Le 16 février dernier, le magazine Deuxième Page organisait à Paris son premier « Popissime », une table ronde sur les séries télé et le féminisme. Nous avons eu le plaisir d’y assister, nous avons pris des notes, ajouté environ un milliard de séries à notre pile à voir, et nous allons tenter de vous résumer tout ça !

« Le monde des séries télévisées se métamorphose. Depuis plusieurs années, le contenu proposé au public a changé. Cela est autant le fait des nouvelles structures de financement (Netflix, Hulu, Amazon…) que des nouveaux usages du public, ou des bouleversements sociétaux. La pop culture influence grandement nos vies. Sa portée est telle qu’elle se transforme bien souvent en phénomène de société. Alors que le mouvement féministe semble prendre une place de plus en plus importante dans le débat public et se fait récupérer par de grandes corporations, l’on peut s’interroger sur l’influence que celui-ci a pu avoir sur les séries que nous regardons.

Depuis Buffy contre les vampires et Sex and the City, lesquelles ont marqué un tournant dans la représentation des personnages féminins sur petit écran, les choses ont-elles évolué ? Indéniablement. Mais s’il est important de noter (et d’apprécier) les améliorations de ces dernières années – avec de nouvelles séries qui donnent la place à des représentations plus authentiques et plus diverses ainsi qu’à de nouveaux modèles –, il est intéressant d’analyser ces évolutions sous l’angle sociétal, en questionnant notamment les structures capitalistes qui leur permettent de voir le jour.

Le changement s’est-il opéré autant sur le petit écran que dans les salles d’écriture et les équipes techniques ? Où en sommes-nous vraiment ? Pourquoi un tel décalage persiste-t-il entre les productions américaines et françaises ? En 2018, la révolution féministe dans les séries a-t-elle vraiment eu lieu ? »

Présentation de l’évènement par Deuxième Page

Pour répondre à ces questions, 5 intervenantes étaient invitées :

Les années 1990-2000 et les séries qui osent

À la question « quelle série vous a marquée comme tournant féministe ? », les intervenantes ont été plusieurs à citer Buffy contre les vampires (The WB, Joss Whedon, 1997 – 2003), pour son héroïne badass, qui botte des culs la nuit et renverse le trope [1] de la demoiselle en détresse. Cette série pose en effet la question de la place des femmes dans l’espace public, notamment dans le fait d’en reprendre possession la nuit. Dans des genres très différents, Sex and the City (HBO, Darren Star, 1998 – 2003) et Angela 15 ans (ABC, Winnie Holzman, 1994 – 1995) ont permis d’aborder différentes facettes de la vie d’une femme. La sexualité des femmes adultes, à laquelle on n’avait pas encore accès à l’époque, dans le cas de la première ; et l’intériorité d’une adolescente dans le cas de la seconde, avec une voix off qui dévoilait une jeune femme un peu perdue, et moins normée que la plupart des personnages féminins de l’époque. Desperate Housewives (ABC, Marc Cherry, 2004 – 2012), quant à elle, a permis de voir ce qui se tramait « derrière le vernis » de la mère de famille états-unienne ; elle a participé à casser le mythe de la famille parfaite, comme l’avait fait le film American Beauty quelques années auparavant.

Et la représentation dans tout ça ?

Avec l’arrivée des nouvelles plateformes, le code de censure qui existe sur les networks états-uniens disparaît, donc les choses peuvent évoluer. Cependant, il faut avoir conscience que cela ne concerne qu’une minorité des séries. En 2017, 73 % des séries sont showrunnées par des hommes. Quand on parle de séries féministes, ou représentant une diversité LGBT+, il faut garder en tête qu’il s’agit encore de niches : elles sont plus nombreuses, mais quand on prend en compte le nombre total de séries produites, on reste sensiblement sur les mêmes pourcentages.

La représentation répond à un besoin de reconnaissance, un besoin de « se voir », qui est important pour exister socialement. Par exemple, avec The L Word (Showtime, Ilene Chaiken, 2004 – 2009), on voit apparaître le personnage de Jenny, et avec elle enfin une représentation bisexuelle. Il n’y a pas eu d’autres séries sur ces sujets depuis, avec le même retentissement, la même portée.

