Plusieurs autrices de science-fiction se sont posé les questions suivantes : et si les hommes étaient retirés de l’équation ? Comment fonctionneraient des sociétés composées uniquement de femmes ? À première vue, ces mondes pourraient sembler utopiques : plus d’hommes, plus d’oppressions sexistes, plus de patriarcat ! Mais comme souvent en science-fiction, ces mondes sont une opportunité pour avoir un regard critique et dévoilent bien plus de choses sur notre propre monde qu’on ne pourrait le croire… Je vous propose de découvrir une de ces sociétés délivrées du patriarcat avec Chroniques du pays des mères d’Elisabeth Vonarburg.

L’autrice : Elisabeth Vonarburg (1947 – )

Elisabeth Vonarburg est une romancière québécoise de science-fiction et de fantasy de grande renommée. Elle publie son premier roman de science-fiction Le silence de la cité en 1981. Elle remportera plusieurs prix pour ce roman dont le Grand prix de la science-fiction française. En 1992, elle publie Chroniques du pays des mères qui remportera aussi de nombreux prix (en particulier, le prix Philip K. Dick pour la version anglaise). Depuis, la plupart de ses romans sont publiés en français puis traduits en anglais. En plus d’être autrice, Elisabeth Vonarburg est traductrice, éditrice (de la revue de science-fiction et fantasy Solaris) et enseignante. Son œuvre est prolifique et est une contribution majeure à la science-fiction francophone. Malheureusement, ses romans ne sont quasiment pas publiés chez des maison d’édition françaises, ils sont plus facilement trouvables en ligne dans la collection québécoise « A lire ».

Chroniques du pays des mères

Chronique au pays des mères

Couverture de Chroniques du Pays des Mères

Chroniques du pays des mères se déroule en Europe dans une futur lointain (environ au XXVe-XXVIe siècle) où la société est essentiellement composée de femmes à cause d’une mutation à l’origine d’une diminution du nombre de naissances de garçons (moins de 1 pour 20 naissances). Cette mutation est due aux événements qui ont eu lieu pendant le Déclin (qui correspondrait à l’avenir immédiat de notre époque), une période caractérisée par des catastrophes écologiques (montée des eaux, changement climatique, incidents nucléaires…) laissant de nombreux endroits inhabitables à cause des pollutions et affectant directement la fertilité des êtres humains. Suite à la diminution des naissances masculines, vient le temps des Harems où les hommes réduisent en esclavage les femmes. Celles-ci se révoltent, prennent le pouvoir et fondent une société matriarcale où les hommes stériles sont tués, c’est l’époque des Ruches. Le Pays des mères est fondé après les Ruches suite à la diffusion d’une religion monothéiste pacifiste par une prophète, Garde.

Dans cet univers, l’Europe est très peu peuplée et est divisée en grandes régions gouvernées par des Familles. Chaque Famille est totalement autonome et est gérée par une sorte de reine appelée Mère. Les femmes détiennent tous les pouvoirs et toutes les connaissances tandis que les rares hommes ont des positions sociales subalternes. La reproduction est un thème central dans le roman et organise complètement la vie des habitant·e·s du Pays des mères. Femmes et hommes sont classé·e·s par leur capacité à procréer : le vert est porté par les enfants, le rouge par les adultes fertiles et le bleu par des adultes infertiles ou âgé·e·s. Les adultes fertiles ont l’obligation de procréer jusqu’à être déclaré bleu·e·s (et une fois bleu·e·s, iels peuvent faire ce qu’iels veulent, même quitter leur Famille pour voyager). Être mère est le devoir primordial et est très ritualisé : seules les Mères ont des relations sexuelles avec des hommes, les autres femmes fertiles sont inséminées artificiellement. Les hommes fertiles vont de Familles en Familles selon un système très contrôlé pour éviter l’appauvrissement du stock génétique. Au Pays des mères, l’hétérosexualité n’est plus la norme : les femmes considèrent les autres femmes comme leurs compagnes et ne font l’amour qu’avec elles. La structure familiale hétéronormative n’existe tout simplement plus et le mariage n’existe plus.

