Les 9 et 10 juin derniers avait lieu le festival Lyon BD. Je vous propose un petit compte-rendu de mes journées sous une tente par 40° C. Au programme : des conférences, des expositions (dont certaines visibles jusqu’en juillet !) et une sélection de livres écrits et/ou dessinés par des femmes, choisis avec amour !

Si le festival Lyon BD est officiellement annoncé sur deux jours, les 9 et 10 juin, il est important de rappeler qu’il est en fait un peu plus long : le 8 juin avait lieu la journée professionnelle, destinée aux personnes travaillant dans le milieu de la bande dessinée, et la programmation du festival, notamment le OFF [1], s’étend parfois jusqu’au mois de juillet.

Et si nous parlions d’amour et de cul ? Cette année, ces thèmes étaient bien présents lors du festival, avec deux conférences sur la sexualité en bande dessinée, et une sur la bande dessinée L’art d’aimer créée sur commande de Lugdunum (anciennement musée gallo-romain).

Nous débuterons par un petit tour d’horizon de ce que j’ai pu vous rapporter du festival à ce sujet. On parlera ensuite de bande dessinées racontant des histoires de vie, réelles ou fictionnelles, et d’albums jeunesse.

Sexualité et bande dessinée : table ronde avec Quentin Zuttion, Cy et Zack Deloupy

Quentin Zuttion, Cy et Zack Deloupy, table ronde « Sexualité et bande dessinée ». Crédits : Francesco Lamonaca pour Lyon BD Festival.

Quentin Zuttion, Cy et Zack Deloupy, table ronde « Sexualité et bande dessinée ». Crédits : Francesco Lamonaca pour Lyon BD Festival.

J’ai pu assister à la table ronde du 8 juin « Sexualité et bande dessinée » où intervenaient Cy (Le vrai sexe de la vraie vie), Quentin Zuttion/Monsieur Q (Chromatopsie) et Zack Deloupy (Love Story à l’iranienne). L’idée était d’échanger autour de la représentation des sexualités en bande dessinée, de leurs traitements à travers le travail de ces auteurices et dessinateurices, chacun·e ayant publié au moins un album abordant cette question.

À la première question posée par la modératrice Sonia Déchamps (journaliste à radio Mouv’) – « Pourquoi cette envie de raconter la sexualité ? » –, Cy rappelle avant tout chose que « le plus important c’était de montrer et surtout de dédramatiser. »

Elle explique que dans ses albums elle a une réelle volonté pédagogique, déjà par son propos, qui nous sort totalement des préceptes préétablis et normés concernant la sexualité : « l’hétérosexualité en couple avec une seule personne toute notre vie, ce poncif horrible », mais aussi par leur construction : on retrouve au fil des histoires des planches « point cul » avec des explications claires et précises sur des pans de la vie sexuelle.

Ces dernières sont disponibles en libre accès ici, vous pouvez donc les partager, les imprimer, tant que vous respectez les quelques règles qu’elle a posé. Son but est vraiment qu’elles puissent être utilisées par les personnes qui en ont besoin.

Point Cul : La Protection. Le Vrai Sexe de la Vrai Vie, Cy.

Point Cul : La Protection. Le Vrai Sexe de la Vrai Vie, Cy.

À la question « Comment sont construits les albums du Vrai sexe de la vraie vie ? », Cy avance que « Le but n’était pas non plus qu’il y ait des cases et que tout le monde rentre dedans ; mais je voulais représenter des sexualités qui passent complètement inaperçues et qui sont camouflées dans cette société. » 

Elle nous parle en effet de la représentation des personnes dans le spectre asexuel, souvent montrées par la société comme ayant un « problème de libido » [sic], ou encore de celle des personnes transgenres, dont la représentation (quand elle existe) alterne souvent entre fétichisation ou curiosité mal placée.

Pour ses histoires, Cy a fait des appels à témoignages, et consigné chaque réponse, en étant parfois étonnée de leurs multiples points communs : « Les personnes racontaient la même histoire et pensaient qu’elles étaient seules. Quand ça touche autant de monde sur un panel aussi réduit c’est qu’il faut en parler. » Elle décide donc parfois de regrouper les témoignages en une seule histoire, pour aborder ces thèmes récurrents. D’autres fois, elle choisit de mettre en dessin une histoire qui l’aura touchée particulièrement : « il y a des histoires, quand tu les lis, elles se gravent dans le crâne. »

Quentin Zuttion, lui, n’est pas dans une optique pédagogique ; à travers Chromatopsie il travaille sur les émotions, notamment celles qu’on a du mal à exprimer et sur comment elles pourraient se transcrire si elles prenaient forme sur notre corps.

