Il y a de cela plus de six mois, j’ai publié mon avis sur la saga Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire, qui se trouve être ma série de livres jeunesse favorite. C’était à l’occasion de la sortie de la première saison de l’adaptation éponyme sur Netflix.

Et c’est donc en juillet que je me suis dit qu’il était plus que temps de vous exposer mon retour sur cette série, qui compte pour le moment huit épisodes.

Disclamer : Notez que pour éviter les répétitions, je vais parfois utiliser l’abréviation ASOUE pour désigner la série, et elle signifie A Series Of Unfortunate Events, soit le nom original de l’œuvre. Je vais aussi bien souvent la renommer Les orphelins Baudelaire pour que ce soit plus court à écrire et à lire que le titre à rallonge.

Adapter Snicket, ce défi

Lire Les orphelins Baudelaire, c’est se confronter à une écriture très particulière et riche. Des jeux de mots, des références culturelles, du brisage de quatrième mur, une ironie omniprésente, des jeux sur l’objet livre (la répétition sur une page des « jamais » dans Le Laboratoire aux serpents, par exemple)… sont autant de particularités propres au format texte qu’il est difficile, sinon impossible, de transposer à l’écran.

Ainsi, lors de l’adaptation cinématographique, toute l’ironie de l’écriture passait à la trappe, rendant le film extrêmement triste (après, le pitch de départ n’est pas très joyeux, il faut l’avouer). Il fallait trouver l’équilibre entre l’émotion pure et l’ironie des situations dans lesquelles se trouvent parfois les enfants, surtout face à des adultes… un peu bouchés. Ainsi, si le film était très joli visuellement, il tombait dans une esthétique gothique un peu trop lourde et un pathos malvenu.

La série a fait un excellent travail pour reprendre les ingrédients qui font l’originalité de l’écriture de Snicket, y compris ce que certaines personnes peuvent trouver grotesque, comme les répétitions. Ainsi, à chaque épisode, Lemony Snicket se présente aux spectateurs qui savent très bien qui il est depuis le premier épisode, ce qui peut ennuyer certain·e·s. Mais c’est tout simplement une transposition des quatrièmes de couverture de chaque livre où l’auteur parle de lui au lectorat qui le suit parfois depuis douze tomes. Les références culturelles persistent et sont nombreuses, même si elles diffèrent bien souvent de celles des ouvrages. On a pu apprécier les références à Sonic Youth, Pink Floyd mais également Haruki Murakami ou James Brown (avec un magnifique numéro musical de Neil Patrick Harris).

L’ironie et le grotesque des livres, leur côté ubuesque, sont extrêmement bien retranscrits. On voit bien que les adultes sont à côté de la plaque, malgré leurs efforts, et que seuls les Baudelaire constatent la menace que sont le comte Olaf et ses plans. On peut aussi trouver cela très idiot, car ses stratagèmes sont facilement visibles, mais ça reste une adaptation très juste du contenu des livres et de la personnalité des personnages.

Les soliloques bien souvent éplorés de Snicket m’ont surprise. Je m’attendais à une voix off, mais on voit Lemony Snicket parler de ses états d’âme, partager des anecdotes et des connaissances avec le public en lui parlant directement. Je crois sincèrement que les instants passés avec Snicket ont été parmi mes préférés dans la série, ne serait-ce que par l’interprétation géniale de Patrick Warburton. Et pour sa voix grave qui me donne des chatouillis dans le cou.

Lemony Snicket avertit de sa superbe voix que les personnes intéressées par les histoires aux fins heureuses devraient mieux regarder une autre série.

Lemony Snicket avertit de sa superbe voix que les personnes intéressées par les histoires aux fins heureuses devraient mieux regarder une autre série. (Source)

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Pardon, je m’égare.

La série a parfaitement bien relevé le challenge qu’était l’adaptation « pure et simple » de l’écriture de Snicket à travers les treize ouvrages. Et je mets l’expression entre guillemets parce que son style n’est pas pur et simple, il est même assez ardu pour un·e adolescent·e qui ne comprend pas le second degré et/ou manque des clefs nécessaires pour comprendre les références disséminées à travers la saga.

