Après un témoignage sur la schizophrénie par Lana, aujourd’hui  c’est non pas un mais deux témoignages sur un trouble que l’on croit connaitre mais qui a des formes diverses que nous allons découvrir : l’agoraphobie.

Une des deux personnes qui ont témoigné a souhaité vous prévenir : son témoignage peut être difficile à lire pour des personnes stressées ou angoissées.

Yop ! Je ne sais pas trop comment vous présenter cet article, alors on va faire simple. Ce texte sera une visite. Une visite dans mon enfer personnel : mon agoraphobie. Au passage, je préfère demander à toutes les personnes angoissées de partir dès maintenant, histoire d’éviter une potentielle crise de panique face à un témoignage qui leur rappellerait trop leur quotidien.

Avant de commencer, j’aimerais vous donner une définition rapide de l’agoraphobie : c’est la peur d’être coincé·e dans un endroit sans possibilité de fuite ou de recevoir du secours. J’en conviens, la définition est floue, et on la confond souvent avec la claustrophobie. Concrètement, cette peur apparaît partout. À l’arrêt de bus. Dans un amphi vide. Dans un ascenseur. Dans la rue. Il n’y a pas de lieu privilégié. Elle est souvent compliquée à expliquer à son entourage parce qu’elle semble invisible aux yeux des autres. Lorsque je fais une crise d’angoisse, personne ne le sait. La tornade est au creux de mon ventre, mais elle n’en est pas moins réelle.

Je ne saurais pas fixer un point de départ à mon agoraphobie. Je sais juste que j’ai toujours été angoissée, et que cela s’est transformé en véritable handicap à mon entrée à la fac. D’une petite ville tranquille où j’avais ma routine bien installée, je me suis retrouvée dans une grande ville, avec la vie qui va avec. Durant plusieurs mois, ça a été crise d’angoisse sur crise d’angoisse. Et je pense pouvoir dire que c’est là que les premiers signes sont apparus. Concrètement, j’ai commencé par éviter les cours que je savais bondés, ou où les salles de cours m’angoissaient. Puis j’ai évité les bus aux heures des pointes. Les trajets entre la ville de mes parents et ma ville étudiante me semblaient beaucoup trop longs et à chaque fois que je rentrais chez eux, je pleurais à chaudes larmes pour ne pas retourner à la fac. La fac était devenue pour moi mon pire cauchemar. Pas parce que ma filière ne me plaisait pas, mais parce qu’elle signifiait affronter un quotidien auquel je n’étais pas préparé. Et c’est ici que se trouve le plus gros problème de l’agoraphobie.

À force d’être victime de crises d’angoisses, j’en venais à avoir peur d’avoir peur. Et la meilleure stratégie sur le moment était d’éviter tout ce qui pourrait me rendre potentiellement mal. Et un jour, j’en suis venue à la constatation que je passais beaucoup plus de temps dans mon appart’ que dans mon université, là où j’aurais dû être. C’est mon médecin traitant, qui après un long interrogatoire suite à mes insomnies, a fini par me détecter cette « chose ». Il m’a donné un traitement visant à réduire l’anxiété du quotidien, et si les choses sont difficilement supportables aujourd’hui, je ne fonds plus en larmes à chacun de mes trajets.

Ce que j’aimerais vous partager aujourd’hui, c’est ce qui se passe dans la tête des gens comme moi. J’aimerais que vous vous placiez dans notre peau, quelques instants. J’aimerais que vous rangiez vos potentielles moqueries au placard, même si les situations dont je vais parler vous semblent ridicules. Essayez juste d’imaginer. Ma journée type se résume ainsi :

8h : Je me réveille. J’entends des bruits dans le couloir. J’espère que personne ne va venir chez moi, parce que je ne serais pas en mesure de me défendre.

9h : J’attends le bus. Je songe qu’une voiture pourrait ne pas s’arrêter et s’écraser dans l’arrêt de bus. Qu’un meurtrier pourrait passer avec une mitraillette pour descendre tou·te·s celleux qui, comme moi, attendent leur moyen de transport.

9h20 : Je m’installe près des portes dans le bus, afin de pouvoir sortir le plus vite possible.

10h : Idem en salle de cours. Je cherche une place près des portes, en bout de rangée, pour pouvoir fuir rapidement en cas d’incendie.

11h : Je suis coincée entre deux camarades. Je sens mon cœur qui s’emballe, l’angoisse qui me paralyse. Je n’arrive plus à me concentrer sur le cours et je n’ai plus qu’une envie : fuir à toute jambe. Mais voilà. Je suis coincée. Les gens ne comprendront pas. Et je suis donc obligée de souffrir en silence sur ma chaise, en espérant que quelques exercices de respirations suffiront à me calmer.

