La figure de la sorcière était autrefois utilisée dans une logique de diabolisation des femmes : celles qui échappaient au carcan patriarcal de la société, du Moyen-Âge à l’Ancien Régime. Étaient mises dans ce cadre les femmes insoumises, émancipées de la tutelle de la norme de la famille dominée par l’image du « bon père de famille » (concept utilisé en droit civil français jusqu’en 2014, comme norme comportementale générale et abstraite) ; rentraient dans ce cadre les femmes souhaitant avoir un travail détaché de leur époux, les travailleuses du sexe, les femmes émancipées sexuellement, les femmes hérétiques (notamment les prêtresses cathares), celles ayant un savoir scientifique (guérisseuses, sages-femmes) qui était désormais réservé aux hommes, et plus largement toute femme ayant un comportement allant à l’encontre de la rigidité de l’autorité morale de ces époques, l’Église Catholique Romaine.

L’image de la sorcière visait donc à diaboliser, au sens le plus littéral du terme, les femmes ne rentrant pas dans le rang normatif imposé par la société, c’est-à-dire leur assignation aux travaux ménagers et reproductifs : la femme autonome sera clairement associée aux hérétiques mentionnés plus haut ; et c’est ainsi que naîtra l’archétype de la sorcière volant sur son balai, puisque dès le 14e siècle apparurent des représentations d’hérétiques volant sur des bâtons, et en 1440 furent dessinées en marge du Champion des Dames de Martin Le Franc deux femmes volant sur un balai et un bâton et étant qualifiées de « Vaudoises » – les Vaudois du Lubéron étant une autre secte chrétienne hérétique de cette époque.

Cette image de la femme insoumise, rebelle, trouva un écho en 1968 à New York, dans un contexte de division entre des féministes socialistes et des féministes radicales ; les premières attribuant l’oppression des femmes au capitalisme et s’associant à d’autres mouvements tels que le Mouvement de Libération des Noir·es, la Nouvelle Gauche (mouvement socialiste libertaire) et des mouvements anti-guerre. C’est dans ce contexte que naîtra donc le W.I.T.C.H., Women International Terrorist Conspiracy from Hell (« la conspiration terroriste internationale et féminine de l’enfer ») qui se réappropriera l’image de la sorcière comme icône féministe. Leur manifeste statuera ainsi que : « WITCH est […] du théâtre, la révolution, la magie, la terreur, la joie, des fleurs d’ail et des sorts. […] Les sorcières ont toujours été des femmes osant être : sensass, courageuses, agressives, intelligentes, anticonformistes, investigatrices, curieuses, indépendantes, libérées sexuellement, révolutionnaires (ce qui expliquerait peut-être pourquoi neuf millions d’entre elles ont été brûlées) ».

Ce mouvement existe toujours de nos jours, portant les mêmes valeurs de convergence des luttes. Il est d’ailleurs présent en France sous la dénomination de « Witch Bloc », en lien avec les black blocs, structures éphémères d’actions directes durant les manifestations, aux membres anonymisé·es, issues de mouvances libertaires. Ces dernières caractéristiques seront d’ailleurs les mêmes pour les witch blocs dans leurs actions.

Cette réappropriation s’est démocratisée, au point d’être incluse dans l’imaginaire de la pop culture, et si des œuvres précédentes incluaient des sorcières, celles-ci ne faisaient que reprendre l’image « héritée » de la diabolisation établie précédemment : comme le film Ma femme est une sorcière, sorti en 1942 et la série Ma sorcière bien aimée, sortie en 1964 et s’inspirant directement de ce film. Des œuvres plus récentes utiliseront cette imagerie féministe associée à la sorcière, et seront traitées ici : la série Salem et Les Nouvelles Aventures de Sabrina, toutes deux disponibles sur Netflix.

Deux cadres, deux représentations de la sorcière

Salem se déroule dans le cadre historique de la ville éponyme, au temps de la chasse aux sorcières. Cette ville, pensée comme une « nouvelle Jérusalem » par les puritains l’ayant fondée, se retrouve au centre d’une chasse aux sorcières. L’histoire se concentre autour de Mary Sibley, sorcière et dirigeante de fait de la ville, qui tente d’y conserver sa position de pouvoir.

