Dans cette dernière partie du compte-rendu du festival Lyon BD 2018, je vous recommande deux albums de littérature jeunesse.

Mulatako : rencontre avec Reine Dibussi

Titre : Mulatako, Tome 1 : Immersion
Auteurices : Reine Dibussi
Éditions : autoédition, disponible sur Book diversité et Africa vivre
Genre : jeunesse, science-fiction
Nombre de tomes : 1 (4 tomes prévus au total)
Pages : 52 pages
Prix indicatif : 12 €
ISBN : 9782956158806
Date de sortie : 2017

Reine Dibussi est une jeune autrice de bande dessinée récemment diplômée de l’école lyonnaise Émile-Cohl. Mulatako est sa première publication, pour laquelle elle a choisi de passer par l’auto-édition. Principalement adressée aux enfants et préadolescent·es, c’est un petit bijou à mettre entre toutes les mains.

Dans le premier tome, Immersion, on découvre Jemea, une jeune Jengu vivant dans le monde du Ndimsi, en préparation de son initiation. Mais le Haut-Conseil va voter pour l’extermination des sien·nes… Les premières pages de la bande dessinées sont visibles ici. On vous l’avait conseillée pour le Club de Læcture de juin 2018, et j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer l’autrice lors du festival.

Après avoir fait toute sa scolarité dans le système français, Reine Dibussi se rend compte que toutes ses références à la mythologie sont occidentales.

« Je me suis demandé ce qu’on avait comme équivalent en Afrique. Les divinités et les mythologies d’Afrique francophone sont très peu connues. Il y a très peu de recherches sur internet, c’est pour ça, je me suis dit : quel est l’équivalent chez nous, d’où je viens, à quoi pensaient les gens avant, comment iels voyaient leurs divinités et qu’est-ce qui nous en reste. […] On nous interdit de parler de notre histoire, on est dans une période où on s’interroge dessus. Les mythes comme ça, c’est toujours associé à de la sorcellerie donc c’est toujours négatif, en allant faire des recherches un peu poussées j’ai découvert que ça n’était pas le cas de la région d’où je viens, on avait une autre perception des esprits de l’eau par exemple, des mami wata. »

Reine Dibussi choisit de partir de ces légendes, qu’elle transpose dans un monde de science-fiction, un genre qu’elle apprécie depuis longtemps et qu’elle souhaite développer.

« J’aime bien rêver, j’aime bien me demander à quoi ressemblera le futur et je pense que c’est très important pour les africain·es actuel·les, contemporain·es, de se projeter aussi, d’imaginer ce que ce sera. Je voulais fuir aussi le côté réaliste parce qu’en terme de bande dessinée réaliste, il y en a déjà beaucoup en Afrique. Il y a aussi beaucoup de bandes dessinées de sensibilisation, et comme je voulais toucher la jeunesse et que je fais du divertissement avant tout, c’est pour ça que j’ai choisi la science fiction. »

Militante afroféministe, elle a opté pour l’écriture non sexiste dans son travail, et d’œuvrer à la diversité dans la représentation des corps et des vies. Reine Dibussi a déjà réalisé des travaux plus engagés mais avait l’impression que son message ne passait pas. Elle s’est donc demandé comment s’adresser aux enfants, en gardant ces problématiques, dans une œuvre de divertissement. Cela passe par l’inclusion de personnages hors des normes habituelles.

« Je suis féministe, je suis afroféministe, je ne m’en excuse pas. […] Quand je mets que mon héroïne est très noire de peau c’est aussi une volonté de défendre quelque chose parce qu’en Afrique il y a aussi ce racisme que l’on retrouve communautairement qui s’appelle le colorisme qui veut toujours mettre en avant les filles claires de peau, moi je voulais aussi casser ça. Pareil pour l’albinisme, il y a deux héroïnes albinos dans l’histoire. C’est aussi politique en fait, c’est engagé. »

En sortant d’Émile-Cohl, elle propose un projet de livre illustré sur le cheveu crépu à plusieurs maisons d’édition, sans jamais réussir à obtenir de retours. Elle choisit donc de développer son nouveau projet, Mulatako, en autoédition. Une aventure complexe, qui lui permet de se rendre compte de chaque étape de production d’un livre : « Je voulais une qualité de livre de bande dessinée que j’ai tenu dans mes mains quand j’étais enfant, en lisant des Astérix et des bandes dessinées de science fiction et des Enki Bilal. C’est pour ça que je voulais me laisser une certaine liberté, et voir le travail qu’il y avait derrière la production d’un livre. » Elle fait d’ailleurs remarquer que bien souvent, les personnes qui achètent son livre sont impressionnées de la très bonne qualité de l’édition.

