La Passe-miroir de Christelle Dabos est un cycle de romans fantasy qui nous plonge dans l’univers unique du monde après la Déchirure ; nous y suivons Ophélie, jeune Animiste obligée de quitter son arche pour un mariage diplomatique. Il s’agit d’une tétralogie (3 romans sont parus pour l’instant, le dernier reste à paraître), et le premier tome, Les Fiancés de l’hiver, a remporté la première édition du concours du premier roman jeunesse organisé par Gallimard Jeunesse, RTL et Télérama au printemps 2012.

De quoi ça parle ?

La Déchirure a eu lieu il y a déjà plusieurs siècles : le vieux monde s’est disloqué et ne restent désormais que 21 arches, sortes d’îles suspendues sur lesquelles l’Humanité survivante évolue. Chaque arche majeure comporte (peu ou prou) un Esprit de famille, un être immortel et aux pouvoirs puissants, dont les descendant·es (les habitant·es de l’arche) ont hérité de pouvoirs spécifiques.

L’aventure de notre héroïne, Ophélie, commence sur son arche natale, Anima, dont l’Esprit de famille, Artémis, a communiqué à ses enfant·es le pouvoir d’agir sur les objets. Ses héritier·es, les Animistes, peuvent ainsi animer les objets manufacturés qui les entourent, parfois même sans s’en rendre compte. Ainsi, certains tabourets de mauvaise humeur peuvent se déplacer au moment où l’on veut s’assoir dessus. Ophélie a le don de traverser les miroirs et peut lire, une qualité rare qui lui permet de se plonger dans l’histoire de n’importe quel objet. Chétive et maladroite, elle préfère la compagnie des objets de son musée à celle de sa famille, et n’a aucun intérêt pour le mariage (elle a déjà repoussé deux prétendants). Ophélie se retrouve pourtant fiancée à un homme venant d’une autre arche, le Pôle, suite à une alliance diplomatique qui la dépasse (pourquoi est-elle choisie, elle, qui se trouve quelconque ?).

Obligée de se marier à Thorn, cet « être anguleux de corps comme de caractère », dont le regard est vissé à sa montre à gousset et qui ne respecte que les chiffres, elle va découvrir cette arche glacière et notamment la Citacielle, citadelle en apesanteur ressemblant à une ruche où tout n’est qu’apparences, illusions et trahisons. Ophélie devra survivre et découvrir pourquoi elle a été choisie pour cette alliance diplomatique.

Pourquoi nous vous le recommandons

Un style percutant

Christelle Dabos écrit en langue française et cela s’en ressent à la lecture : quel plaisir de découvrir une histoire telle que réellement imaginée par son autrice, avec ses mots et non ceux choisis pour elle par un·e traducteurice !

De plus, bien que la série La Passe-miroir soit souvent classée en littérature jeunesse, cette catégorisation est quelque peu contestable. C’est de la littérature de l’imaginaire : il s’agit d’un roman de fantasy.

En effet, le style est souvent recherché, les tournures de phrase sont complexes sans être lourdes ou nébuleuses, le vocabulaire est très riche (il nous a fallu parfois sortir le dictionnaire) et l’on peut également apprécier l’utilisation de vieux mots au charme suranné. De plus, si les thèmes du merveilleux et de la fantasy peuvent faire pencher la balance du côté de la littérature jeunesse (comme si l’un allait avec l’autre…), les thèmes du récit et l’atmosphère sont sombres : si l’on commence par des querelles, des familles rivales et des intrigues de cour, l’on en arrive bien rapidement aux jeux de pouvoir, aux complots, aux disparitions, voire aux meurtres…

En outre, certains thèmes délicats développés dans les romans (notamment les tomes 2 et 3) sont traités avec finesse ; sans spoiler l’histoire, les questions de discrimination ou de racisme, le handicap ou l’homosexualité sont bien abordées et l’on est heureuxes de voir cela traité dans un roman dit « jeunesse  ». Si le tome 1 est moins aventureux dans les thèmes traités, on peut supposer que c’est lié à son contexte d’écriture (il a été proposé à un concours Gallimard), l’autrice étant plus libre d’aborder les thèmes de son choix dans les tomes suivants.

Un univers unique

La force de ce roman est la richesse de son univers. Christelle Dabos prend son temps pour nous faire plonger dans le monde qu’elle a créé. Ainsi, il ne faut pas s’attendre à des scènes d’action dès les dix premières pages. Au contraire, on est émerveillé·e par la découverte de l’arche d’Anima et des pouvoirs des descendant·es d’Artémis. Les descriptions (dont on rappelle qu’elles ne s’opposent pas à l’action ; elles sont des « actions des objets ») sont toujours pertinentes. Beaucoup de lecteurices et de critiques de La Passe-miroir l’ont comparée à d’autres grandes séries de fantasy, en la désignant comme le Harry Potter français, mais aussi en faisant le rapprochement avec la précision de l’univers d’À la croisée des mondes.

L’univers créé par Christelle Dabos est unique. On y retrouve évidemment des éléments traditionnels de la fantasy. Ainsi, les pouvoirs hérités des Esprits de famille sont des pouvoirs magiques : lire la mémoire des objets, les réparer en les saisissant, passer à travers les miroirs… Cette magie s’inscrit de façon crédible dans le quotidien des personnages. Son traitement subtil en fait une des grandes qualités originales du roman. On y trouvera également des inspirations steampunk et de Gaslamp fantasy. Et que dire de cette Citacielle, île volante qui peut faire penser au Château dans le ciel d’Hayao Miyazaki ?