« Quand on ne sait pas comment expliquer, on passe par le corps. Pour moi, c’était intéressant dans le dessin de parler de ces mutations. Toute la question du corps et de comment on le complète. Ça m’énerve quand on ne voit pas les choses. C’est toute la question de “je ne sais pas ce que tu as, montre-moi”. C’est viscéral. »

Son travail est plus dans une lancée métaphorico-fantastique. « Je pense que le sexe, ça dit beaucoup de choses de nous, à des moments différents de nos vies on baise jamais de la même manière. J’essaye de voir comment tout ça se traduit dans nos émotions et comment ça se traduit en nous. » Il s’agira pour læ lecteurice d’être témoin d’une histoire, parfois triste, parfois belle, parfois violente, parfois douce.

Ce qu’il faut défoncer c’est le patriarcat.

Il nous parle aussi de l’importance de la revanche dans son album, notamment en lien avec le coming-out.

« On vient s’excuser de quelque chose. Je voulais que ça explose, qu’il n’y ai pas ce côté “oui je vais te protéger t’inquiète pas, mais c’est pas grave j’aime les chattes”. Je voulais que pour une fois il y ait cette histoire où elle part n’importe où. […] On passe quand même toute une partie de nos vies à mentir aux autres et à soi-même. À un moment il faut que ça pète. »

Son album s’intéresse également à la première fois, « la découverte, quand on tâtonne, ces moments de doute. »

L’auteur tient aussi beaucoup à la représentation, dans les corps et dans les âges, car pour lui il est important de faire apparaître une diversité au niveau des récits. De l’enfance, avec la découverte des émotions et premiers émois, à la vieillesse, il représente des sexualités et des corps variés. Défoncer les normes ? « Ce qu’il faut défoncer c’est le patriarcat. On y va forcément, on va tout défoncer, c’est le futur. »

En 2016, Zack Deloupy a publié Love Story à l’iranienne, album pour lequel il a travaillé avec Jane Deuxard. Il explique que la bande dessinée contenant de la sexualité est souvent un genre masturbatoire qui ne l’intéresse pas, il souhaitait « raconter une histoire avec du sexe explicite, de deux points de vue, un masculin et un féminin ». C’était important pour lui de travailler avec une scénariste femme, pour avoir son point de vue. Celle-ci l’a notamment ramené à beaucoup de réalisme en introduisant par exemple des éléments comme la culpabilité : « Comment on résout cette histoire ? On s’est embrasé·es avec du sexe, mais qu’est-ce qu’il se passe après ? Quelles sont les conséquences de tout ça ? ». Dans son histoire, le sexe est une partie intégrante de l’intrigue, mais il s’agit avant tout d’un récit : « il y a des moments sexués, sexuels, mais ils ne sont pas gratuits. »

Dans le même ordre d’idées, travailler sur le sexe, c’est aussi pour lui avoir un horizon nouveau de développement à l’intérieur de l’histoire : « il y a des moments de décrochage possible quand on dessine des scènes de sexe, où l’on peut sortir du corps. »

Zack Deloupy a notamment décidé de faire un travail important de choix de cadrage, pour contraster avec des représentations omniprésentes des corps, influencées par le porno mainstream.

Tou·tes parlent aussi de la difficulté de trouver un·e éditeurice quand on travaille sur un projet contenant des scènes érotiques. « J’ai bien galéré parce que je ne rentrais pas dans les cases de “masturbatoire” ou de “pédagogie” » explique Cy. Étaient-iels prêt·es à faire des concessions sur leur ouvrage pour être publié·es ?

« J’étais d’accord pour faire des concessions graphiques mais pas sur le fond. J’ai fait zéro concession jusqu’à trouver l’éditeur. En même temps on m’a fait zéro concession aussi puisqu’on n’a pas voulu m’éditer. » – Cy De même pour Quentin Zuttion et Zack Deloupy, aucune concession envisageable sur le fond de l’histoire.

