Alors que le punk a connu dans les années 1980 l’éclosion d’une scène queer politiquement engagée qui a donné son nom à un style (le queercore), le metal, à l’inverse, est un milieu où les personnes LGBT+ out sont très peu nombreuses. De la même manière que le metal traîne derrière lui une réputation de musique raciste et sexiste, l’idée selon laquelle le milieu serait particulièrement homophobe et transphobe est répandue. Ces affirmations sont la résultante du fait que, dans notre société occidentale, le metal semble être un milieu dont la culture dominante est masculine, blanche et hétéro, qui absorbe et reproduit les normes la société dans laquelle il baigne.

Le metal est-il gay ?

Des exemples d’homophobie au sein de la scène metal ne sont pas difficiles à trouver, à commencer par l’usage répandu du qualificatif « gay » pour désigner certains groupes et certains styles de musique, en particulier le metalcore et le power metal, appelé « gay metal » ou encore « pussy metal ». L’usage du qualificatif « gay » est généralement dépréciatif (« that’s gay ») car il désigne quelque chose de stupide, de faible, plutôt féminin, pas assez viril, donc à ne pas prendre au sérieux. Ainsi est-il possible de voir des sondages de type « Quels sont les groupes de power metal les plus gays qui aient jamais existé ? ».[1]

C’est dans une toute autre optique que certains décident d’attaquer le sujet de l’homophobie au sein du metal en défendant l’idée que « le heavy metal est absolument gay », comme l’affirme d’entrée de jeu un article publié en 2014 sur le site du magazine metal Terrorizer, qui s’intitule « Heavy Metal Is Gay: Why We Need To Tackle Our Homophobia » (« Le heavy metal est gay : pourquoi nous devons nous attaquer à notre homophobie »). Un article écrit au second degré sur le site Metal Blast, « The Gay Agenda In Heavy Metal » (« Le complot gay dans le heavy metal ») part de la même idée pour montrer en quoi la culture metal serait, par de nombreux aspects, intrinsèquement gay.

Dans les deux cas, il s’agit de mettre en exergue les éléments homoérotiques au sein de la scène metal, et de montrer qu’il y a une incohérence profonde à être métalleux ET homophobe :

« Le heavy metal est absolument gay. C’est un public majoritairement masculin qui regarde des groupes majoritairement masculins agir de la manière la plus virile et la plus masculine possible. C’est du cuir, du jean, des pantalons serrés […] et tout un tas d’autres trucs qui a plus à voir avec les clubs gays de San Francisco des années 1970 que n’importe quoi d’autre de légèrement hétéro. Ce sont des métaphores phalliques, des images homoérotiques et des hommes plein de sueur (souvent torse nu) qui s’attrapent les uns les autres dans une pièce sombre. » [2]

Cette prise de conscience n’a pourtant rien d’évident, si l’on considère, par exemple, la manière dont le coming out de Rob Halford, chanteur de Judas Priest qui a introduit dans le monde metal la mode vestimentaire à base de cuir directement issue de la scène gay BDSM des années 1970, a pris par surprise de nombreux fans.

La chercheuse queer Amber R. Clifford-Napoleone, autrice d’un ouvrage intitulé Queerness in Heavy Metal Music souligne comment, dans le monde universitaire, le metal est construit et analysé de manière inextricablement liée à l’idée d’une masculinité hétérosexuelle :

« Notre compréhension théorique et universitaire du heavy metal s’appuie sur la masculinité et l’hétérosexualité comme si elles étaient fixes et immuables, comme si elles étaient l’essence même du heavy metal lui-même. Par conséquent, les caractéristiques masculinistes et hétéronormatives du heavy metal ne sont pas mises au jour ou questionnées. » [3]

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C’est ce regard hétéronormatif que l’article de Terrorizer commence à interroger, mais sans pour autant aller jusqu’au bout du raisonnement. Pour commencer, cet article est typique des prises de position les plus médiatisées contre les LGBT-phobies au sein du metal, en ce qu’il est presque uniquement centré sur la lettre « G » de l’acronyme, autrement dit les expériences des hommes gays. Cette perspective impacte de manière significative le type d’analyse politique qui est faite du milieu metal du point de vue du genre et des sexualités. La stratégie argumentative qui est mobilisée consiste à expliquer en quoi le metal est un espace homosocial masculin, ce qui invalide de fait l’absurdité de l’homophobie en son sein. L’auteur démonte en effet le cliché de « la folle », de l’homme efféminé (qui pour beaucoup représente tous les hommes gays), en montrant qu’au contraire les hommes gays possèdent pour la plupart les mêmes caractéristiques viriles que les hétéros :

« Il semble y avoir parmi les métalleux une étrange conception des gays comme des divas maniérées inclinant de manière efféminée le poignet. Et bien que des hommes gays de la sorte existent, il est loin de s’agir de la majorité – et cela peut, à vrai dire, vous attirer des préjugés même au sein de la communauté LGBT. En fait, une séance photo de Manowar (avec ou sans les pagnes) serait plus proche de quelque chose de réellement gay. » [4]

En clair, l’auteur réaffirme que les « hommes gays restent des hommes » (car ce qui est « réellement gays » serait viril), et qu’en tant qu’hommes, les gays ont toute leur place dans le metal.

