Je vous avais parlé dans un précédent article des difficultés qu’ont les femmes à se faire une place dans le monde scientifique, notamment celui des STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques). Je voudrais aujourd’hui approfondir ce sujet, en prenant l’exemple des prix Nobel 2017.

Suite au décernement des prix Nobel 2017, des voix se sont élevées pour protester contre l’absence de femmes parmi les lauréats. Voici la réponse du comité [1] :

« Cela tient en premier lieu du fait que nous récompensons le travail de recherche, qui se base en grande partie sur des découvertes faites dans les années 1970, 1980 et au début des années 1990 : à cette époque, le sexisme était encore très présent dans le domaine de l’économie, ainsi que dans beaucoup d’autres domaines scientifiques. »
 
Per Stromberg, président du comité.

« Je pense effectivement que beaucoup de plus de femmes méritent d’entrer en lice pour le prix. C’est pourquoi nous avons commencé à contacter d’éminentes femmes scientifiques afin de les convier aux nominations. À partir de l’an prochain, nous encouragerons le comité à nominer des femmes scientifiques et à prendre également en compte la diversité ethnique et géographique dans leur vote. »
 
Goran Hansson, vice-président du conseil de direction de la fondation Nobel.

 

Des proportions pas encore paritaires

Je suis de l’avis que ces explications, tout aussi justes qu’elles soient, ne suffisent pas. Il est vrai que la situation s’est un peu améliorée depuis quelques décennies, mais elle est loin d’être aussi reluisante et paritaire que ne semble le penser M. Stromberg.
Si, pour prendre l’exemple de la biologie, environ la moitié des doctorant·e·s sont des femmes, cette proportion tombe à environ 15 % aux postes les plus élevés [2].

La parité n’est pas atteinte, à part dans certains pays (Myanmar, Colombie et Bolivie en tête), et et il y a parfois encore beaucoup de chemin à faire. Ainsi, en Asie du Sud ou en Europe Centrale, la proportion de femmes parmi les chercheureuses est souvent inférieure à 30 % (y compris en France), comme vous pouvez le voir sur la carte ci-dessous :
 

Carte du monde montrant en nuances de couleur la proportion des femmes parmi les chercheureuses [<a name="retour au texte3" href="#note3">3</a>]

Carte du monde montrant en nuances de couleur la proportion des femmes parmi les chercheureuses [3]

 
De nombreuses initiatives existent pour intéresser les filles aux sciences dites « dures » (ces fameuses STEM), et il est permis d’espérer que la proportion de nouvelles étudiantes dans ces domaines encore très masculins augmente au cours des prochaines décennies.

Le problème s’est donc (un peu) déplacé depuis les années 1980-1990 : il ne s’agit plus « d’attirer » les jeunes filles dans les disciplines et parcours scientifiques, mais bien maintenant de lever les obstacles qu’elles peuvent rencontrer au cours de leur carrière. Et ceux-ci sont multiples et écrasants [4].
 

De nombreuses raisons de trébucher

Je vous avais déjà parlé de certains de ces problèmes, plus précisément : un biais à l’embauche à l’égards des hommes [5], la tendance des professeurs masculins (surtout les prestigieux : prix Nobel…) à engager plus d’hommes que de femmes, et la discrimination institutionnelle (à l’embauche notamment, mais aussi au niveau des ressources allouées aux employées) [6].
 
Il est également plus difficile pour une chercheuse d’obtenir un financement que pour un collègue masculin [7]. De plus, l’argent étant le nerf de la guerre, vous comprenez bien qu’il est plus difficile de faire vivre et prospérer son laboratoire dans de telles conditions.
Il existe depuis peu des propositions de solutions : des demandes de financement réservées aux femmes [8] et un réseau d’entraide et de soutien entre femmes universitaires [9].
 
Les problèmes continuent au niveau des publications scientifiques. En plus des difficultés que rencontre tout scientifique, le sexisme aggrave la situation des femmes.
Vous pouvez le constater sur la carte interactive ci-dessous [10] : la parité est souvent loin d’être atteinte au niveau du nombre même des publications.
 