L’effet Scully a également été évoqué, en référence au personnage de Dana Scully dans X-Files : Aux frontières du réel (Fox, Chris Carter, 1993 – 2002, 2016 – 2018). L’existence de cette agente spéciale du FBI, diplômée en physique et en médecine légale a poussé de nombreuses jeunes filles à s’intéresser aux sciences et à se lancer dans des carrières jusque-là considérées comme très masculines et où les femmes sont largement sous-représentées.

La télévision fourmille de tropes concernant les minorités. On peut citer la série Engrenages (Canal+, Alexandra Clert & Guy-Patrick Sainderichin, 2005 – en production), dans laquelle les seuls personnages racisés sont soit des hommes interpellés et menottés, soit des prostituées.

La série Insecure (HBO, Larry Wilmore & Issa Rae, 2016 – en production) a été souvent évoquée lors de cette table ronde comme exemple marquant. Elle est regardée à 50 % par un public blanc, ce qui prouve qu’avoir une série avec une majorité de personnages noirs n’est pas un obstacle à ce qu’elle soit regardée par un large public. Elle est sur un network, placée sur un des meilleurs créneaux horaires et elle cartonne !

Une des intervenantes a cité South Park (Comedy Central, Trey Parker, Matt Stone, 1997 – en production), dans laquelle, en dehors du cuisinier, le seul personnage noir est un enfant qui s’appelle… « Token Black » (« Caution noire »). Ce qui prouve bien que les créateurs de South Park sont tout à fait conscients que ce personnage n’est là que pour éviter d’avoir à se justifier de n’avoir que des personnages blancs.

En vrac ont été présentées les séries Pose (FX, Ryan Murphy, Brad Falchuk & Steven Canals, 2018 – en production), qui met en scène des personnages transgenres racisés et a été écrite avec l’aide de personnes concernées, ainsi que I love Dick (Amazon, Jill Soloway, 2016 – 2017), unique en son genre et considérée par certaines comme un manifeste féministe.

L’influence de la personne derrière la caméra

Dans certains cas, on sent qu’une writing room (presque) entièrement composée d’hommes cis blancs s’est penchée sur ce que racontaient les adolescent·es sur Twitter et Tumblr, et en a tiré une liste de mots clés à mélanger pour obtenir une série qui selon eux parle à tou·tes. Dans le genre, le reboot de Sabrina, l’apprentie sorcière (ABC puis The WB, Nell Scovell, 1996 – 2003), Les Nouvelles Aventures de Sabrina (Netflix, Roberto Aguirre-Sacasa, 2018 – en production), est présenté comme l’arnaque du siècle. Pour autant, il ne faut pas tomber dans le piège de l’essentialisation lors que l’on évoque le genre des scénaristes : ce n’est pas parce qu’une série est écrite uniquement par des femmes qu’elle sera féministe, et au contraire des hommes peuvent écrire des œuvres relevant du discours féministe.

Ce n’est pas parce qu’une série est écrite uniquement par des femmes qu’elle sera féministe.

S’il est aujourd’hui plutôt facile de trouver sur Netflix et consorts une série répondant parfaitement à certains critères, il ne faut pas oublier que les changements sociétaux passent aussi par le choix des networks (notamment les chaînes privées) qui choisissent de diffuser des séries avec des thèmes féministes ou LGBT+ ou une représentation des personnes racisées.

L’argent reste le nerf de la guerre

Sans surprise, l’argent est un facteur non négligeable. Pour exister, une série doit être achetée par un diffuseur, que ce soit un network ou un des nouveaux acteurs du domaine (Netflix, Amazon, Hulu…).