De la nécessité d’une analyse de l’hétérosexisme dans le metal

Si cette ligne d’argumentation a le mérite de démonter des clichés répandus sur les homosexuels, elle a pour point d’ancrage une certaine conception de la masculinité et du monde du metal : le metal serait pour les hommes ‒ homos, bis et hétéros ‒, du moment qu’ils incarnent une certaine idée de la virilité. Les personnes qui ne correspondent pas à ces normes de masculinité en sont exclues. Le modèle de masculinité présumée hétérosexuelle (straight) par défaut, et par le prisme duquel les metal studies analysent systématiquement les codes du genre, semble ici étendu pour intégrer une masculinité homosexuelle très virile. Or ce type de discours  propose une analyse limitée des mécanismes à l’œuvre. Pour le journaliste de Terrorizer, l’homophobie serait principalement due aux hommes qui sont mal à l’aise avec leur sexualité, ou la sexualité en général. L’origine de l’homophobie serait donc à situer au niveau individuel et psychologique. Mais encore une fois, le propos est centré sur les hommes : cette affirmation n’explique pas la lesbophobie et la transphobie, par exemple.

S’attaquer à l’homophobie sans comprendre comment elle s’inscrit dans un certain ordre social ne permet pas de saisir la totalité des enjeux. Pour cela, il est nécessaire de considérer le concept d’hétérosexisme (et même de cishétérosexisme), décrit notamment par Carine Favier et Louis-Georges Tin dans le texte « Il faut déconstruire l’hétérosexisme » :

« Les premiers mouvements homosexuels se sont constitués sur une base viriliste, peu favorable à l’égalité des sexes ; les mouvements féministes n’ont pas toujours intégré les problématiques lesbiennes. Pourtant, les uns et les autres connaissent bien leur adversaire unique : l’ordre social inégalitaire dans lequel nous vivons, qui articule l’inégalité des sexes à l’inégalité des sexualités. Quel rapport y a-t-il entre sexisme et homophobie ? L’un et l’autre sont des sous-produits d’une réalité moins connue, l’hétérosexisme.

Principe de vision et division du monde social, l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. L’idéologie de l’inégalité des sexes et des sexualités se voit ainsi justifiée par l’hétérosexualité, qui détiendrait le monopole de la sexualité légitime. »

Le terme hétérosexisme permet aussi de distinguer, comme le note le sociologue Éric Fassin, deux conceptions différentes de l’homophobie : celle qui « entend la phobie dans l’homophobie : il s’agit du rejet des homosexuels, et de l’homosexualité. Nous sommes dans le registre, individuel, d’une psychologie » et celle « qui voit dans l’homophobie un hétérosexisme : il s’agit cette fois de l’inégalité des sexualités. La hiérarchie entre hétérosexualité et homosexualité renvoie donc plutôt au registre, collectif, de l’idéologie. » [5]

Dans une interview pour Bitch Media, Enid Williams de Girlschool explique comment le fait que les musiciennes du groupe ne tenaient justement pas les rôles hétérosexistes attendus chez les femmes a, selon elle, fortement contribué à la longévité du groupe (et, plus généralement, au fait, que les musiciennes aient continué de jouer malgré un environnement peu favorable aux rockeuses) :

« Je pense que c’est en grande partie dû au fait que nous n’avons pas d’enfants. Au fil des décennies, certaines femmes du groupe ont été gays, d’autres ont été bies, d’autres ont été hétéros, d’autres ont été omnisexuelles [rires]… on a tout vu passer. Mais quand vous avez des partenaires masculins, évidemment vous allez finir avec un gars qui est ok avec le fait que vous jouez dans un groupe, mais les hommes ne veulent pas forcément d’une femme qui va s’absenter pendant des mois – de manière générale. […] Ne pas avoir d’enfants, ne pas avoir ce type de relations avec les hommes où ils nous veulent à leur côté à chaque minute. Je suis certaine que cela joue énormément. » [6]

À l’occasion du mois de la pride en juin 2017, le magazine Billboard a interrogé plusieurs musicien·ne·s LGBT au sujet de leurs expériences des LGBT-phobies au sein de la scène metal. Les discriminations et les exclusions qu’iels racontent témoignent bien de la dimension structurelle du problème.