L’art d’aimer : rencontre avec Sara Quod et Jean-Christophe Deveney

Titre : L’art d’aimer, manuel de séduction antique à l’usage des contemporains
Auteurices : Sara Quod (dessin) ; Jean-Christophe Deveney (scénario)
Éditions : Lapin Genre : Humour, amour
Nombre de tomes : 1
Pages : 64 pages
Prix indicatif : 16 €
ISBN : 978-2-377-54021-1
Date de sortie : 24 août 2018

Cette bande dessinée s’inspire de L’Art d’aimer écrit il y a plus de 2 000 ans par Ovide, un poète latin. Dans cet ouvrage, Ovide donne des conseils à son lectorat en matière de séduction, d’abord en expliquant aux hommes comment séduire une femme, ensuite comment entretenir la flamme, et enfin, enseigne aux femmes les efforts à fournir pour attirer les hommes (comment s’habiller, être dociles et gentilles etc.). 2 000 ans vous dites ? On pourrait pourtant croire qu’il s’agit du livre d’un pick-up artist contemporain.

« L’idée n’était pas d’adapter au premier degré L’Art d’aimer en disant que c’est un concept qui fonctionne. Au fur et à mesure des siècles, le livre s’est imposé comme un manuel érotique et sulfureux. L’idée c’était de récupérer cette proximité et cette notion de séduction et de les confronter au monde actuel. » – Jean-Christophe Deveney

La bande dessinée est issue d’une commande du musée Lugdunum. Ce dernier met en place des résidences d’auteurices depuis plusieurs années et a choisi cette fois d’inviter Sara Quod. L’idée était de créer à la fois une bande dessinée ainsi qu’une exposition. Le temps de réalisation a été très court, puisque la résidence a été proposée à Sara Quod en septembre, le scénario du livre validé en décembre, et à partir de janvier, il lui restait trois mois pour boucler la bande dessinée !

Pour créer un pont avec le musée, les auteurices ont choisi d’en faire le lieu où se déroule l’histoire, pour mettre en scène les personnages dans un lieu contemporain, où tout le monde peut naviguer. Dans cette adaptation, on peut voir Ovide déambuler dans le musée pour donner ses conseils amoureux, pas toujours bien reçus par ailleurs. Les autres personnages s’inspirent des personnes réelles que Sara Quod a pu croiser pendant sa résidence au musée. Dans son dessin, elle fait cohabiter l’antique et l’actuel, notamment à travers le personnage d’Ovide lui-même : « Je n’avais pas envie qu’il apparaisse comme un espèce de fantôme, pour dire que ce mec est toujours en train de traîner en 2018 dans les musées. »

Il était aussi important pour les auteurices de contrer le fond machiste de l’oeuvre originale, qui proposait une vision des rapports hommes/femmes assez stéréotypée qui n’était pas celle à laquelle iels avaient envie de contribuer : « C’était intéressant de prendre l’histoire et de la replacer dans le contexte actuel de la condition de la femme, notamment avec le thème du consentement. » – Sara Quod.

Dans l’exposition, visible jusqu’au 2 septembre, vous pouvez découvrir une partie des planches originales de la bande dessinée, en version crayonnée et en peinture, en lien avec les œuvres du musée, qui ont pu inspirer les auteurices ou se rattachent au thème : statue d’Éros, vêtements archéo-compatibles [2], présentation des lieux de séduction de l’époque d’Ovide, etc.

Ce travail est un exemple intéressant pour montrer les liens de plus en plus nombreux qui se créent entre les musées et la bande dessinée. Ces derniers évoluent en effet beaucoup à Lyon grâce au travail du festival Lyon BD, comme le fait remarquer Jean-Christophe Deveney.

À noter pour les lecteurices : l’œuvre est hétérocentrée, et ne parle donc que de la séduction de couples et personnes hétérosexuelles, tout comme le faisait Ovide. Les auteurices auraient également voulu aborder les autres orientations sexuelles mais n’ont pas pu le faire par souci de cohérence avec l’oeuvre originale et par manque de place (seulement 3 histoires sont présentes dans la bande dessinée).

Retrouvez le travail de Sara Quod sur son site web, sa page Facebook, et son Instagram.