Cet univers est tellement foisonnant qu’on est presque frustré·e de n’en avoir qu’un aperçu : seules quelques arches sont décrites ou sont le décor des aventures d’Ophélie (en attendant le dénouement du tome 4, qui sait ?). À la fin du premier tome, qui a permis justement de poser les grandes lignes de ce monde, le potentiel est immense et l’on en vient à regretter que La Passe-miroir ne soit qu’une tétralogie.

Des personnages atypiques et hauts en couleur

Chaque personnage est unique et très bien construit, y compris les personnages secondaires. Iels détonnent par rapport à ce qui est généralement proposé dans la littérature Young Adult. Ophélie est une anti-héroïne : si elle peut sembler subir certaines situations dans le tome 1, cela forge son caractère et dès lors, son évolution est progressive et surtout toujours pertinente. Elle est loin des clichés du genre (la fille moche qui se transforme en canon au bout de quelques pages ou l’héroïne badass par nature). Quant à Thorn, son fiancé, sa personnalité est elle aussi complexe et profonde et ne se découvre qu’au fur et à mesure de la lecture. Iels sont réalistes et attachant·es malgré leurs mauvais côtés. En somme, iels sont proches de nous malgré le merveilleux et l’imaginaire puissant dans lesquels iels s’inscrivent.

Les autres personnages de la série, même s’iels n’apparaissent que sur quelques pages, laissent une impression tenace. Surtout, iels sont à chaque fois adaptés à l’univers de La Passe-miroir : bien que certain·es ne fassent office que de personnages fonctionnels pour l’intrigue, iels sont à chaque fois individualisé·es et ne reposent pas sur les poncifs du genre. Peu de chances ainsi de voir un Hagrid-like dans le personnage du garde-chasse.

Extrait de La Passe-miroir, tome 1, Les Fiancés de l’hiver, incipit.

On dit souvent des vieilles demeures qu’elles ont une âme. Sur Anima, l’arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère.
Le bâtiment des Archives familiales, par exemple, était continuellement de mauvaise humeur. Il passait ses journées à craqueler, à grincer, à fuir et à souffler pour exprimer son mécontentement. Il n’aimait pas les courants d’air qui faisaient claquer les portes mal fermées en été. Il n’aimait pas les pluies qui encrassaient sa gouttière en automne. Il n’aimait pas l’humidité qui infiltrait ses murs en hiver. Il n’aimait pas les mauvaises herbes qui revenaient envahir sa cour chaque printemps.
Mais, par-dessous tout, le bâtiment des Archives n’aimait pas les visiteurs qui ne respectaient pas les horaires d’ouverture.
C’est sans doute pourquoi, en ce petit matin de septembre, le bâtiment craquelait, grinçait, fuyait et soufflait encore plus que d’habitude. Il sentait venir quelqu’un alors qu’il était encore beaucoup trop tôt pour consulter les archives. Ce visiteur-là ne se tenait même pas devant la porte d’entrée, sur le perron, en visiteur respectable. Non, il pénétrait dans les lieux comme un voleur, directement par le vestiaire des Archives.
Un nez était en train de pousser au beau milieu d’une armoire à glace.
Le nez allant en avançant. Il émergea bientôt à sa suite une paire de lunettes, une arcade sourcilière, un front, une bouche, un menton, des joues, des yeux, des cheveux, un cou et des oreilles. Suspendu au milieu du miroir jusqu’aux épaules, le visage regarda à droite, puis à gauche. La pliure d’un genou affleura à son tour, un peu plus bas, et remorqua un corps qui s’arracha tout entier à l’armoire à glace, comme il l’aurait fait d’une baignoire. une fois sortie du miroir, la silhouette ne se résumait plus qu’à un vieux manteau usé, une paire de lunettes grises, une longue écharpe tricolore.
Et sous ces épaisseurs, il y avait Ophélie.

Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir cette formidable série qu’est La Passe-miroir. Si le tome 1 prend son temps pour mettre en place l’univers créé par Christelle Dabos, le tome 2 passe à la vitesse supérieure tant dans le rythme que dans la gravité des intrigues. Le personnage d’Ophélie, déjà très développé, prend encore plus d’épaisseur et de profondeur. Quant au tome 3 sorti en 2017, sa fin nous plonge dans l’attente irrémédiable du dernier tome qui devra résoudre tous les arcs ouverts, toutes les questions en suspens. Nous sommes à la fois impatient·es de découvrir comment se terminera l’histoire d’Ophélie, et bien tristes à l’idée de dire au revoir au monde des arches.

Le site officiel de La Passe-miroir.

Tome 1

Titre : Les Fiancés de l’hiver
Autrice : Christelle Dabos
Éditions : Gallimard Jeunesse
Genre : fantasy
Prix indicatif : 18 €
ISBN : 9782070653768
Date de sortie : 6 juin 2013

Tome 2

Titre : Les Disparus du Clairdelune
Autrice : Christelle Dabos
Éditions : Gallimard Jeunesse
Genre : fantasy
Prix indicatif : 19 €
ISBN : 9782070661985
Date de sortie : 29 octobre 2015

Tome 3

Titre : La Mémoire de Babel
Autrice : Christelle Dabos
Éditions : Gallimard Jeunesse
Genre : fantasy
Prix indicatif : 18 €
ISBN : 9782075081894
Date de sortie : 6 juin 2017