Par exemple, lorsque Mina Caputo (Life of Agony) a annoncé sa transition, « une « tonne » de promoteurs a arrêté de réserver ses concerts solo », parce que, explique-t-elle, « iels avaient leur propre idée de qui j’étais et de qui j’étais censée être, et ce que j’étais réellement ne correspondait pas aux conceptions avec lesquelles ils étaient à l’aise » [7]. Otep Shamaya (Otep) déclare être la cible régulière de harcèlement en ligne et explique connaître au moins une dizaine de musicien·ne·s queer de groupes de metal connus mais qui ne s’affichent pas en tant que tels publiquement parce qu’ « iels ont peur de perdre leur fans ou ont peur de la réaction de leur famille. Iels ont peur de ce que l’on pourrait leur faire, de la perception des maisons de disque et tout le reste. » [8]

Paul Masvidal (Cynic) raconte avoir entendu « plein de « pédé, dégage de la scène » de la part du public. Cela est arrivé de nombreuses fois au cours des dernières décennies. » Il ajoute : « À un moment, on nous a jeté des bouteilles pendant une tournée, il y a très longtemps. » [9]

Dug Pinnick (King’s X) souligne qu’en tant qu’homme noir, il a « entendu plus de fois le mot « nègre » dans [s]a vie que « pédé ». Il explique :

« de temps en temps, je vois un groupe que j’aime beaucoup, et il va y avoir une parole dans la chanson à propos du fait d’être gay, et cela sera très négatif et pas juste le mot « gay », parce que le mot « gay » comme les gamins disent « hey, c’est gay », je n’ai pas de problème avec ça mais quand ils parlent de nos modes de vie et de qui nous sommes en des termes très négatifs, je n’aime pas cela, en particulier lorsque cela vient d’un groupe de metal. » [10]

Les paroles de certaines chansons ont aussi marqué Jason Rivera (Gaytheist) qui raconte pourquoi il a arrêté d’écouter du metal à une certaine période de sa vie :

« Le moment où le heavy metal m’a blessé quand j’étais gamin, ça a été quand j’ai acheté l’album d’Anthrax State of Euphoria, que j’ai aimé l’album, et puis l’album se finit sur « Ne sois pas un pédé / C’est la clé / Tu sais, c’est aussi facile que un, deux, trois. » J’étais en mode « Attend, qu’est-ce qu’il se passe ? » Le clip vidéo sort pour je-ne-sais-plus quelle chanson, et c’est une peinture de Gorbachev et Reagan en train de s’embrasser que quelqu’un a fait, et ils la pointent du doigt en disant « Regardez ces idiots. » Pas parce qu’il s’agissait de Reagan et Gorbachev, mais parce qu’ils s’embrassaient. Ça a été le moment où je me suis dit : « je suis en train de passer mes années de lycée à écouter de la merde » et j’ai arrêté le heavy metal pendant un moment. » [11]


Cette anecdote de Rivera souligne l’impact potentiel sur les fans et les autres artistes lorsque des discours LGBT-phobes sont le fait de personnalités médiatisées du monde metal. Parmi elles, Kerry King (Slayer) et Phil Labonte [12] (All That Remains) sont particulièrement connus pour leurs récidives, notamment dans leur utilisation de l’insulte « pédé » en interview, par exemple lorsque King décrit le jeu du batteur Adrian Erlandsson (Cradle of Filth), qui a passé une audition pour Slayer, en disant qu’il « frappe comme un pédé ». [13]

La chercheuse Amber R. Clifford-Napoleone rappelle également la dimension homophobe du tristement célèbre meurtre de Magne Andreassen en 1992 par Faust, batteur d’Emperor à l’époque [14]. L’activisme à la fois raciste et homophobe de la scène White Power s’est également illustré par la sortie en 2008 d’un album intitulé « Smashing Rainbows: Rock Against Homosexuality » qui contient entre autres le morceau « Kill the Faggots » du groupe Evil Incarnate, qui chante « Ni**er lovers and fa**ots / Bullets in your head » (« Ceux qui aiment les nègres, et les pédés / Des balles dans vos têtes »).

Ces exemples montrent que les modalités des discriminations dans le milieu metal ne sont pas foncièrement différentes de la plupart des milieux hétérosexistes. Elles peuvent impacter les carrières musicales des artistes out, et contribuer à l’exclusion des fans de metal queer (de manière directe ou en provoquant l’auto-exclusion des concerné·e·s choisissant d’éviter ces discriminations). Enfin elles expliquent la réticence de certain·e·s musicien·ne·s à déclarer ouvertement qu’iels sont queer.

