En avril, ne te découvre pas d’un fil… osophie ! C’est avec ce jeu de mots hilarant que pour le club de læcture de ce mois-ci, nous avons mis la philosophie en avant !

Vous avez lu quoi chez Simonæ ?

Wanderingfowl
Je me suis lancée dans la lecture d’Hannah Arendt, avec Du mensonge à la violence. Elle y explore les « racines du mal », c’est-à-dire ce qui permet le passage du mensonge et de l’intoxication à l’acceptation crédule ou à la contestation du pouvoir établi. Beaucoup de ses théories ont des échos très actuels, notamment au sujet de la violence étatique et du populisme : l’illusion promet le meilleur mais entraîne malheureusement vers le pire.
Cette lecture a été assez déprimante, surtout dans un mois imprégné de contestations du gouvernement et de répressions de la part de celui-ci. L’histoire semble se répéter encore et encore, puisque les grandes lignes du conflit étatique et des rébellions populaires étaient déjà dessinées par Arendt dans cette œuvre publiée en 1972.

Petiteminipizza
Ce mois-ci, j’ai décidé de me lancer dans Au-delà du PIB – Pour une autre mesure de la richesse, de Dominique Méda. Je vous avouerai que je n’avais plus lu de philosophie depuis les cours au lycée, et que je ne m’en portais pas plus mal que ça.
J’ai donc été surprise par ce livre, et agréablement par-dessus le marché ! On y retrouve en tout premier une présentation qui permet de résumer le contexte de ce livre, mais surtout un des précédents travaux de l’autrice, Qu’est-ce que la richesse ?, ce qui est très appréciable, car cela facilite beaucoup la compréhension. Le style est accessible à tou·tes, même pour moi qui ne suis une habituée ni de la philosophie ni de l’économie.
On trouve également dans ce livre une référence à certaines situations contemporaines, notamment les passages nous parlant de « l’utilité sociale » et des services publics, écho d’autant plus intéressant qu’il nous apporte des arguments peu évoqués dans les débats actuels, des arguments qui questionnent la sacro-sainte équation « croissance = progrès ».
Si je m’intéressais peu à la philosophie auparavant, ce livre m’a convaincue d’y jeter plus fréquemment un œil, et de lire d’autres travaux de Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition ? en tête.

Beige
Ce mois-ci, j’avais à ma disposition La sexuation du monde : réflexions sur l’émancipation de Geneviève Fraisse, qui colle parfaitement au thème d’avril. Plus qu’un essai en tant que tel, il s’agit ici d’un recueil de plusieurs textes, discours ou entretiens de l’autrice. À travers le travail d’autres écrivain·es, penseureuses, philosophes (on retrouve par exemple Simone de Beauvoir ou Jean-Jacques Rousseau) mais aussi artistes ; ainsi, dans le chapitre consacré au tableau La Sculpture de Joseph-Fortuné Layraud, Geneviève Fraisse s’interroge sur la raison qui a poussé le peintre à représenter une sculptrice à demi-nue, telle une statue gréco-romaine classique.
Ce recueil de textes est divisé en deux parties (« Pour toutes » et « Pour chacune »), qui reprennent la théorie de Rousseau concernant la volonté générale telle que décrite dans Le Contrat social (« pour le bien de tou·tes ») et la volonté de tou·tes (la somme des volontés personnelles de chacun·e), dont Geneviève Fraisse se sert pour penser l’émancipation des femmes par rapport aux hommes. Alors que « Pour toutes » vient analyser cette émancipation sous le prisme politico-social (du philosophe allié des féministes François Poullain de la Barre, au Mouvement de Libération des Femmes des années 1660-1970), « Pour chacune » prend l’exemple des femmes artistes, de leur « démarche créatrice », et de leur représentation dans les arts (Paprika avait d’ailleurs rédigé une excellente série d’articles sur le sujet).
La Sexuation du monde m’a beaucoup interpellée car il s’agit ici d’un recueil de courts textes, que l’on peut lire en choisissant les sujets qui nous intéressent, ou de façon linéaire pour avoir un portrait de la représentation féminine dans la société, à travers les arts, mais pas seulement. L’autrice achève son introduction par cette phrase que j’ai jugé très pertinente : « Et, peut-être, parler de sexuation du monde, c’est tout simplement asséner une évidence philosophique au cœur même de l’Histoire. »

Maël Beau Sang
> Rebecca Solnit, As Eve Said To The Serpent: On Landscape, Gender and Art (en anglais uniquement hélas)

Si le nom de Rebecca Solnit ne vous dit rien, c’est probablement parce que la rapide expansion du terme « mansplaining » (mecsplication en français), et sa réactualisation contemporaine, font que l’on a malheureusement oublié que c’est bel et bien elle qui en est à l’origine. Rendons donc à César ce qui est à César, et penchons-nous aujourd’hui sur cette essayiste critique dont les analyses affûtées ont, près de dix ans après leur publication originale, toujours autant de verve à revendre.
As Eve Said to the Serpent, outre son titre magnifiquement évocateur, c’est d’abord et avant tout une étude phénoménologique originale (i.e, qui sort des sentiers battus) de la notion de paysage – comprendre : en tant que terrain littéral à arpenter, mais aussi en tant que terreau philosophique. Solnit y parle ainsi des paysages socio-culturels sur lesquels nos idées politiques du genre et de l’art, notamment, entrent en friche. Car le paysage n’est pas toujours hospitalier, et c’est ce que va prouver cette collection de textes, véritable recueil de réflexions topographiques qui cartographient tant la pensée de ces espaces liminaux que le lien proprement « terrien », humain, qui les unit. Chaque essai met en évidence une tension, de possibles jeux et lieux de pouvoir où quelque chose se noue – un enjeu, un indice de compréhension du monde ? La grille de lecture proposée est d’une subjectivité d’une rare virtuosité, qui allie solides références et grâce de compétence. Le résultat, servi par une iconographie abondante, en est ce florilège de 19 curiosités paysagères en pistes et dénivelés, qui font appel à tout le grand esprit de leur autrice, mais aussi à son humour et à sa propre charge affective. La randonnée est longue, mais gratifiante ! Rebecca Solnit y visite cavernes et déserts, frontières et nuées, et propose, à travers l’analyse riche d’oeuvres d’art contemporain (ce qui mérite en soi d’être souligné, tant cet art est souvent dédaigné) qui couvre aussi bien la photo et le tissage que la sculpture et la performance ; une analyse brillante de l’articulation persistant entre ces trois prédicats poreux : art, paysage et études de genre. J’ai particulièrement aimé son développement autour de la théorie de l’ « exquisite », comme elle le qualifie, qui reste à mes yeux une excursion brillante, en via ferrata, au sein du corps, de ses marges et reliefs troubles. Solnit dépasse le carcan des matières pour aller résolument vers une approche pluridisciplinaire, un parti-pris plus que bienvenu face à la rigidité de la dualité nature/culture, dont elle teste la fluidité. Une lecture édifiante !

 

Et en mai, on lit quoi ?

En mai, fais ce qu’il te plaît ! Nous n’avons donc pas résisté à un jeu de mots un peu facile pour le thème de ce mois-ci : Mai-moire. Voici des exemples de livres à lire :

On se retrouve donc le mois prochain, et d’ici là, bonne læcture !