Je suis asexuelle. Même sans pouvoir mettre de mot sur ce que je ressentais, je l’ai toujours su. Du moins, je l’ai su à partir du moment où cela devenait significatif de le savoir. J’ai toujours ressenti ce décalage entre ce qui semblait intéresser mes camarades et le monde qui m’entourait, et la vision que j’avais de ce monde.

Mais je pensais à tort que ma vision était majoritaire, du moins dans ma culture et mon entourage. Je suis tombée de haut quand j’ai compris qu’en fait, j’étais seule à penser comme je le faisais. À penser que les activités sexuelles sales auxquelles les gens s’adonnaient étaient superflues, stupides, sans intérêt, que le monde pouvait fonctionner sans que les gens ne cherchent à s’emboîter. Je les croyais sales, car c’était l’image qu’on avait voulu me mettre en tête en tant qu’enfant, sans imaginer que cela resterait ainsi dans ma tête d’adulte.

Alors j’ai essayé de me protéger. De protéger ma vision du monde, de protéger mon monde. Je me suis forgé ce costume de jeune fille irréprochable, innocente, avec une âme d’enfant. Je ne voulais pas grandir, car je ne voulais pas qu’on attende de moi d’adhérer à ce monde. Je voulais que mon intelligence fasse passer mes idées et mes sentiments comme plus légitimes que ceux des personnes qui « pêchaient ». Mes ami·e·s s’en amusaient, me considéraient comme je voulais l’entendre, mais je ne pouvais pas les influencer, leur faire changer leurs idées.

Alors j’ai commencé à comprendre, alors que j’entrais dans cet âge hybride où l’on est ni adulte ni enfant, que je ne referais pas le monde, que je devais accepter de vivre ma vie dans cet environnement qui me semblait si dangereux, si différent, si incompréhensible. Je devais accepter que si mes ami·e·s me lâchent pour vivre leurs amours, non préoccupé·e·s par ce que leurs partenaires attendraient d’elleux, je devrais me résigner à mener la vie que je rêvais de mener, seule. Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un qui s’intéresserait assez à moi pour faire des sacrifices, pour se priver de ce qui « fait la nature de l’homme ».

Et puis je suis tombée sur ce mot. « Asexualité ». Je suis tombée sur ce mot qui ne semblait pas tout à fait me correspondre au début, mais qui me prouvait que je n’étais pas toute seule à rejeter la vision majoritaire de ce monde. Une personne asexuelle ne ressent pas d’attirance sexuelle envers d’autres personnes. Je ne pensais pas que cela me correspondait, parce que moi, j’avais peur du sexe. Et en fait, je ne comprenais pas tellement cette notion d’« attirance sexuelle ».Mais alors, je me suis demandée pourquoi j’avais peur. Qu’est-ce qui faisait finalement que l’acte sexuel, que je ne connaissais pas, m’effrayait tant que ça. Et j’ai compris. J’ai compris que c’était parce que je ne le comprenais pas, en plus du fait qu’on me l’avait présenté comme sale et péché, qui faisait que cela m’insupportait. Et si je ne le comprenais pas, c’est que je ne ressentais peut-être pas ce qui faisait que les gens avaient envie de s’y adonner ensemble : l’attirance sexuelle.

Il était assez dur au début de me revendiquer comme asexuelle, car cela dépassait le rôle de petite fille qui restait une petite fille que j’avais auparavant et que je ne pouvais plus garder. Se dire asexuelle avait un côté plus militant, plus politique. Car je devais revendiquer le fait que j’allais rester comme j’étais, que je n’aurais jamais cet intérêt que les autres ont et que j’acceptais donc de mener une vie à contre-courant. Mais d’un autre côté, ce mot « asexuel·le » m’ouvrait une porte : celle d’une communauté de personnes qui s’identifient pareil, et qui me donnait peut-être l’espoir de ne pas finir seule. Qu’il y avait dans ce monde des personnes comme moi, et que peut-être je trouverais celle qui voudrait mener une vie à deux avec moi, sans sexe, sans concession, dans mon monde fait d’amour, de partage et de tendresse.

Mais la vie n’est pas si facile. Dieu nous teste continuellement en dressant devant nous des obstacles, des événements inattendus. On ne choisit pas qui on aime.