Des musiciennes aux performances queer

Si l’on adopte un cadre d’analyse qui ne réduit pas toute performance metal à la masculinité et à l’hétérosexualité, autrement dit si on lève le filtre de l’hétérosexualité, il devient cependant vite évident que le metal constitue un espace d’expression des genres et des sexualités bien plus riche. Pour Clifford-Napoleone :

« Si, au lieu de considérer par défaut la masculinité et l’hétérosexualité dans le heavy metal, on sépare au contraire la masculinité du corps hétérosexuel, il devient évident que le heavy metal n’est pas du tout masculin par essence. Cette masculinité est seulement une performance, une illusion qui est sortie de la scène et s’est introduite dans le monde de l’érudition. […] Le monde du heavy metal est fondamentalement queer avec un style et un symbolisme BDSM, des signaux de la sous-culture leather, des images et des paroles manifestes de comportements sexuels « anormaux », et des artistes qui défient les normes culturelles hétéronormatives de l’apparence et des comportements. » [15]

Par exemple, les femmes qui utilisent les techniques de growl pour produire un chant hurlé considéré comme « masculin » défient de telles normes, comme le souligne Joan Jocson-Singh, autrice du blog On The Shelves, en s’appuyant sur les travaux de Estelle Murphy et Jack Halberstam :

« La chanteuse qui hurle joue avec la compréhension auditive genrée de l’auditeurice ; sa voix est genrée au masculin. Ainsi, à travers l’appropriation d’une voix masculine, la chanteuse qui hurle manipule et expose un système de filtrage masculin, où l’auditeurice est trompé·e par le masque de l’artiste ou « drag sonore ». Cependant, de telles performances de masculinité féminine (Halbestarm, 2010) soulèvent des questions à propos de l’intention performative et de la masculinité performée par les chanteurs masculins de growl. » [16]

La masculinité des femmes est habituellement considérée comme une pâle copie de celle des hommes. Mais, comme l’explique Halberstam en introduction de son ouvrage Female Masculinity,

« loin d’être une imitation de la virilité, la masculinité féminine nous fournit en fait un aperçu de la manière dont la masculinité est construite comme masculinité. En d’autres termes, les masculinités féminines sont présentées comme les déchets rejetés de la masculinité dominante afin que la masculinité virile puisse apparaître comme la vraie réalité. » [17]

Ces masculinités alternatives sont invisibilisées, d’autant plus dans un cadre d’analyse qui les ignore pour considérer le metal comme intrinsèquement masculin et hétérosexuel. Mais si on adopte le regard inverse – la masculinité comme étant une construction, une « illusion » comme le propose Clifford-Napoleone, alors les composantes queer présentes dans le metal se révèlent. Ceci permet par exemple de mieux comprendre la position qu’occupe Joan Jett, l’unique femme à avoir été sacrée Golden God [18] aux côtés de Rob Halford, Gene Simmons, Alice Cooper. Pour la chercheuse, Joan Jett incarne « l’authenticité et la masculinité de la scène heavy metal. La musique de Jett est profondément sexuelle, son jeu de guitare est virtuose, son charisme en tant que chanteuse lead est évident. » [19] Elle remplit tous les critères du cock rock (littéralement « rock à bite » en anglais) avec sa musique, ses paroles et sa présence ouvertement sexuelles. Pourtant, le fait qu’elle soit une femme (cis) et « son manque de bite biologique pour faire du rock est essentiellement ignoré. » [20]

En repositionnant la figure de Joan Jett dans une perspective queer qui pose le rock comme débouché possible pour les désirs homosexuels féminins, Clifford-Napoleone désigne Joan Jett comme la « queer queen of cock rock » (la reine queer du cock rock). Cette perspective est alimentée par les performances masculines et queer de la musicienne. Dans le clip de I Love Rock’n’Roll, Joan Jett, le regard blasé et sans un sourire, veste en cuir noir sur les épaules, rentre dans un bar où la population est initialement masculine. Elle arbore ensuite une combinaison en cuir rouge, serre lentement le biceps et le poing en prononçant « the beat was going strong » (« le rythme était solide »), fait un doigt d’honneur à la caméra, s’approche du juke box en s’y collant légèrement et en l’entourant comme pour en prendre possession. Lorsqu’elle marche sur le bar, c’est le dos légèrement courbé et les épaules rentrées sur sa guitare. Sa performance a un caractère sexuel typique du cock rock, mais elle est on ne peut plus éloignée d’une mise en scène qui l’objectiverait pour un regard masculin (le décolleté du bassiste est plus ouvert que le sien…).