Carte du monde interactive montrant en nuances de couleur le ratio d’articles publiés avec une femme en première autrice contre ceux avec un premier auteur de genre masculin [10].

Carte du monde interactive montrant en nuances de couleur le ratio d’articles publiés avec une femme en première autrice contre ceux avec un premier auteur de genre masculin [10].

 
Pour atteindre la parité, il faudrait obtenir un ratio de 1 mais les 5 plus gros contributeurs (plus la France) en sont loin : États-Unis (0,428), Chine (0,357), Royaume-Uni (0,419), Allemagne (0,334), Japon (0,194 !) et France (0,506) [11].

Dans certains domaines des publications scientifiques (en biologie par exemple), l’ordre dans la liste des auteurices a un rôle. On retrouve par exemple en première position la personne qui a le plus participé à l’article, et en dernière position saon professeur·e : ce sont deux places de prestige.
 
Pour chaque publication, on trouve aussi un·e auteurice correspondant·e. C’est un rôle important, c’est à cette personne que seront adressées toutes demandes et questions à propos de l’article.

Il est aussi à noter que lorsque des femmes publient un article dans une position déterminante (voir encart), celui-ci est par la suite moins cité que des études où ces positions sont occupées par des hommes (1,93 fois moins dans le cas d’un·e premier·e auteurice).
On observe par exemple que seul un cinquième des articles publiés dans Nature Neuroscience ont un·e auteurice correspondant·e de genre féminin [2], quand bien même les proportions d’articles soumis et acceptés par hommes et femmes sont semblables. Cela veut donc dire que le « poste » d’auteurice correspondant·e est moins souvent remis à des femmes, et ce même si elles ont écrit l’article en question.

Or, publier dans des revues scientifiques et y être cité·e sont les principaux moteurs d’une carrière universitaire. Les chercheuses sont donc discriminées et à l’embauche et tout au long de leur carrière, ce qui conduit certaines à changer de carrière ou à tout laisser tomber.

Autres formidables coups de pouce ou points d’orgue d’une carrière scientifique : les prix et autres distinctions. Vous commencez à connaître la chanson : les femmes en sont également privées, ou a minima il leur est (beaucoup) plus difficile d’accéder à de tels titres.

Prenons l’exemple du prix Nobel. Parmi les 888 lauréat·e·s décoré·e·s depuis 1901, année de création de ce prix, seulement 48 sont des femmes (elles représentent ainsi 5 % du total) [12] :

 

Infographie présentant la proportion de femmes lauréates d’un prix Nobel (ou de deux dans le cas de Marie Curie).

Infographie présentant la proportion de femmes lauréates d’un prix Nobel (ou de deux dans le cas de Marie Curie) [13].

 

Pour un exemple français, intéressons-nous aux prix décernés par le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) [14]. Sur les 60 médailles d’or (la plus grande distinction) distribuées depuis 1954, seulement 4 ont été attribuées à des femmes (soit 7 %) !

Je vous invite à regarder plus précisément les statistiques que j’ai regroupées (entre autres) dans ce document, mais, en résumé :

  • Plus on descend dans la hiérarchie des prix, mais aussi dans celle des laboratoires, plus la proportion de femmes récompensées augmente.
  • On observe une inversion des proportions (pour les médailles de bronze) et une parité (pour les médailles d’argent) depuis seulement quelques années.
  • Pour les années où les photos sont directement disponibles, on observe peu de personnes racisées parmi les lauréat·es.

On observe ici encore une disparité entre les hommes et les femmes au niveau des prix remportés, ce qui, je le rappelle, permet d’obtenir ensuite crédit et financements.
 