Malheureusement, pour les gens qui n’accrochent pas au style de Snicket, la série ne vous fera pas changer d’avis, je le crains. Le jeu des acteurs peut sembler clownesque, les personnages pas bien fute-fute (surtout les adultes), les situations improbables… mais j’ai envie de dire : c’est le jeu, ma pov’ Lucette. C’est tout l’esprit de l’écriture de Snicket, c’est un des sujets principaux de la série, cette incompréhension des adultes face aux enfants, voire leur naïveté face au monde. Une naïveté paradoxale, puisqu’on attend des adultes qu’ils soient intelligents et capables alors qu’ils montrent à travers les treize tomes et ces huit épisodes qu’ils le sont rarement, même avec toute la bonne foi du monde.

ASOUE raconte le passage brutal de l’enfance à l’âge adulte et cela arrive avec la réalisation que tout le monde n’est pas forcément gentil, que tous les adultes ne sont pas capables d’aider, et qu’il faut souvent compter sur soi-même et celleux qui nous sont les plus proches. Et cela passe par la caricature des adultes et des situations auxquelles ils sont mêlés, comme le quiproquo autour des voitures au deuxième épisode du Laboratoire aux serpents. La série parvient à adapter l’œuvre originale en apportant une touche de nouveauté bienvenue. De plus, elle réussit l’exploit d’incorporer des références à d’autres livres de l’univers, notamment au préquel Les Fausses Bonnes Questions. Ce n’est pas simplement une adaptation de ASOUE : c’est une adaptation d’ASOUE dans l’univers étendu créé par Snicket lui-même.

C’est une série qu’on aime ou qu’on déteste, elle est quitte ou double dans son propos et sa façon de l’amener. D’ailleurs, après avoir étudié le fond, passons à la forme de la série.

Wes Anderson, sors de ce corps !

La première chose à laquelle j’ai pensé en regardant la série, c’était effectivement qu’elle me rappelait le travail de Wes Anderson et aussi celui de Tim Burton, surtout dans Edward aux mains d’argent. C’est une série avec des décors superbes et très travaillés, et avec un travail sur les couleurs et la symétrie qui est magnifique.

Daniel Handler (le vrai nom de Lemony Snicket) est producteur exécutif de la série, et on le devine au fait qu’on se retrouve plongé·e dans les lieux décrits dans ses romans. Il dit lui-même que 99,9 % des décors ont été créés spécifiquement pour la série, par un chef décorateur récompensé aux Oscars, Bo Welch. Très peu de fonds verts ont été utilisés : la maison de l’oncle Monty, celle du comte Olaf ou le Port Damoclès sont tou·te·s réel·le·s à quasi 100 %. Et ils fourmillent de détails que l’on peut rater au premier visionnage. Par exemple, je n’avais pas remarqué lors de mon premier binge-watching que la tapisserie aux motifs très Art déco de l’oncle Monty représentait en réalité des serpents entrelacés.

La belle maison de l’Oncle Monty et ses haies taillées en forme de serpents.

La belle maison de l’Oncle Monty et ses haies taillées en forme de serpents. (Source)

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Malgré le propos parfois sombre de la série, celle-ci ne tombe pas dans le piège du gothique omniprésent et de son pote, le filtre bleu-gris. J’apprécie l’esthétique burtonienne des années 1990 (type Sleepy Hollow) et le filtre bleu, mais dans le cas de ASOUE, c’est juste un raccourci ennuyeux et facile. Faire des scènes lumineuses et des décors colorés tranche bien plus avec les événements tragiques qui s’y déroulent et marque bien plus les esprits. D’une certaine façon, ça m’a aussi rappelé la magnifique série Pushing Daisies, qui a le même ton que Les orphelins Baudelaire : un pitch de départ dramatique, des événements ubuesques, des personnages hauts en couleur et des décors magnifiques et fouillés.

Tant qu’on est sur l’aspect visuel de la série, je demande une hola pour les personnes chargées des costumes et du maquillage. Transformer Neil Patrick Harris en Olaf a demandé un travail titanesque (quatre heures par jour), et ses différentes tenues et ses multiples grimages tout au long des épisodes sont parfaitement bien travaillés. La garde-robe de Violette m’a énormément plu, car elle est assez rétro avec un côté « petite fille sage » tout en demeurant très actuelle. Les vêtements minuscules de Prunille/Sunny sont aussi à noter, puisqu’elle se retrouve tout de même affublée de tenues loin d’être adaptées à son âge, comme celle d’une d’ouvrière en scierie ou un uniforme scolaire très anglais.

Le Comte Olaf réclame des félicitations pour les équipes chargées du maquillage et des costumes.

Le comte Olaf réclame des félicitations pour les équipes chargées du maquillage et des costumes. (Source)

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Et puisqu’on parle des enfants…

Et le casting dans tout ça ?