Un autre morceau de Joan Jett & The Blackhearts, A.C.D.C., illustre ce qu’il y a de queer dans les performances de la musicienne. En anglais, l’acronyme A.C.D.C (pour « courant alternatif ») désigne de manière familière la bisexualité. Le clip met en scène une femme qui flirte avec des femmes et des hommes avant d’arriver au concert de Joan Jett, et de s’approcher de la chanteuse pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Les signaux queer envoyés par la chanteuse sont multiples. Plusieurs fois durant le clip, Joan Jett fait des clins d’œil à l’écran. Les paroles de la chanson utilise un pronom à la troisième personne (« she ») pour parler de la femme bisexuelle. Mais à un moment du clip, Joan Jett se substitue à la protagoniste : en même temps qu’elle chante « She got girls / Girls all over the world / She got men / Every now and then » (« Elle a des filles / Des filles tout autour du monde / Elle a des hommes / De temps et temps »), elle est entourée successivement par les mêmes femmes et les mêmes hommes avec lesquel·le·s l’actrice principale a flirté au début de la vidéo.


Joan Jett a toujours refusé de parler de sa vie personnelle en interview, et n’a jamais parlé directement de sa sexualité. En plus du contenu de ses chansons et de ses performances, plusieurs indices alimentent les spéculations, notamment les stickers présents sur sa guitare : « Gender Fucker », « Girls Kick Ass », le drapeau « Leather Pride », ou encore un sticker de deux femmes se tenant la main. [21]

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Joan Jett (source)

Une autre figure emblématique du metal queer est la chanteuse Otep Shamaya. Otep a toujours été ouvertement lesbienne dès ses débuts dans la scène metal, et le contenu des paroles qu’elle écrit y font régulièrement référence. Plusieurs clips mettent également en scène une sexualité lesbienne affichée. Le clip Apex Predator a vu son accès restreint sur Youtube en raison de la présence de scènes de sexe lesbien (sans que la scène où une femme fait une fellation sur un pistolet n’ennuie personne, selon les dires de la chanteuse en interview). Engagé politiquement, le clip « Equal Rights, Equal Lefts » appelle à lutter pour les droits LGBT+ (mais n’évite pas des représentations problématiques comme cela a été analysé dans un article sur le site Le cinéma est politique).

Vag Halen, groupe ouvertement queer, reprend quant à lui les standards du cock rock pour en lever les contradictions. La chanteuse Vanessa Dunn explique au journal Independent :

« Quand Robert Plant chante « Whole Lotta Love », c’est un homme qui joue le rôle d’une femme qui a un orgasme. Quand je chante ce morceau et que je fais le même show avec un micro en tant que femme, cela n’a-t-il pas plus de sens ? » [22]

Pour Dunn, le fait de se réapproprier en tant que femmes queer des chansons qui ne leur étaient à l’origine pas destinées subvertit leur signification politique [23]. La question de la réception par le public est plus épineuse : l’audience masculine hétéro et bisexuelle suit-elle ce changement de référentiel en regardant les musiciennes à moitié nues performer sur scène ?

Normes de genre et hétérosexisme dans le glam metal

Pour l’auteur de l’article de Terrorizer, si le glam metal (aussi appelé hair metal) est décrié parmi un bonne frange des métalleux, c’est parce qu’il s’agit d’un style « très hétéro » et ouvertement sexuel, qui bousculerait les normes soit-disant gays et non-sexuelles auxquelles les métalleux sont habitué·e·s. Cet argumentaire rentre en contradiction totale avec bon nombre de groupes et morceaux dans le metal. Une autre explication semble plus probable : le fait que les groupes de glam transgressent les normes de genre de la masculinité [24]. Les musiciens – exclusivement des hommes – arborent maquillage, chevelures flamboyantes, bandeaux, bijoux, débardeurs décolletés.

bret_michaels_3 Le groupe Poison (source)

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Le groupe Wrathchild (source)

Pourtant le glam ne casse pas fondamentalement les lignes de la domination hétérosexiste : cette expression de genre reprenant des attributs traditionnellement féminins sert de levier à la réaffirmation d’une hétérosexualité dominante, pour laquelle les femmes sont mises à disposition des hommes comme objets sexuels. Thea de Gallier, dans son article « Dude looks like a lady: The power of androgeny in metal », le résume avec une formule percutante : « Il y avait plein de place pour l’expérimentation visuelle, mais en terme de contenu, il n’y en avait que pour le pouvoir du pénis. » [25]

Le début du clip de « Talk Dirty To Me » du groupe de Poison, où des femmes peu habillées et sans tête défilent sur scène, est un bon exemple d’objectivation sexuelle, de même que l’inratable Girls Girls Girls de Mötley Crüe qui se déroule dans un club de strip et pour qui une strip-teaseuse est un « nouveau jouet ».