Pour y parvenir elle contrôle les procès de sorcières et exacerbe les tensions dans la ville, jusqu’à ce que son aimé (John Alden) retourne de manière inattendue de la guerre civile étasunienne. Cela complique ses plans. Ayant découvert après le départ de ce dernier qu’elle est enceinte de lui, elle est manipulée par les sorcières de la ville et sacrifie son enfant à venir au Diable. Elle devient ainsi une sorcière. George Sibley l’épouse ensuite, sans savoir que son épouse précédente avait été empoisonnée par les sorcières. Mary Sibley finit par l’ensorceler pour se venger de lui, car elle a été forcée de l’épouser. C’est à partir de là qu’elle en vint à diriger la ville, en prétendant parler en son nom.

Les Nouvelles Aventures de Sabrina se déroulent à notre époque, dans la ville de Greendale. Sabrina, moitié humaine et moitié sorcière, est confrontée au début de la série entre la décision de faire son Baptême Sombre et abandonner sa vie d’humaine et ses relations, ou de le refuser et ne jamais être pleinement une sorcière.

Salem : un féminisme proclamé

Salem a donc comme but d’être un minimum réaliste, ce qui est montré notamment par la présence de personnages historiques, comme l’esclave Tituba, effectivement présente durant les procès. Les autres noms des personnages font référence à des personnes réelles, bien que leur histoire soit différente. De son côté, LNAS cultive un côté résolument pulp. L’esthétique de Salem se veut réaliste, de son atmosphère boueuse et sale jusqu’aux scènes et visions extrêmement gores et dérangeantes. Celles-ci étant liées à la pratique de la sorcellerie, il est possible que cela ait été un choix de réalisation ; ce qui est souligné par le générique, écrit et interprété par Marilyn Manson, alors que l’esthétique dans LNAS est beaucoup plus léchée et renvoie sans doute aucun au comic-book dont la série est issue.

Dans Salem, les sorcières sont clairement montrées comme des ennemies intérieures à combattre, des anomalies allant contre l’ordre naturel patriarcal : comme une infection corrompant la société puritaine et complotant pour son extinction. Ce sera au sens le plus littéral, puisque le but de Mary Sibley et de ses aînées sorcières est d’ouvrir un portail vers les Enfers afin de faire revenir le Diable dans le corps de son fils, « pris en otage » par ces dernières à cette fin – ce qui arrivera à la fin de la 3e saison, donnant lieu à la présence de l’inceste dans la série, puisque le Diable s’incarne dans le corps du fils de Mary et que celui-ci couchera avec elle.

Les sorcières seront ici uniquement des femmes, opposées aux puritains dont les figures visibles à l’écran ne seront que des hommes ; même si deux d’entre eux seront un temps des alliés de Mary Sibley, Issac Walton et Samuel Wainwright. Si une exception existe en Sebastian von Marburg, il est plus à considérer comme étant sous l’influence de sa mère, la Comtesse Von Marburg, avec qui il entretient une relation incestueuse et co-dépendante avant de se tourner vers Mary Sibley, avec qui il fomentera la mort de sa mère.

A contrario, dans LNAS la société des sorcier·es est montrée comme parallèle, avec ses propres règles, à celle des mortel·les, celleux-ci ne croyant pas au surnaturel – Sabrina aura donc à choisir entre deux mondes n’étant pas compatibles, notamment par le fait que les sorcier·es sont montré·es comme immortel·les. Le monde des mortel·les et celui des sorcier·es sont montrés comme coexistant et s’ignorant mutuellement, Sabrina est donc censée faire le lien entre les deux, ce qui est le thème sous-jacent à la série.

Les sorcières sont visiblement en décalage avec le monde des hommes, et Mary Sibley justifiera régulièrement ses actions comme faisant partie d’une réaction aux épreuves qu’elle a subies. Elle justifiera son attitude manipulatrice par sa volonté de survivre dans une société violemment misogyne et dangereuse pour les femmes, quitte à affliger, manipuler, corrompre des innocent·es voire les tuer (on retrouve dans ce cas Mercy Lewis, Samuel Wainwright, Isaac Walton, Anne Hale) et à trahir des allié·es au gré de ses changements d’allégeance aussi nombreux qu’hasardeux (ce sera le cas pour Tituba, John Alden et Sebastian Von Marburg). On peut également citer son mari, George Sibley qu’elle torturera littéralement jusqu’à ce qu’il soit brisé psychologiquement et lui soit soumis.