Le Vrai sexe de la vrai vie

Titre : Le vrai sexe de la vraie vie
Autrice/Dessinatrice : Cy
Éditions : Lapin
Genre : humour, sexualité, NSFW
Nombre de tomes : 2
Pages : 224 et 208 pages
Prix indicatif : 18 € chacun
ISBN : 978-2918653837 / 978-2377540013
Date de sortie : 24 octobre 2016 (tome 1), 08 février 2018 (tome 2)
TW : témoignages de transphobie, de biphobie, de non acceptation de l’asexualité

Soyons honnêtes, à chaque fois que je lis un nouveau tome du Vrai sexe de la vrai vie, je pleure. Larmes de rire, de joie, de soulagement, elles sont toujours là. Ce livre est pour moi indispensable à chaque bibliothèque et il m’était impossible de ne pas vous le conseiller. Cy pose un regard rafraîchissant sur la sexualité, en dédramatisant les petits fiascos, en promouvant des sexualités inclusives et sans jugement, et en rendant le sexe protégé sexy. Ce sont des traitements qui pour moi manquent dans les œuvres abordant la sexualité, tous genres artistiques compris, et que Cy réussit avec brio. Les scènes sont courtes, les histoires simples, mais il y a dans cette simplicité une force de propos et de justesse impressionnante qui se dégage. Au-delà du contenu, le talent graphique de Cy est toujours aussi présent, vous retrouverez même des pages entières de ses superbes œuvres au crayon aquarellable, toutes en couleurs.

Le Vrai sexe de la vrai vie ce sont deux tomes de pur bonheur dans lesquels on se rend compte que peu importe son corps, peu importe sa sexualité, son orientation, les choix qu’on peut faire, son genre, on n’est pas moins bien que les autres, et que de toute façon, les petits fiascos, ça arrive aussi à tout le monde !

Pour en savoir plus sur l’univers de Cy, suivez la sur Twitter, Facebook, YouTube, sur son blog et son site web.

Oglaf

Titre : Oglaf
Auteurices : Trudy Cooper et Doug Bayne
Éditions : Lapin
Genre : humour, sexualité, érotisme, pornographie
Nombre de tomes : 2
Pages : 120 et 128 pages
Prix indicatif : 14 € chacun
ISBN : 978-2918653400 (tome 1), 978-2918653592 (tome 2)
Date de sortie : 1er décembre 2012 (tome 1), 7 juillet 2015 (tome 2)

J’ai commencé à lire Oglaf dans sa version webcomic (en anglais et en français) et j’ai tout de suite accroché. Quand la version papier est parue, autant vous dire que j’étais la plus heureuse du monde, et depuis, je n’ai de cesse de recommander cette bande dessinée. Du sexe, de l’humour et de l’heroic fantasy, pas étonnant que j’ai été conquise.

On découvre l’histoire d’Ivan, nouvel apprenti de Maîtresse, une femme à la sexualité bien assumée qui règne dans un gigantesque château aux nombreux recoins de perversion. Si on suit les aventures d’Ivan, plein de strips sont aussi des one-shot [3], ou des histoires courtes mais récurrentes par exemple. Des personnages hauts en couleur (et régulièrement peu vêtus) font leur apparition : succubes brûlantes nécessitant d’être huilées, Kronar le barbare, une Reine des neiges au corps trop glacé pour les humain·es, une femme Cité-état… et plein d’autres. Trudy Cooper et Doug Bayne nous livrent une histoire à l’humour explosif et pornographique, pleine d’inventivité.

Tout le monde fait du sexe avec tout le monde ou presque, peu importe les genres ou les races des créatures. Si on peut apprécier ce sexe sans tabou, on peut néanmoins regretter que la plupart des corps de femmes restent normés, dans les standards pornographiques mainstream.

J’espère que cette première partie de compte-rendu vous a plu. Aujourd’hui la représentation des sexualités en bande dessinée évolue beaucoup (notamment grâce aux éditions Lapin comme vous pouvez le constater ici), espérons que cela continue et que d’autres maisons d’éditions envoient aussi ce message fort. Parce que la façon dont on parle et représente les relations amoureuses et sexuelles, en bande dessinée comme ailleurs, est un véritable message politique et engagé.

[1]  La programmation OFF est celle qui se développe en marge de la programmation officielle d’un festival.

[2]  Vêtements dont la reproduction contemporaine repose sur des données archéologiques fiables.

[3]  Épisode unique en quelques planches, n’ayant pas nécessairement de lien direct avec l’intrigue principale