Un groupe plus récent, Steel Panther, reprend les codes du glam avec une visée parodique, mais pour les amplifier plutôt que pour les subvertir ou les critiquer (il ajoute au passage une touche de transphobie). Le clip « Pussywhipped » met en image un discours typiquement masculiniste sur la revanche des hommes sur les femmes, dans un monde où celles-ci auraient pris le pouvoir et les émasculeraient. Dans « The Burden To Be Wonderful », les musiciens du groupe sont la « masculinité par procuration » du héros qui n’a aucun succès avec les femmes. Le clip « Gloryhole » célèbre la masculinité et la sexualité dominantes du chanteur qui, qu’importe qui lui fait une fellation, va « décharger son coup ».

Le groupe Pink Stëël change quelques règles du jeu avec sa version gay de glam metal « brouillant les frontières entre musique, comédie, Mötley Crüe et Mary Poppins pour créer une expérience sensationnelle de concert rock en stade qui vous laissera en tête des airs comme « We Fight for Cock », « I’m Comin’ Out (All Over You) » et « Sausage Party » pendant des jours – que vous le vouliez ou non. » [26] Les informations en ligne sur le groupe Pink Stëël sont rares. Au-delà de la dimension parodique, il est difficile de situer les musiciens (est-ce qu’ils sont gays et reprennent les codes du glam pour se les approprier ? Est-ce qu’ils ne font que reprendre au premier degré l’usage répandu consistant à qualifier certains styles de musique de « gay » dans un but humoristique ?)

Quelques projets artistiques queer et politiques

Bien qu’assez rares, plusieurs groupes et artistes ouvertement queer proposent une musique intégrant une réflexion critique queer du metal. En plus des artistes mentionné·e·s plus haut dans le texte et de la playlist, voici une petite sélection de trois groupes qui valent le détour.

Le duo canadien Vile Creature est un groupe de doom metal queer vegan. KW (guitar) et Vic (batterie) se définissent respectivement comme une personne trans queer et une femme queer. Dans une interview donnée à Noisey, KW explique que leur premier enregistrement, intitulé « Descent into the Soil », est « sur la haine et la violence dont les personnes queer, les personnes qui sont identifiées comme femmes et les personnes qui ne sont pas cis font l’objet de manière répétée, et sur nos propres expériences. »

L’artiste Drew Daniel produit habituellement de la musique électronique, mais il s’agit aussi d’un fan de metal. Avec son projet The Soft Pink Truth, il sort en 2014 l’album Why Do The Heathen Rage? constitué de reprises queer de black metal : « Tout comme le blasphème à la fois reconnaît et attaque les pouvoirs sacrés qu’il invoque et renverse, ce disque célèbre le black metal et offre dans une égale mesure une critique queer, une parodie et une profanation de son bourbier idéologique », explique Daniel dans une interview au magazine Pitchwork. [27]

Le groupe Pink Mass se définit comme un groupe de « punk pervers pansexuel » (mais joue en fait du metal) aux influences BDSM explicites. Il énonce également clairement sa volonté de casser les codes hétérosexistes du milieu. Le guitariste Josh Walton explique au magazine Bedford And Bowery :

« Il y a tellement de groupes de death metal qui sont clairement misogynes, clairement dégueulasses lorsqu’il s’agit de sexualité et de genre, et nous offrons l’alternative – nous gardons la même férocité, mais nous disons « Ces types ont putain de tort. » Tu peux aimer cette esthétique, mais garde ta putain de tête sur les épaules. » [28]

Playlist

Les groupes inclus dans cette playlist comprennent au moins un·e musicien·ne queer out qui s’est déclarée comme telle en interview, par les réseaux sociaux ou par l’intermédiaire d’un communiqué officiel du groupe disponible en ligne. Les musicien·ne·s sur lesquel·le·s des rumeurs circulent sans qu’elles aient été confirmées par l’intéressé·e ont été exclu·e·s, ainsi que les groupes dont les performances sur scène semblent donner des indications claires mais dont il n’existe aucune déclaration pour les confirmer (en tout cas trouvable en ligne).