Ainsi, Mary Sibley avait placé un familier à l’intérieur du corps de Mercy afin de la contrôler et l’utiliser pour dénoncer les soi-disant sorcières afin que Mary conserve un contrôle sur la ville pendant qu’elle essayait d’accomplir le grand rite ; Samuel était un personnage masculin positif soutenant Mary qui finira piégé en enfer (bien que s’opposant au puritanisme et devenant durant peu de temps l’apprenti de Mary) ; Isaac a également été manipulé par Mary après qu’elle l’eût sauvé de la potence et Anne basculera du côté obscur de la misandrie après que Mary l’ait convaincue d’envoûter un homme déjà amoureux d’elle pour pouvoir le manipuler comme elle le faisait avec son mari – tout cela, sous couvert de se défendre contre la domination des hommes.

L’association entre sorcellerie et misandrie

L’évolution de Mercy et Anne dans la série sont symptomatiques, selon moi, de tout ce qui ne va pas dans Salem ou pour le dire très clairement : la reprise de discours masculinistes sur la supposée misandrie des féministes, tout en faisant assumer aux personnages féminins (donc, montrés négativement) un discours féministe.

Au début de la première saison, Mercy est donc présentée comme « une fille modeste, de disposition amicale et confiante, qui permet aux autres personnages de se servir d’elle », lorsque Mary Sibley se servira d’elle dans le cadre des procès pour sorcellerie. À la fin de la seconde saison, elle « devint une sorcière sadique pour qui rien n’importe à part sa revanche sur Mary, obsédée par la revanche et avec le sentiment que le monde a une dette envers elle ». Ayant été brûlée par Mary, elle s’alliera avec la Comtesse Von Marburg contre cette dernière, et apprendra d’elle sa méthode pour rester jeune et belle, qui sera une référence à ce que faisait, selon la légende, la comtesse Erzebeth Bathory. C’est ainsi qu’elle réunira des orphelines et des filles pauvres dans un bordel, prétextant les sauver de la misère et de la maltraitance par les hommes… tout en les saignant quotidiennement afin de conserver son apparence. Dans le même épisode, elle manipulera le premier magistrat de la ville (Wendell Hathorne), personnage misogyne à l’extrême et extrémiste religieux, en l’empoisonnant. Jusqu’à ce que lui aussi se soumette à elle et que soit réutilisé le cliché misogyne de la féministe castratrice en recherche de domination ( inspiré d’un mythe présent dans notre monde), dans les deux cas au sens strict comme au sens figuré – et même si je ne parviens toujours pas à juger de la transphobie de cette scène, elle reste pour le moins extrêmement curieuse.

Anne Hale était l’un des seuls personnages féminins véritablement positifs de la série, et aurait pu bénéficier d’un développement intéressant, si seulement les créateurs ne s’étaient pas contredits eux-mêmes en cours de route. En effet, on apprend que contrairement aux autres sorcières de la série, Anne possède des pouvoirs de par sa naissance ; et si elle est appelée à les développer ç’aurait été (en théorie) sans être corrompue par la misandrie ridiculement démesurée tentant de se faire passer pour du féminisme.

La série décrit donc deux types de sorcières : les sorcières par contrat (comme Mary et Mercy) et les sorcières du Berceau, ayant une affinité naturelle avec le surnaturel vouée à devenir de plus en plus puissante. Sauf que si les sorcières « contractuelles » doivent passer un marché avec le Diable, les sorcières par naissance doivent quand même en passer un pour pouvoir bénéficier des pouvoirs qu’elles ont naturellement ; contrat qui se traduit dans l’univers de la série par un viol qui ne sera entouré d’aucune tentative de justification scénaristique (puisque contredisant les règles établies par la série) : « toutes les sorcières doivent rencontrer le Diable comme prérequis au pouvoir qui leur est donné » dira le wiki de la série, sauf qu’il a déjà été établi que les sorcières de naissance ont comme source magique leur propre force intérieure.

Le personnage sera définitivement ruiné à partir de là, lorsqu’elle entame une relation amoureuse avec Cotton Mather, un puritain au grand cœur, et que Mary la convainc de l’ensorceler via un philtre d’amour pour qu’il tombe amoureux d’elle (ce qui était déjà le cas) et soit sous son contrôle total, comme cette dernière l’a fait avec son propre époux George Sibley. C’est ainsi qu’Anne, décrite à l’origine comme ayant « une volonté forte, presque têtue », et comme « une jeune femme bienveillante, empathique et rebelle » devient à la fin de l’ultime saison « séductrice, ambitieuse, manipulatrice, rusée et sans merci », surpassant même Mary Sibley par sa malignité, embrassant pleinement son stéréotype misogyne intérieur.
Cette série a cependant des personnages montrés comme positifs, dont voici la liste exhaustive :