On vient d’évoquer Prunille qui est un bébé, et comme on peut s’en douter, faire travailler un enfant en bas âge n’est pas chose facile sur un plateau. Mais la petite fille s’en tire extrêmement bien et on dit qu’elle a été adorable avec tout le reste de la production.

Pour trouver les interprètes de Klaus et Violette Baudelaire, un casting mondial a été lancé via le Net. Finalement, c’est Malina Weissman, déjà vue dans Supergirl, qui a obtenu le rôle de l’aînée de la fratrie et Louis Hynes, jusque-là inconnu, est devenu l’interprète de son petit frère. J’avais pas mal d’appréhension, mais il faut avouer qu’ils se débrouillent extrêmement bien !

J’ai vu des reproches leur être faits notamment sur le fait qu’iels n’avaient pas l’air bien tristes pour des enfants qui venaient de perdre parents et foyer. Je sais que chacun·e surmonte son chagrin à sa manière, et la leur est de ne pas se laisser submerger par l’émotion. Ils ne peuvent pas le faire, ils sont constamment traqué·e·s par Olaf ! Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas tristes ou en deuil, parce qu’ils le sont.

Les enfants Baudelaire devenus orphelins n’en mènent pas large face à Olaf, mais restent tout de même super bien habillés.

Les enfants Baudelaire devenus orphelins n’en mènent pas large face à Olaf, mais restent tout de même super bien habillés. (Source)

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Neil Patrick Harris est un comte Olaf génial. Malgré mes doutes sur sa possible interprétation, j’ai retourné ma veste après l’avoir vu dans Dr. Horrible’s Sing-Along Blog. Et j’ai eu raison de croire en lui, puisqu’il insuffle une telle vie à ce personnage et interprète si bien les différentes facettes de sa personnalité ! Tour à tour comique, enjôleur ou franchement menaçant, ce rôle était définitivement fait pour lui.

On a de très chouettes acteurices parmi les personnages secondaires, y compris des personnalités reconnues dans ce milieu, comme Catherine O’Hara. Le casting est diversifié : il n’y avait qu’un personnage noir dans le film ; ici, on a plusieurs acteurices racisé·e·s. C’est peut-être un détail, mais c’est tout de même une avancée dans ce monde où la majorité des personnages sont écrits comme blanc·he·s ou interprétés par des blanc·he·s. C’était une volonté de Handler qui désire lui-même plus de diversité dans les productions culturelles, et on peut le saluer.

Et puis, il y a Patrick Warburton. Il est beau. Il est charmant. Il a une voix presque aussi sexy que celle de Mark Lanegan. Il est si doué, il était le choix parfait pour incarner le désabusé et blessé Lemony Snicket. Sa diction et son timbre se prêtent parfaitement aux litanies moroses qu’il impose au fil de la série. Son allure stricte et grave est tout à fait conforme à l’idée que je me faisais de l’auteur et narrateur de ASOUE.

(Ce paragraphe était sponsorisé par l’association Amour sur Patrick Warburton)

Tout n’est pas parfait…

Malheureusement et malgré toutes ces qualités, la série a quelques défauts.

Pour en revenir au casting et sa diversité : oui, c’est super d’avoir des acteurices racisé·e·s. Mais ils jouent des personnages secondaires (même si je me demande si Mr Poe n’est pas un personnage principal, finalement, vu son temps assez conséquent à l’écran lors de cette première saison), pas les protagonistes. Et surtout, il y a un souci concernant « l’homme aux crochets´» qui comme son nom peut l’indiquer, a des crochets à la place des mains. Ce personnage a plus d’importance que dans les livres, son acteur (d’origine swazie) est très bon, mais le problème est d’insister sur son handicap et le ridicule qu’il peut lui apporter.

Salut toi ! (Source)

Salut toi ! (Source)

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Qu’on fasse un gag visuel sur le fait qu’il ne puisse pas se servir dans le plat de pâtes préparé par les orphelins ou manger avec des couverts, OK, si vous voulez, à la rigueur. C’est une série grand public, axée notamment sur les plus jeunes qui sont sensibles à ce genre d’humour, on peut comprendre qu’ils aient voulu jouer dessus. Ce n’est pas l’humour le plus safe, voire pas du tout, mais ça passe malgré les grincements de dents. Mais au bout de la cinquième ou sixième fois, ce n’est plus drôle du tout, c’est de l’acharnement pseudo-humoristique. Qu’il n’arrive pas à faire certaines choses, oui, c’est probable. Mais au bout de plusieurs années avec ces crochets aux mains, on peut penser qu’il sait tout de même décrocher correctement un téléphone. Ainsi, ce genre d’humour blesse surtout quand on sait que l’acteur de départ a bien ses deux mains et qu’un·e concerné·e, même avec beaucoup d’humour et de recul, ne va pas forcément apprécier le fait qu’on utilise son handicap uniquement comme facteur de ridicule.

