Quand j’entends des enfants dire « On joue à papa et maman ? », mon sang se glace. Non pas pour l’hétéronormativité. Mais parce que c’est comme ça que j’ai été violée pour la première fois, à 7 ans.

Note : Cet article ne saurait être une représentation globale des maux qui touchent les victimes de viol pendant l’enfance.

Lui, il avait 11 ans. Après ce premier viol, je n’avais qu’une peur, c’est que mes parents l’apprennent. Et il le savait, car il s’est servi de ça pour recommencer. Il me demandait de lui dire que je l’aimais, et je m’exécutais. Sa phrase clef était, par la suite : « Tu m’aimes toujours ? » Quand il disait ça, je savais ce qui allait se passer.
Ça a duré trois ou quatre ans. Je suis entrée au collège avec ce secret ; j’avais peur qu’il recommence. Je ne me souviens pas de la dernière fois, en fait j’ai occulté beaucoup de choses.

Hyperphagie

Il y a un an, j’ai retrouvé mon vieux carnet de santé. À partir de mes 7 ans, j’ai commencé à prendre du poids, à tel point que ça inquiétait mon médecin. À l’époque, je mangeais beaucoup, même quand je n’en avais pas envie. Vingt ans après, j’ai compris pourquoi : inconsciemment, je pensais que prendre du poids allait le repousser.
L’hyperphagie fait tellement partie de ma vie que je n’avais pas fait le rapprochement avant. Mais les faits sont là : mes crises ont commencé à mes 7 ans.
Manger était devenu un moyen de cacher le stress. Je m’étais fait une armure de graisse pour enfouir ce secret en dessous.

Troubles dans la vie sexuelle et amoureuse

Arrivée dans l’âge des amours, j’ai été confrontée à plusieurs problèmes. D’une part, j’avais tout fait jusqu’ici pour être invisible et je ne voulais plus l’être ; d’autre part, je n’avais aucune sensation physique quand on me touchait.
Ressentir de l’amour était très compliqué. Je me souviens qu’à l’époque, je pensais ne pas mériter d’être aimée, d’être trop nulle pour ça. Et quant à aimer, je ne me sentais pas du tout légitime à être amoureuse. Avec le recul, je sais maintenant que j’avais l’impression d’être une impostrice.
Sur un plan physique, je ne ressentais rien. Mon premier vrai baiser ne m’avait procuré aucun chavirement, la première caresse avait été fade et mes expériences sexuelles consenties me donnent maintenant l’impression que j’avais été un vide-couilles. Retrouver un lien avec mon corps s’est fait avec beaucoup de difficultés et d’errances.

Dépression

Quinze ans après mon premier viol, je me suis inventé un mensonge pour ne plus porter le secret. J’avais réussi à me convaincre que tout ce qui s’était passé avait été consenti. Râté. Ce mensonge, qui niait une partie de mon vécu et donc de qui j’étais, fut tellement lourd à assumer qu’il a alimenté une dépression déjà bien installée.
En regardant tout ce qui s’est passé dans ma vie jusqu’ici, en analysant mes réactions, mes façons de penser, je me suis aperçue que tout avait été conditionné par ce qui s’était passé.

Lumière

Je sais que cette chose terrible m’accompagnera toute ma vie. Mais vingt ans après, j’ai un autre regard là-dessus.
J’ai réussi à enfin verbaliser auprès de personnes de confiance ce qui s’est passé. J’ai fait un travail sur moi. J’ai retrouvé le lien avec mon corps et mes émotions. L’hyperphagie est toujours là, mais j’ai presque vaincu la dépression. Et surtout, j’ai décidé de travailler avec les enfants. Vous penserez sûrement que j’ai le désir de les protéger, et vous avez raison. Mais surtout, je veux avoir un impact positif sur leur vie, leur laisser une petite trace qui permettra peut-être de les aider à évoluer d’une bien meilleure manière que moi. Et si malheureusement, je croise la route d’une jeune victime de viol, l’accompagner du mieux possible vers la résilience.