« Je me suis demandé pour qui je voulais dessiner réellement. Je dessinais pour les enfants au Cameroun mais aussi pour en donner une autre image. Il faut avoir plusieurs histoires pour raconter le pays et le monde, je voulais donner d’autres visions de l’Afrique et du Cameroun et, en le faisant, je ne me mets pas de barrière, je ne me dis pas “je vais travailler uniquement pour les enfants Camerounais et il n’y a qu’elleux qui comprendront”, ce n’est pas mon but , c’est vraiment que tout le monde puisse découvrir quelque chose de nouveau. […] J’ai ressenti un fort besoin de parents avec des enfants noir·es ou afro qui disaient “oui ça fait plaisir, c’est beau à voir et on en a besoin”. Finalement, que ça soit au Cameroun ou ici, je pense que je m’inscris dans la continuité des auteurices qui font des choses comme ça. »

Le premier tome de Mulatako est distribué au Cameroun dans des supermarchés, dans plusieurs villes, dans des boutiques en lignes, et reçoit de très bon retours de la presse. En France, vous pouvez vous les procurer sur les librairies en ligne Africa Vivre (qui livre en France et dans les DOM) et sur Book Diversité (qui livre dans le monde entier). La série est prévue en 4 tomes, dont le prochain devrait sortir en 2019, suite à une campagne de financement participatif (qui n’est pas encore en ligne).

Vous pouvez la suivre sur son blog, sur Facebook et Twitter !

Aubépine de Karensac et Thom Pico

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Titre : Aubépine, Tome 1 : La Génie Saligaud
Auteurices : Karensac (dessin), Thom Pico (scénario)
Éditions : Dupuis
Genre : jeunesse, à partir de 6 ans
Nombre de tomes : 1 (2ème à paraître en septembre, 4 prévus en tout)
Pages : 104 pages
Prix indicatif : 9,90 €
ISBN : 978-2800173795
Date de sortie : 6 avril 2018 (tome 1), 7 septembre 2018 (tome 2)

Quand ses parents décident de déménager à la montagne sans lui demander son avis, Aubépine, citadine dans l’âme, devient ronchon. L’ennui est ferme. Pas de connexion internet (ou alors de la puissance de nos vieux modems 56 K), impossibilité de jouer à Super Bagarre, aucune ville à l’horizon, que faire ? Après avoir subi la solitude, elle décide de se lancer dans l’exploration des alentours. Elle y fait alors la rencontre d’une dame, qui lui offre Pelade, un petit chien extrêmement mignon (cf. la superbe dédicace ci-dessous). Le duo s’aventure dans la forêt et y tombe par hasard sur le Génie Saligaud. Celui-ci exauce le vœu d’Aubépine : pouvoir parler avec Pelade. Mais tout ne se passera pas comme prévu…
On retrouve Karensac au dessin, qui a construit l’histoire en collaboration avec Thom Pico.

Dessin du chien Pelade poursuivant un insecte par Karensac.

Dessin du chien Pelade poursuivant un insecte par Karensac.

Aubépine est une petite pépite. Le personnage est profondément attachant, l’histoire touchante et fantaisiste juste comme il faut. On pourrait penser que la bande dessinée se construit sur l’a priori « la ville c’est bien, la campagne c’est nul » : ce n’est pas le cas. Bien sûr au début Aubépine trouve que la montagne n’a pas grand intérêt, mais ce n’est vraiment que l’amorce. On part rapidement la suivre dans ses expéditions, et on se rend vite compte que ce trou paumé est rempli d’aventures qui n’attendent qu’à être vécues.

Le dessin de Karensac est coloré, elle nous emmène à la rencontre de personnages aux traits expressifs et la bande dessinée est extrêmement bien rythmée, c’est un plaisir à lire.

Vous pouvez retrouver Karensac sur son blog, sa boutique, Facebook, Twitter et Instagram, et Thom Pico sur Twitter et Facebook.

Et voilà ! Ce compte-rendu du festival Lyon BD 2018 est terminé ! N’oubliez pas qu’il reste encore de nombreux évènements auxquels assister dans la programmation IN mais aussi festival OFF (ateliers, rencontres, expositions).