Comme tous les milieux, le milieu académique n’est pas épargné par le harcèlement, notamment sexuel. On entend de temps en temps parler de professeurs harcelant ou ayant harcelé des étudiantes [15], voire des collègues professeures [16]. De nombreuses universités mettent en place des dispositifs pour signaler plus facilement de tels cas et soutenir les victimes, mais ce phénomène est assez récent et encore assez inexpérimenté.
Enfin, vous n’êtes probablement pas sans ignorer que lorsque qu’une victime de harcèlement ose parler, les conséquences sont souvent plus dures pour elle que pour son agresseur [17].

Je n’ai listé ici qu’une partie des problèmes rencontrés par les femmes dans le milieu universitaire ; je vous invite à consulter les sources et liens en fin d’article pour en savoir plus ou à en discuter en commentaire. Mais vous avez au moins un aperçu des raisons qui font qu’expliquer le manque de femmes nobélisées par une proportion homme-femme non-paritaire chez les chercheureuses est réducteur.
 
On peut également observer que, parmi les lauréats des prix Nobel des domaines STEM, aucun n’est racisé. Je vous propose donc quelques liens pour vous rendre compte que le milieu universitaire est aussi perméable au racisme qu’il l’est au sexisme [18].

Notes de bas de page

 
[1] un article de Quartz [EN] qui parle de la polémique des prix Nobel 2017 ; pour un article en français, voir cet article de Futura Sciences. (retour au texte)

[2] un article de 2006 paru dans Nature Neurosciences [EN], rapportant des statistiques concernant les femmes en neurosciences. (retour au texte)

[3] un rapport de l’UNESCO [EN] sur la place des femmes en science. (retour au texte)

[4] un « top » de l’Université de Stanford [EN] regroupant 17 obstacles pour les femmes en science et 6 propositions de solutions. (retour au texte)

[5] un article paru dans PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America) [EN] en 2012 et qui nous parle des biais favorisant les étudiants par rapport aux étudiantes. (retour au texte)

[6] un article du Guardian [EN] qui nous parle de discrimination institutionnelle. (retour au texte)

[7] une publication scientifique [EN] nous montrant la disparité au niveau des financements au Royaume-Uni,
et un rapport [EN] pour les États-Unis. (retour au texte)

[8] des articles de Science Mag [EN] et Startgrants.com [EN] listant plusieurs subventions spécialement dédiés aux femmes scientifiques. (retour au texte)

[9] un réseau d’entraide [EN] regroupant des femmes universitaires. (retour au texte)

[10] une carte du monde interactive [EN] présentant le ratio femmes/hommes au niveau de la productivité en terme de publications scientifiques publiées, par le département « Information and Library Service » (Service d’information et bibliothèque) de l’Université Bloomington d’Indiana, aux États-Unis. (retour au texte)

[11] un article du blog Passeurs de science (Le Monde) [FR] sur les inégalités entre les hommes et les femmes dans la recherche. (retour au texte)

[12] un article des décodeurs (Le Monde) [FR] sur les peu de prix Nobel accordés à des femmes. (retour au texte)

[13] un article de Futura Sciences [FR] sur l’absence de prix Nobel féminin en 2017. (retour au texte)

[14] la partie du site du CNRS [FR] regroupant les prix et distinctions qu’il décerne. (retour au texte)

[15] un article du Monde [FR] sur le harcèlement sexuel sur des étudiantes. (retour au texte)

[16] un article du Parisien [FR] relatant le cas de deux professeures ayant porté plainte à l’unversité de Rennes 2. (retour au texte)

[17] un article de Elle [FR] regroupant quelques statistiques à propos du harcèlement sexuel. (retour au texte)

[18] un rapport de la NSF (National Science Foundation ou Fondation Nationale pour la Science) [EN] sur la place des femmes, minorités et personnes présentant un handicap dans la science et l’ingénierie (Women, Minorities, and Persons with Disabilities in Science and Engineering) aux États-Unis.
et un article de Catalyst [EN] regroupant différentes statistiques sur les racisées aux États-Unis dont quelques-unes en lien avec la science. (retour au texte)

Photo de couverture : Solis Invicti on Visual hunt / CC BY
 

Pour aller plus loin :