Il est des mélodies qu’on ressent mais que l’on n’entend pas. Des odeurs que l’on reconnaît alors qu’on les sent pour la première fois, des endroits dont l’on se souvient mais que l’on n’a jamais vu, que l’on n’a jamais foulé du pied mais dont on sent les rues de terre, où l’on ne s’est jamais noyé dans la foule mais que l’on entend tout de même. C’est cela que devient le Buenos Aires du début du XXe siècle sous la plume de Carolina De Robertis, autrice uruguayenne et américaine, dans son deuxième roman intitulé Les Dieux du tango. Elle y raconte l’histoire de Leda, une immigrante italienne de 17 ans, venue rejoindre son nouveau mari et cousin Dante, de l’autre côté de l’Atlantique, à la recherche de liberté. Ce qu’elle y découvre est bien plus : la folie de la ville sur fond de révolution anarchiste, l’ivresse du plaisir charnel et les hauts et les bas de la vie en musique. Un livre qui, assurément, doit être dévoré en écoutant du tango.

À peine les pieds posés à terre que Leda apprend que son mari est décédé.  Deux choix lui sont proposés : le retour en Italie, vers sa famille au terrible secret et au sein de laquelle l’amour a disparu depuis longtemps, ou la vie pauvre dans une ville surpeuplée, où les femmes sont largement en minorité, ce qui leur rend leur vie dangereuse, et où règnent les maquerelles, l’alcool et la violence. Le choix est vite fait. S’emparant du violon de son père et des vêtements de son défunt mari, Leda quitte son conventillo grouillant de familles entassées dans des chambres minuscules pour prendre le nom de Dante et la vie d’un musicien de tango.

Le travestissement de Dante et la liberté qui va avec le fait d’être un homme au début du XXe siècle lui permet de voir la condition des femmes d’un œil nouveau. La religion catholique omniprésente enchaîne les jeunes filles à leur mari, et en jette d’autres à la rue – ou pire – si elles tombent enceintes avant le mariage. La violence des hommes contraint les autres à se terrer chez elles, et il semble que peu de chanceuses aient droit à une vie sexuelle épanouie. Et pourtant.

Les Dieux du tango est une ode à la sexualité féminine dans toute sa diversité. C’est une ode au plaisir, à la façon dont son absence peut torturer ou avantager une personne, comment celle-ci peut être brimée, surtout si le désir est homosexuel. C’est une critique de la violence et de la domination sexuelle masculine ; et cette violence, Carolina De Robertis la connaît bien, car elle a travaillé pendant plus de dix ans dans des organisations pour les droits des femmes sur la thématique des violences sexuelles. Mais le désir féminin peut également être un instrument émancipateur, et c’est là tout le propos du roman. Car le sexe se promène dans les airs de tango qui s’envolent du violon de Dante, s’insinuent entre les couples qui dansent et dans la chaleur de Buenos Aires. À chacune de ses aventures, il découvre avec un peu plus d’émerveillement les délices du plaisir féminin, et la cruauté du désir masculin, plus particulièrement envers les prostituées.

Dans le roman, les prostituées le sont peu par choix – même si pour une femme dans la ville, c’est le métier qui rapporte le plus, et de loin – beaucoup par nécessité, certaines par contrainte. À cette époque et dans un contexte pareil, ce n’est pas étonnant, mais elles ont une voix très importante dans le roman. Elles sont la vie de Buenos Aires, elles ont des noms, des histoires, des envies. Elles sont des personnages à part entière, et cela change de façon significative par rapport à de nombreuses représentations actuelles.

Buenos Aires, malgré sa violence et sa pauvreté, entre l’émergence du tango et d’une voix révolutionnaire, devient la ville des promesses dans les yeux de nombreuxes immigré·e·s, qui chantent et animent ses rues de leur amour et de leur volonté explosive de vivre.

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis, éditions Cherche Midi, 22 €

Attention. Le livre étant par moments difficile, voici une liste des Trigger Warnings dont il faut prendre conscience avant la lecture : évocations de viol et d’inceste, violence, suicide, scènes de folie.