Après, personnellement, je ne suis pas sûre qu’il y ait énormément d’acteurs amputés des deux mains : on peut alors comprendre le choix d’un acteur valide dans cette optique, mais pas la répétition des gags visuels qui deviennent franchement gênants et blessants au bout d’un moment.

De plus, on a aussi un personnage dont l’écriture touche à la psychophobie : la tante Joséphine. Ses peurs, très nombreuses, sont ridiculisées elles aussi. Joséphine a peur du four, du téléphone, des poignées de porte, des bougies… de tout. On peut en rire au début, quand on ignore tout d’elle et qu’on se retrouve dans son univers où tout et n’importe quoi est source de danger, et que cela crée un décalage avec notre propre perception des choses. Mais on apprend vite que si elle est aussi apeurée, c’est qu’elle a perdu son mari et a subi un grand traumatisme. Dès lors, dire d’elle qu’elle est folle (« Crazy Aunt Josephine »), ça la fout mal, pour dire ça sans pincettes. Ce qui sauve un peu ce propos, c’est le fait qu’elle réussit à prendre le dessus sur ses peurs et qu’elle montre qu’on peut les surmonter. Mais ça n’efface (et ne pardonne) pas toute cette psychophobie ambiante.

Une chose que je regrette, personnellement, c’est la mise en avant de Klaus. Ne vous méprenez pas : j’adore Klaus et Louis Hynes est parfait dans ce rôle. Mais bien souvent, il vole la vedette à Malina Weissman. Violette Baudelaire est un personnage d’adolescente très intéressant, c’est une fille intelligente et courageuse : or, dans ASOUE, elle est bien souvent cantonnée au rôle de « seconde maman » qui s’inquiète avant tout pour son frère et sa sœur. Elle le fait dans les livres, bien sûr, mais dans la série, elle passe un peu au second plan, ce qui est dommage. Dans les derniers épisodes, elle (re)prend de l’importance et j’espère que ses apparitions lors de la seconde saison seront plus nombreuses et moins proches du cliché « fille = qualités maternelles avant tout », car elle est bien plus que ça.

Une chose qui m’a beaucoup plu en revanche, et à laquelle je ne m’attendais absolument pas, concerne Charles et le Directeur dans Panique à la scierie. En français, ils sont décrits comme « partenaires », ce qui a une connotation très « vie professionnelle » dans notre langue. En anglais, « partner » est plus souvent associé à « compagne ou compagnon » que chez nous. Et cela faisait planer le doute chez les fans : sont-ils en couple ? La série, en la personne de Lemony Snicket, nous dit bien que oui, ils sont ensemble.

Un mystère long de plus de dix ans s’est levé pour moi et c’était si bien.

Charles est l’exemple du « trophy husband » qui est là pour faire toutes les corvées de la maison (et de la scierie) pendant que son mari fait un « vrai » boulot”. Et la tête que fait Snicket derrière me tue.

Charles est l’exemple du « trophy husband » qui est là pour faire toutes les corvées de la maison (et de la scierie) pendant que son mari fait un « vrai » boulot”. Et la tête que fait Snicket derrière me tue. (Source)

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Alors ?

Personnellement, et malgré ce que j’ai pu voir en commentaires dans mon article de janvier, j’ai adoré la série ASOUE. Elle possède des défauts et des propos qui font grincer des dents, mais reste une excellente adaptation. Fidèle à l’œuvre originale tout en imprimant sa propre patte, notamment visuelle, elle reste un de mes coups de cœur de l’année 2017. Si vous aimez l’univers de Pushing Daisies, vous pouvez y jeter un œil. Si vous avez aimé les livres, je pense que vous aimerez tout autant la série. Mais comme dit plus haut : ça passe ou ça casse.

J’espère que les problèmes soulevés lors de cette première saison seront absents de la seconde. J’ai hâte de la voir, notamment pour voir les costumes d’Esmé d’Eschemizerre, parce qu’elle adaptera mon tome préféré (Ascenseur pour la peur) et pour suivre le reste des désastreuses aventures des orphelins Baudelaire.

Save