  • Samuel Wainwright, médecin, homme de raison, sympathisant à la cause de Mary Sibley, qui finira prisonnier en enfer car il aurait pu avoir avec Mary une relation non-toxique tout en étant construit comme son pendant masculin.
  • Isaac Walton qui, après avoir été manipulé par Mary Sibley et Mercy, verra ses sacrifices récompensés en devenant chef de la garde de nuit de Salem, jurant de se venger de toutes les sorcières, dont Mercy, coupable du meurtre de son amie d’enfance.
  • Cotton Mather, prisonnier en Enfer en pensant sauver les habitant·es de Salem du Diable, incarné dans le fils de Mary Sibley, après avoir été moqué et répudié par son épouse – malgré le fait qu’il se soit opposé à son père, juge et bourreau des procès.
  • John Alden, qui parviendra à sauver Mary Sibley des griffes du Diable et l’emportera loin de Salem lorsqu’elle fut privée définitivement de ses pouvoirs, la remettant sur le droit chemin de l’épouse modèle hétérosexuelle.

S’agissant exclusivement d’hommes, on est donc loin d’une représentation positive du féminisme ou de la sorcière comme figure féministe.

La rédemption moralisatrice de la sorcière

Il est à noter que ce schéma de la femme tentatrice et misandre sauvée par l’homme cisgenre et hétérosexuel peut se retrouver dans d’autres œuvres, notamment dans le film Les Sorcières de Zugarramurdi datant de 2014, du réalisateur espagnol Alex de la Iglesia. Dans celui-ci, les aînées d’une jeune sorcière lui conseillent de « baiser comme une chienne, mentir comme elle respire, tromper les hommes, puisque c’est de son âge », pour finir à la fin du film par retrouver le droit chemin de la famille moyenne. Cela peut se voir à son apparence physique, passant d’une esthétique alternative (dont une sidecut) à une apparence plus conforme aux standards occidentaux de la féminité) grâce au personnage principal, un « homme bien », la poussant à rejeter sa famille. Il est à noter également que l’histoire est centrée sur cet homme tentant d’obtenir la garde de son fils, dévolue à son ex-femme, surnommée « Armageddon » – ceci étant une revendication des masculinistes. Comme dans Salem, on retrouve l’image des sorcières (et par extension, des femmes indépendantes) comme menaces directes pour les intérêts des hommes, leur chute moralisée par une assimilation aux stéréotypes de la féminité et de la famille nucléaire patriarcale (comme Mary Sibley et Eva, du film sus-cité, dans les œuvres citées précédemment).

Il serait sans doute bien, cependant, de rappeler que la misandrie telle que je l’ai présentée précédemment n’existe pas, et n’est tout au plus qu’un fantasme antiféministe. La « misandrie », telle qu’elle est parfois dénoncée, est à rapprocher de la catharsis : à savoir se décharger de la pression mentale et sociale subies par le fait d’être une personne minorisée par des traits d’humour absolument inoffensifs, alors qu’en face se produisent des violences ayant des conséquences bien réelles sur la vie des individu·es concerné·es.

Or, Salem et Les sorcières de Zugarramurdi transforment ce comportement, dans tout ce qu’il peut avoir de sain sur le plan psychologique, en oppression supposée et en montrant toute tentative et volonté d’émancipation des femmes comme un danger civilisationnel – comme Mary Sibley appelle « féminisme » sa volonté d’asseoir sa domination symbolique sur Salem, peu importe qui elle manipulera, trompera ou tuera pour arriver à ses fins. Ces œuvres ne sont donc que des parodies dangereuses de féminisme.

Le Diable comme figure patriarcale

Une constante dans les œuvres de fiction sur les sorcier·es prenant ou utilisant l’angle du féminisme est le rapport qu’ont les sorcier·es avec le Diable. Comme expliqué, dans Salem les sorcières y sont soumises, puisque tout l’enjeu de la série sera de le faire revenir sur Terre ; ce qui ne consiste finalement qu’en une soumission à une autre autorité patriarcale, comme le montre le viol en contrepartie à l’acquisition de pouvoirs.

Un des points intéressants des Nouvelles Aventures de Sabrina est que cette série cherche à se distinguer de ce modèle.