Tout semble indiquer que les femmes subissent une sorte de double peine : si elles travaillent sur un projet qui est un échec, elles n’auront probablement pas de deuxième chance, et on considérera que le public n’est pas intéressé par ce sujet. Alors qu’une série ou un film pulvérisé·e par la critique met très rarement fin à la carrière d’un homme blanc…

Tout ceci a des conséquences sur la forme des séries réalisées par des femmes : elles ont souvent de petits budgets, et se concentrent sur des personnages en pleine introspection, qui ne demande que le décor d’un appartement. On est loin des budgets de Games of Thrones

Malgré ce triste constat, l’intervenante Nora Bouazzouni a tenu à nous faire part de son optimisme : s’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, on ne peut pas nier que beaucoup de progrès ont été faits récemment en matière de séries et de représentation. La longue liste de recommandations des participantes en est l’exemple même. Pour autant, il ne faut pas cesser d’être exigeant·es en ce qui concerne notre consommation audiovisuelle. C’est en étant critique, en continuant d’examiner les séries sous un angle militant, en se faisant entendre des networks que l’on s’assurera de plus en plus de productions de qualité. Restons vigilant·es !

Les recommandations des intervenantes

Jennifer Padjemi

SMILF, sur Showtime, créée par Frankie Shaw, 2017 – en production
Broad City, sur Comedy Central, créée par Ilana Glazer et Abbi Jacobson, 2014 – en production
The Good Fight, sur CBS, créée par Robert King, Michelle King & Phil Alden Robinson, 2017 – en production. Suite de The Good Wife (CBS, Robert King & Michelle King, 2009 – 2016)

Nora Bouazzouni

Baroness von Sketch Show, sur CBC Television, créée par Carolyn Taylor, Meredith MacNeill, Aurora Browne & Jennifer Whalen, 2016 – en production
United States of Tara, sur Showtime, créée par Diablo Cody, 2009 – 2011
Hit & Miss, sur Sky Atlantic, créée par Paul Abbott, 2012 [2]

Iris Brey

I love Dick, sur Amazon, créée par Jill Soloway, 2016 – 2017
Transparent, sur Amazon, créée par Jill Soloway, 2014 – en production
Russian Doll, sur Netflix, créée par Natasha Lyonne, Leslye Headland & Amy Poehler, 2019 – en production
The Americans, sur FX, créée par Joe Weisberg, 2013 – 2018
Better Things, sur FX, créée par Pamela Adlon & Louis C.K. (sic), 2016 – en production

Hélène Breda

One Day At a Time, sur Netflix, créée par Gloria Calderón Kellett & Mike Royce, 2017 – en production
G.L.O.W., sur Netflix, créée par Liz Flahive & Carly Mensch, 2017 – en production
The Bodyguard, sur BBC One, créée par Jed Mercurio, 2018 – en production
The Fall, sur BBC Two, créée par Allan Cubitt, 2013 – 2016

Marion Olité

Good Trouble, sur Freeform, créée par Joanna Johnsonn Peter Paige & Bradley Bredeweg, 2019 – en production. Il s’agit d’un spin-off de The Fosters (ABC Family, puis Freeform, Bradley Bredeweg & Peter Paige, 2013 – 2018)
Vida, sur Starz, créée par Tanya Saracho, 2018 – en production
Halt and Catch Fire, sur AMC, créée par Christopher Cantwell & Christopher C. Rogers, 2014 – 2017
Crazy Ex-Girlfriend, sur The CW, créée par Aline Brosh McKenna & Rachel Bloom, 2015 – en production

Encore bravo à l’équipe de Deuxième Page pour cette table ronde très réussie. Si vous êtes à Paris, nous vous encourageons à suivre leur actualité, pour ne pas rater les prochains « Popissime » !

Notes de bas de page

[1] Un trope, en anglais, est une idée, une phrase ou une représentation que l’on retrouve de façon récurrente dans l’œuvre d’un artiste, dans un genre particulier, etc.

[2] Dans cette série, l’actrice Chloë Sevigny joue le rôle d’une femme transgenre. Nous tenons à souligner l’importance de caster des acteurices trans pour jouer des personnages trans, comme nous l’avons souligné lors de la sortie de The Danish Girl. Chloë Sevigny a d’ailleurs déclaré en 2018 qu’elle ne jouerait plus de personnage trans pour ces raisons.