé·e de diffusion :
personne chargée au sein d’une compagnie ou d’un bureau de production de démarcher les salles de spectacles pour trouver des dates de représentation.
Coproduction :
un apport en coproduction est un apport financier d’une structure (théâtre, municipalité, association, etc.) sur une création (film, spectacle théâtral ou chorégraphique, etc.).
Diffusion sèche :
expression signifiant que le spectacle sera joué sans action de médiation prévue autour (rencontre avec le public, ateliers, etc.).
Saison culturelle :
programmation de spectacle d’un lieu à l’année, souvent de septembre à juin.
Sortie de résidence :
moment de partage avec le public et les programmateurices d’un extrait du travail en cours mené par la compagnie pendant la résidence de création.