Mina Caputo (Life of Agony), Marcie Free (Unruly Child), Vic et KW (Vile Creature), Doug Pinnick (King’s X), Chuck Panozzo (Styx), Marissa Martinez (Cretin), Roddy Bottum (Faith No More), Otep Shamaya (Otep), plusieurs membres de Girlschool, Lzzy Hale (Halestorm), Labryse, Tracy Myzeri Gonzalez (Eyes Like Cyanide), Best Jesus, Paul Masvidal et Sean Reinert (Cynic, ex-Death), Steve Brooks (Torche), Jason Rivera (Gaytheist), S.B.S.M., Anastatica, Gaahl (Gaahls Wyrd, ex-Gorgoroth), Rob Halford (Judas Priest), Alexis Hoillada (Project Armageddon)

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Notes et références

[1] ^ Which are the gayest power metal bands ever ?, http://www.blind-guardian.com/forum/viewtopic.php?f=8&t=37338&hilit=gay

[2] ^ Terrorizer, Heavy Metal Is Gay: Why We Need To Tackle Our Homophobia http://www.terrorizer.com/news/features-2/heavy-metal-is-gay-need-tackle-homophobia/

« Heavy metal is totally gay. It’s a predominantly male audience watching predominantly male bands act as butch and masculine as possible. It’s leather, denim, tight trousers […] and a bunch of other shit that has more to do with 1970s San Francisco gay clubs than anything vaguely hetero. It’s all phallic metaphors, homoerotic imagery and sweaty (frequently topless) men grappling each other in a dark room. »
[3] ^ Amber R. Clifford-Napoleone, Metal Homophobia and the Queer Fan     https://qfheavymetal.wordpress.com/2012/08/15/homophobia/

« Our theoretical and academic understanding of heavy metal relies on masculinity and heterosexuality as though they are static and immutable, as though they are the very core of heavy metal itself. Consequently, the masculinist and heteronormative qualities of heavy metal are not excavated or interrogated. »

[4] ^ Terrorizer, Heavy Metal Is Gay: Why We Need To Tackle Our Homophobia http://www.terrorizer.com/news/features-2/heavy-metal-is-gay-need-tackle-homophobia/

« There seems to be this odd perception amongst metallers of gays as mincing queens effeminately cocking a limp wrist. And while gay men like that certainly exist, it is far from the majority – and in fact, is something liable to win you prejudice even amongst the LGBT community. In fact, the closer to a Manowar press shot (with or without loincloth-only garb) you get, the closer you get to something genuinely gay. »
[5] ^ Louis-George Tin, Qu’est-ce que l’hétérosexisme http://lmsi.net/Qu-est-ce-que-l-heterosexisme
[6] ^ https://www.bitchmedia.org/post/rock-goddesses-of-a-certain-age

« I think a big part of it is that we don’t have kids. Over the decades, some women in the band have been gay, some have been bi, some have been straight, some have been omnisexual [laughs]… it’s been the whole kind of gamut. But when you have male partners, obviously you’re going to wind up with a guy who’s cool about you playing in bands, but men don’t necessarily want a woman who is going to go off for months and months at a time—generally speaking. […] Not having kids, and not having those kinds of relationships with guys where they’ve wanted us to be there every minute. I’m sure that’s a huge part of it. »
[7] ^ http://www.billboard.com/articles/news/pride/7842070/mina-caputo-lgbtq-hard-rock-metal

« they had their own idea of who I am and who I’m supposed to be, and who I really am doesn’t fit into their ideas of what makes them comfortable, »
[8] ^ http://www.billboard.com/articles/news/pride/7842073/otep-shamaya-lgbtq-hard-rock-metal

« they’re afraid of losing fans or they’re afraid of their family. They’re afraid of what it might do to them, perception of record companies and all this stuff. »
[9] ^ http://www.billboard.com/articles/news/pride/7842075/paul-masvidal-lgbtq-hard-rock-metal

« plenty of « F—t, get off the stage » slurs from audiences. That’s happened numerous times over the past couple decades, I’d say. We had, at one point, bottles thrown at us on a tour a long time ago. »
[10] ^ http://www.billboard.com/articles/news/pride/7842062/dug-pinnick-lgbtq-hard-rock-metal

« I’ve heard the word « n— » more in my life than « f—t, » actually. ». Il explique « Every now and then, I’ll see a band that I’m really liking, and there’ll be a line in a song about [being] gay, and it’ll be very negative — and not just the word « gay, » ’cause the word « gay, » kids say, « Hey, that’s gay, » I have no problem with that — but when they talk about our lifestyle and who we are in a very negative way, I don’t like when anybody does that, especially a metal band. »
[11] ^ www.billboard.com/articles/news/pride/7842067/jason-rivera-lgbtq-hard-rock-metal