Dans Chroniques du pays des mères, on suit les aventures de Lisbeï tout au long de sa vie (le roman commence quand elle a 4 ans). Lisbeï est destinée à devenir la Mère de la Famille de Béthély, une Famille plutôt traditionnelle. Au fil des pages, on découvre en même temps que Lisbeï grandit, l’organisation sociale et politique du Pays des mères ainsi que la religion monothéiste basée sur le culte d’Elli, déesse à la fois femelle et mâle. En plus de Lisbeï, le roman déploie énormément de personnages secondaires très différents et attachants.

Au Pays des mères, l’histoire et l’archéologie ont une place centrale : on connaît très peu de choses sur le Déclin, des campagnes de fouille sont régulièrement organisées pour déterrer des objets du Déclin afin de les étudier ou les récupérer (en particulier, les objets en métal).

La forme est très importante dans le roman : les passages de narration à la troisième personne sont entrecoupés de pages de journaux intimes et de lettres. Tout le début du roman (l’enfance de Lisbeï) est caractérisé par une syntaxe simple, enfantine qui évolue au fur et à mesure que Lisbeï grandit. La domination des femmes se retrouve jusque dans le langage où le féminin domine dans les accords (on dit « elles » pour un groupe, même s’il comprend un homme). Les mots ont été féminisés, on dit « enfante », « chevale », « printane »…

Sur les cartes du Pays des Mères, les points et les taches plus ou moins grandes, d’un gris plus ou moins foncé, étaient des Mauterres aussi, mais pas les Grandes Mauterres. Avant le Déclin, avant la montée des eaux qui avait transformé l’aspect des continents, elles avaient été des régions très peuplées dans un ancien pays. Ou même des pays entiers, comme les Grandes Mauterres. Il y vivait trop de gens, qui fabriquaient trop de choses qui laissaient trop de déchets, et beaucoup de ces déchets avaient été des poisons, et on les avait répandus partout, parfois par accident, parfois par ignorance et par stupidité. Maintenant, ces régions ou ces pays étaient le repaire des Abominations (disaient les histoires d’horreur racontées par les tutrices à leur dotta qui les écoutaient avec des frissons), de plantes et d’animales mutantes […] les taches grises étaient des Mauterres moins empoisonnées que les autres (« moins contaminées » ou « moins polluées », dirait plus tard Antoné). Seules les exploratrices s’y rendaient et comme seules les Bleues pouvaient être exploratrices, il n’y avait pas de danger pour les graines d’enfantes. Pourquoi elles y allaient ? Parce qu’il y avait des « artefacts de Déclin » dans les Mauterres, des choses et des informations du passé qui pouvaient être utiles et n’étaient pas forcément contaminées elles-mêmes.

- Extrait de Chroniques du Pays des mères : une des leçons donnée par Antoné (la médecine de la Famille de Béthély) et Mooreï (la mémoire de la Famille de Béthély) à la jeune Lisbeï pour son éducation de future Mère.

Chroniques du Pays des mères est un livre qui interroge beaucoup sur le statut des femmes et des hommes ainsi que sur la parentalité. Au début, le Pays des mères peut paraître hostile, une sorte de société totalitaire de mères et de lesbiennes qui place au centre de son fonctionnement la maternité ainsi qu’une religion qui ressemble beaucoup à un dogme chrétien inversé (où les femmes ne sont pas les pêcheresses). Les corps des hommes sont durement traités, ils sont réduits à leur rôle de géniteur, ont très peu de droits et sont échangés comme des marchandises entre les Familles. Cependant, au fur et à mesure que Lisbeï grandit, elle remet en question les traditions et les normes de son monde (en particulier, le matriarcat, la place des hommes dans la société mais aussi à propos de la religion ou du tabou de l’inceste). On voit le Pays des mères changer au fil des pages pour tendre vers une société plus égalitaire. C’est un roman très riche, résolument féministe qui vaut le détour ! (même si difficilement trouvable en librairies françaises !).