L’intrigue de la saison 1 de cette série consistera aux questionnements de Sabrina pour savoir quelle vie et voie choisir, entre sa vie de mortelle et ses relations lycéennes ou son héritage paternel en tant que sorcière. Ce choix sera symbolisé par son baptême sombre, durant lequel elle devra signer le livre de la bête et vouer son âme au Diable ; ce que ses proches la pousseront à faire. La symbolique du mariage chrétien et d’une domination symbolique sera aussi reprise, par la robe de mariée ainsi que par le fait que la mariée sorcière doit réserver sa nuit précédent le mariage au Diable ; rappelant le mythe du droit de cuissage féodal.

Car si la société des sorcier·es est le reflet inversé de celle des mortel·les, le système de domination masculine y a également cours, de manière affichée. Il est donc clairement demandé à Sabrina de se soumettre à l’autorité du Diable et du Grand Prêtre de cette église, ce que Sabrina refusera de faire et contestera, à de nombreuses reprises. Ainsi, si Salem parle de féminisme, les personnages de Sabrina auront des attitudes et un discours féministes ; ce qui changera beaucoup de choses.

Un féminisme montré

Ainsi, au lieu de dire que les actions des personnages sont féministes, la série LNAS est cohérente avec la visée de convergence des luttes promue par le W.I.T.C.H. ; et se distinguera déjà par la diversité dans ses représentations. Si dans Salem tous les personnages étaient blanc·hes et hétérosexuel·les (à l’unique exception de Tituba, une femme noire), les NAS montrent de nombreux personnages racisé·es, en tant que protagonistes aussi bien qu’antagonistes : on trouvera ainsi Prudence et Agatha comme antagonistes principaux de la première saison, au charisme non négligeable, ainsi qu’Ambrose Spellman et Rosalind Walker comme protagonistes de la première importance. Si l’orientation de plusieurs personnages est clairement définie (Sabrina est une femme hétérosexuelle), il semble que dans la société des sorcier·es, la pansexualité est complètement normalisée sinon encouragée (Ambrose est un homme ouvertement pansexuel). Mais excepté ces quelques exemples, dont ceux cités précédemment, l’orientation des personnages est globalement passée sous silence. Enfin, la série dépeint le parcours de Théo Putnam, ayant fait son coming-out transmasculin au cours de la série, étant appelé à vivre le même parcours que sæ acteurice, conduisant à une représentation des personnes non-binaires dans la série – représentant et dénonçant également les violences transphobes que les jeunes personnes transgenres peuvent subir.
On pourra également relever un clin d’œil au W.I.T.C.H., puisque dans la première saison Sabrina fondera avec ses ami·es Rosalind et Théo une association répondant à l’acronyme W.I.C.C.A., pour « Women’s Intersectional Cultural and Creative Association » (« Association féminine et intersectionnelle culturelle et créative »).

Le point central du propos féministe de LNAS reste cependant dans le rapport qu’entretient Sabrina avec l’autorité, plus particulièrement ses rapports conflictuels avec le Diable et le Père Blackwood, grand prêtre de l’Église de la Nuit. Elle n’aura de cesse de chercher à contrarier leurs plans et à s’opposer à eux, alors que son entourage tentera de l’influencer afin qu’elle renonce à son attitude rebelle et à faire ce que l’on attend d’elle, par pur traditionalisme.

C’est ainsi que la première saison sera marquée par les tentatives du Diable et de ses agents de manipuler Sabrina pour qu’elle lui accorde son âme, alors que la seconde saison tournera autour d’une contestation beaucoup plus directe de l’hégémonie du Père Blackwood.

Une opposition claire entre une sorcellerie féministe et l’ordre patriarcal

Si Sabrina finira effectivement par signer le livre de la Bête, ce sera en réponse aux manipulations du Diable, qui mettra ses ami·es (et la ville de Greendale) en danger. Au lieu de la tradition, représentée dans son entourage par sa tante Zelda, très attentive au respect de son héritage de sorcière, elle choisira comme mentore Mary Wardwell, la directrice de son lycée (même si elle s’avère être sous l’influence d’une démone). Celle-ci la poussera à se rebeller contre les structures patriarcales du monde des humain·es, à s’affirmer en tant que femme et à choisir la voie de la sorcellerie. Si Sabrina suivra effectivement les conseils de Mary Wardwell, ce ne se sera que pour voir son attitude contestataire et ses positions féministes se renforcer, l’amenant à remettre en cause la structure patriarcale du convent et l’influence du Père Blackwood sur celui-ci, ce qui constituera donc l’intrigue de la seconde saison.