« The moment heavy metal hurt me as a child was buying Anthrax’s [1988 album] State of Euphoria and loving that album, and then the album ends with « Don’t be a f—t/Now that’s the key/Don’t you know it’s easy as one, two, three. » It was like, « Wait, what’s happening? » The music video comes out for whatever song it was, and there’s a painting of [Mikhail] Gorbachev and [Ronald] Reagan kissing that somebody made, and they’re pointing at it like, « Look at these idiots. » Not because they’re Regan and Gorbachev, but because they’re kissing. That was my [moment] of, « I’m spending my high school years listening to fucking garbage, » and I gave up on heavy metal for a while. »
[12] ^ http://www.metalinjection.net/editorials/all-that-remains-phillip-labonte-is-a-homophobic-asshole
[13] ^ http://www.blabbermouth.net/news/kerry-king-ex-soulfly-drummer-joe-nunez-s-mother-wouldn-t-let-him-play-in-slayer.html#yhjD5R1W9P5MYbIB.99
[14] ^ Amber R. Clifford-Napoleone, Metal Homophobia and the Queer Fan https://qfheavymetal.wordpress.com/2012/08/15/homophobia/
[15] ^ Amber R. Clifford-Napoleone, Queerness in Heavy Metal Music

«Instead of centering masculinity and heterosexuality as a given, unchaining the masculinity of heavy metal from the heterosexual body makes it clear heavy metal is not inherently masculine at all. That masculinity is only a performance, an illusion that has come off the stage and entered scholarship. […] The heavy metal world […] is inherently a queer world of BDSM style and symbolism, leather subcultural cues, overt visual and lyrical images of « abnormal » sexual behavior, and performers who defy heteronormativity cultural norms of appearance and behavior ».
[16] ^ https://ontheshelves.wordpress.com/2015/02/17/developing-death-metal-vocals-part-1/

« …the female growler plays with the listener’s gendered aural comprehension of the voice; her voice is gendered as masculine. Thus, through the appropriation of the masculine voice, the female growler manipulates and exposes a system of masculine filtration, whereby the listener is mislead by the performer’s mask or ‘audio drag’. However, such performances of female masculinity (Halberstam, 2010) raise questions about performative intention and of the masculinity performed by male death-growl vocalists. »
[17] ^ Halberstam, Female Masculinity

« far from being an imitation of maleness, female masculinity actually affords us a glimpse of how masculinity is constructed as masculinity. In other words, female masculinities are framed as the rejected scraps of dominant masculinity in order that male masculinity may appear to be the real thing. »
[18] ^ http://joanjett.com/joan-jett-receives-golden-god-award/
[19] ^ Amber R. Clifford-Napoleone, Queerness in Heavy Metal Music

« the authenticity and masculinity of the heavy metal scene. Jett’s music is inherently sexual, her guitar playing virtuosic, her charisma as a lead singer clear. »
[20] ^ Ibid, « her lack of a biological cock to rock is essentially ignored. »
[21] ^ http://joanjettbadrep.com/cgi-bin/fullStory.cgi?archive=200606&story=20060624-01southernvoice.htm
[22] ^ http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/music/news/vag-halen-we-re-what-bournemouth-needs-say-canadian-lesbian-rockers-9775808.html

« When Robert Plant sings « Whole Lotta Love », he’s a man impersonating a woman having an orgasm. When I sing it and use those stage antics with microphone as a woman, doesn’t it make more sense? »
[23] ^ https://www.youtube.com/watch?v=1Y4bWsE4ims
[24] ^ Looks That Kill: Glam Metal and Gender Expression, http://hst420mmyd.tumblr.com/
[25] ^ http://teamrock.com/feature/2016-02-12/dude-looks-like-a-lady-the-power-of-androgyny-in-metal

« There was plenty of room for visual experimentation, but lyrically, it was all about the power of the penis. »
[26] ^ http://pinksteel.com/about.html

« blurring the lines between music, comedy, Motley Crüe and Mary Poppins to create a fabulous, fist-pumping arena rock concert experience that will leave you singing tunes like « We Fight For Cock » « I’m Comin’ Out (All Over You) » and « Sausage Party » for days–whether you want to or not. ».
[27] ^ http://pitchfork.com/features/show-no-mercy/9417-soft-pink-truth/

« Just as blasphemy both affirms and assaults the sacred powers it invokes and inverts, so too this record celebrates black metal and offers queer critique, mockery, and profanation of its ideological morass in equal measure. »
[28] ^ http://bedfordandbowery.com/2017/04/how-a-pansexual-pervert-metal-band-ended-up-in-the-proud-boys-crosshairs/

« There are so many death metal bands that are overtly misogynistic, overtly fucked up when it comes to sexuality and gender, and we’re offering the alternative– we still have that ferocity but we’re saying, ‘These guys are fuckin’ wrong.’ You can be into the aesthetic, but have a fuckin’ head on your shoulders. »