Vous connaissez très probablement Rosa Parks, cette militante des droits civiques qui a refusé de céder sa place dans un bus à Montgomery en 1955, et a déclenché une campagne de boycott décisive pour les droits des citoyen·nes noir·es des États-Unis.

Mais Rosa Parks a fait bien plus que rester assise dans un bus, et je vous propose de le découvrir avec son autobiographie.

Rosa Parks (1913 – 2005) est une des figures les plus emblématiques de la lutte pour les droits civiques, mais elle est la plupart du temps considérée comme accessoire, comme ayant eu une influence presque malgré elle. On a souvent l’image d’une vieille dame fatiguée qui se retrouve embarquée dans quelque chose de bien plus grand qu’elle :

« Les gens ont répété à l’envi que je n’ai pas cédé ma place ce jour-là parce que j’étais fatiguée, mais ce n’est pas vrai. Je n’étais pas particulièrement fatiguée, pas plus qu’un autre jour, après une journée de travail. Je n’étais pas si vieille, bien qu’on m’imagine toujours comme une petite grand-mère. J’avais 42 ans. S’il y avait bien une chose qui me fatiguait, c’était de courber l’échine. »

Le 1er décembre 1955, quand elle est arrêtée pour avoir refusé de céder sa place dans un bus, Rosa Parks est déjà une militante chevronnée. Aux côtés (et parfois contre l’avis) de son mari Raymond Parks, membre de la NAACP [1], elle a participé à de nombreuses actions. Elle s’est notamment investie dans la Voter’s League (la Ligue des électeurs), pour aider les citoyen·nes noir·es à s’inscrire sur les listes électorales et ainsi pouvoir exercer leur droit de vote.

Aux États-Unis, dans les années 1940, pour s’inscrire sur les listes électorales, les citoyen·nes noir·es doivent passer des tests d’alphabétisation. Les bureaux permettant de les passer ne sont ouverts que quelques heures par semaine, ce qui en complique énormément l’accès. De plus, les résultats de ces tests sont laissés à la discrétion de l’administration, qui n’a pas besoin de se justifier en cas de refus. Enfin, même quand l’inscription est acceptée, la carte d’électeurice est envoyée par courrier et n’arrive pas toujours à destination. À l’inverse, les citoyen·nes blanc·hes n’ont qu’à se rendre dans le bureau pour récupérer leur carte en main propre, sans test. Il faudra attendre le Voting Rights Act signé par Lyndon Johnson en août 1965 pour que toute discrimination au droit de vote des « minorités raciales » soit abolie.

Au début des années 1950, la NAACP cherche un cas qui lui permettrait de faire cesser la ségrégation dans les bus. L’avant des bus est à l’époque exclusivement réservé aux blanc·hes, même quand le bus est vide, et les passager·es noir·es sont censé·es s’asseoir sur les rangs du fond ou rester debout. De plus, quand le bus est rempli, les rangs habituellement réservés aux voyageureuses noir·es doivent être libérés pour être occupés par les blanc·hes.

Quand un·e passager·e noir·e ne respecte pas ces règles, iel peut être arrêté·e. La stratégie de la NAACP est de trouver parmi les personnes arrêtées une victime dont le cas puisse être présenté devant la Cour suprême pour prouver que les lois ségrégationnistes sont anticonstitutionnelles. L’association cherche une victime « modèle » pour éviter que l’affaire soit parasitée par des considérations morales : une jeune fille, Claudette Colvin avait été arrêtée en mars 1955, mais quand il a été découvert qu’elle était enceinte d’un homme plus âgé et marié, son cas est devenu indéfendable.

Bien que son geste n’était pas prémédité, quand Rosa Parks est incarcérée en décembre de la même année, elle réalise qu’elle est la personne idéale : mariée, éduquée, avec un emploi, jouissant d’une bonne réputation, on ne peut rien lui reprocher.

Rosa Parks avec Martin Luther King, en 1955.

Rosa Parks avec Martin Luther King, en 1955.

Rosa Parks a travaillé main dans la main avec Martin Luther King, qui n’est qu’un jeune pasteur encore inconnu en 1955. Elle est proche d’une bonne partie des leaders du mouvement pour les droits civiques, et a continué à travailler avec eux pendant de longues années.

Elle évoque longuement dans son autobiographie cette partie connue de sa vie, mais elle aborde également son enfance et son adolescence : il s’agit d’un témoignage précieux de la vie des noir·es américain·es dans les états sudistes de l’après-guerre.

Rosa Parks écrit très bien, et je ne peux que vous recommander la lecture de cette autobiographie publiée en 1992 mais inédite en français, avant la traduction de Julien Bordier en 2018 (!). Il me semble primordial, à une période où on s’interroge sur les libertés scénaristiques prises pour raconter les histoires de personnes faisant partie de groupes minorisés [2] et sur la pertinence de raconter les histoires concernant le racisme du point de vue de personnes blanches [3], de lire des textes écrits par les personnes concernées. Il est important de ne pas leur confisquer la parole, au risque d’avoir une histoire biaisée, voire réécrite pour donner un rôle de sauveureuse aux personnes blanches impliquées.

Cette autobiographie est une occasion rare de découvrir la vie d’une figure importante de l’histoire états-unienne, avec ses propres mots, son propre récit.

Si vous l’appréciez, nous vous recommandons Blues et Féminisme noir d’Angela Davis, dans la même collection.

Titre : Mon histoire – Une vie de lutte contre la ségrégation raciale
Autrice : Rosa Parks
Traducteur : Julien Bordier
Éditions : Libertalia
Genre : autobiographie
Nombre de tomes : 1
Pages : 200
Prix indicatif : 10 €
ISBN : 978-2-377-29068-0
Date de publication : 22 novembre 2018

TW : attention, dans le livre sont évoqués plusieurs cas de viols, des arrestations arbitraires et des meurtres. Sont également évoqués des propos et des actes racistes.

Notes de bas de page

[1] National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour l’avancement des gens de couleur), association créée en 1909. Sa mission est d’« assurer l’égalité des droits au niveau politique, éducatif, social et économique de tous les citoyens et d’éliminer la haine et la discrimination raciale ».

[2] Par exemple, Bohemian Rhapsody, le biopic consacré à Freddy Mercury.

[3] Par exemple, La Couleur des sentiments, Mr Church ou Green Book : Sur les routes du Sud, qui vient de gagner l’Oscar du meilleur film.