Celui-ci révèlera finalement sa volonté de réserver les plus hautes fonctions de l’Église de la Nuit aux hommes, en mettant à l’honneur une faction qu’il contrôle au sein de l’Église de la Nuit (et dont il se sert comme gardes du corps et assassins), la Société de Judas, construite sur cinq préceptes :

  • « Les Fils de Satan sont les héritiers de la Terre. Prenez ce que vous désirez, comme cela est votre droit, par le feu, le sang ou la tromperie. »
  • « Les mortel·les sont les pourceaux de la Terre. Nous ne devons pas nous mêler à elleux. »
  • « Les Fils de Satan sont les bergers des hommes. »
  • « Ainsi que Lillith servait Satan, les sorcières doivent servir les sorciers. »
  • « Les sorciers doivent réclamer la domination de l’Église de la Nuit, tout comme leur Père domine l’Enfer. »

De plus, l’aspect patriarcal de la société des sorcier·es est mis en avant durant cette saison, par le biais des violences misogynes perpétrées contre les tantes de Sabrina. Hilda sera victime de chantage sexuel de la part de la plus haute autorité de l’Église, et Zelda sera envoûtée par le Père Blackwood afin de lui être soumise. On retrouve ici le type de manipulations présentes dans Salem, mais montrées comme négatives, sans discours contradictoire. De plus, le thème de la « prérogative » sexuelle du Diable sur ses adorateurices déjà présente dans Salem sera également utilisé ; excepté que dans LNAS celle-ci sera montrée sans ambages (sans que cela soit graphique, cela dit), comme ce dont il s’agit : d’un viol.

Il est également à mentionner que le père de Sabrina trouvera la mort (avant la temporalité de la série) durant son vol le menant à un rendez-vous avec l’Antipape, dans une tentative de réformer les préceptes de l’Église de la Nuit dans une optique diamétralement opposée à celle de Blackwood :

  • « Tout comme les mortel·les sont les héritier·es divin·es de la Terre, les sorcier·es en sont les héritier·es infernalaux. Iels partagent un destin et foyer communs. »
  • « Non seulement les sorcier·es peuvent se mêler, aimer, et vivre parmi les mortel·les, il s’agit de leur prérogative sacrée. »
  • « Tout comme Lilith était la mère des démons, les sorcières doivent être révérées comme les matriarches de l’Église de la Nuit. »
  • « La magie est le don du Seigneur Obscur aux sorcier·es. Elle peut et doit être utilisée pour le plaisir, le gain personnel, et réjouir les sens. »
  • « Seule la véritable union des mortel·les et de leurs adelphes sorcier·es fera advenir l’Ère de l’Étoile du Matin. »

Un parallèle peut donc être fait entre le Diable et le Père Blackwood, dans le sens où tous les deux sont des autorités patriarcales usant de leur position pour mentir et manipuler les personnes leur étant inférieures hiérarchiquement. Cela occasionnera une évolution des personnages à la toute fin de la seconde saison.

Prudence, autrefois alliée à Blackwood se rendra compte de ses mensonges et rejoindra Sabrina dans sa lutte contre celui-ci. La fin de la saison apprendra de plus aux spectateurices que la démone envoyée par le Diable pour tenter Sabrina était en réalité Lilith ; qui, à ce moment-là, se rendra compte que le Diable l’a elle aussi manipulée et que toutes ses promesses n’étaient que mensonges, et commencera à lutter contre lui.

Cela sera l’occasion pour elle, ainsi que pour les autres sorcier·es, durant le dernier épisode paru de la série, de se retourner contre ces figures : Prudence se dévouera à pourchasser Blackwood, s’étant enfui, tandis que Sabrina et les survivant·es du convent fonderont l’Église de Lilith.

Si la sorcière a depuis longtemps intégré la pop-culture, sa réappropriation militante a rattrapé ces dernières années sa représentation dans les œuvres de fiction. Mais force est de constater que le discours derrière a assez peu changé, lui : la même vision de la sorcière et les mêmes crimes imaginaires dont elles ont été accusées lors des procès de sorcière passés depuis dans l’inconscient collectif sont toujours utilisés, en se parant d’une misogynie clairement assumée. Les Nouvelles Aventures de Sabrina changent cela ; en espérant que nous pourrons bientôt voir d’autres projets représentant les sorcières comme ce qu’elles étaient: des femmes libres, épanouies, rebelles et indépendantes.