12h : Je cherche un endroit à l’écart pour manger. Loin du passage de la foule. Un lieu accessible, tranquille.
15h : Je suis coincée dans le bus de retour. Je vois un type qui me parait bizarre au loin. Dans ma tête, je me raisonne. « Tu te fais des films punaise ». Et pourtant. L’angoisse monte. Ça ne suffit pas. Je descends au prochain arrêt. Je rentrerais à pied. Tant pis.

15h10 : Je suis devant le passage piéton. Les voitures ne ralentissent pas et je me sens coincée. Ça n’a aucun sens, et pourtant, l’angoisse monte encore.

16h : Je suis chez moi. Beaucoup trop de monde attend devant l’ascenseur. J’emploie ma technique d’évitement et me cale dans un coin, attendant que ces gens partent pour rejoindre mon chez moi.

16h10 : J’ouvre la porte coupe-feu qui me sépare de mon studio, en espérant que personne ne se cache derrière.

16h15 : Je suis chez moi. Je respire. Et je constate que demain, j’ai 9h de cours d’affilés. 9h de cours à être coincée sur une chaise. 9h. Je panique. Me fustige. Et décide finalement que je travaillerais plusieurs de ces cours de mon propre chef, chez moi, souhaitant éviter l’angoisse.

18h : J’entends un bruit d’avion dans le ciel. Je songe un moment à la façon dont je m’échapperais de l’immeuble si un accident arrivait. Si le bâtiment s’écroulait ou si un feu se déclarait.

19h : Je culpabilise. Je repense à demain. Encore et encore. Je sais qu’une longue nuit m’attend.

Je le répète. Ceci est une journée typique. C’est-à-dire qu’elle est instaurée dans ma routine, que je suis « capable » de la supporter. Cependant, quand un imprévu survient et me sort de ces habitudes rassurantes, je danse la salsa avec la mort.

Les personnes les moins averties me diront « mais ce n’est rien, c’est juste un coup de stress » ou alors, iels penseront comme ma chère maman « arrête de ruminer et occupe-toi, boudieu ! ». Et c’est là que le bât blesse.
S’il vous plaît. Si vous avez des personnes phobiques dans votre entourage, ne prononcez jamais ce genre de phrase. Par pitié.

Non. Ce n’est pas juste un coup de stress. Un coup de stress, c’est la petite boule au ventre que tu as avant un examen. Une « crise » d’agoraphobie, c’est la sensation que ta vie est en danger. C’est ton corps qui se tend, ton cerveau qui t’ordonne de courir le plus loin possible. C’est cette impression de ne plus exister, d’être hors du monde. C’est ta respiration qui s’échappe, ton cœur qui bat à 100 à l’heure, et cette impression que tu es en train de mourir.

Non. Ça ne passera pas en m’occupant. On apprend juste à vivre avec. Non, ces pensées ne s’effacent pas sur commande. C’est comme de demander à un lapin de ne pas avoir peur lorsqu’une voiture lui fonce dessus. C’est stupide.

Non. Je ne fais pas de la comédie lorsque je vous plante en société, lorsque je m’enfuis pour retrouver mon cocon, lorsque je vous laisse seul·e en caisse parce que je n’aime décidément pas ce magasin.

Non. Je ne contrôle pas mon corps, mon cœur, ni mon cerveau. Mes balancements, mes tics nerveux, je m’en passerais bien.

Alors voilà. Chaque jour est un enfer. Tout devient un obstacle. Ça ne m’empêche pas de vivre, de travailler, j’ai même un métier en totale opposition avec ce trait de ma personnalité. C’est une souffrance que j’aimerais que les autres cessent de négliger. Et si j’ai réussi à vous faire ressentir l’enfer présent dans ma tête aujourd’hui, alors j’aurais réussi mon but.

À tous les agoraphobes, qui comme moi, utilisent la stratégie de l’évitement à l’excès. Faites vous aider. C’est quelque chose d’insidieux, et du jour au lendemain, vous allez angoisser à l’idée même de sortir de votre maison, et ce n’est pas acceptable. Ça ne disparaitra pas comme ça, en un claquement de doigts. Mais si vos journées passent de l’enfer à vivable, alors, votre vie s’en trouvera grandement améliorée.

Deuxième témoignage, toujours sur l’agoraphobie.

L’agoraphobie ou le danger permanent

Comme pour l’autre témoignage, cette maladie a suspendu ma vie insidieusement.
J’ai moi aussi toujours été rêveuse et anxieuse. Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours eu des pensées, mais surtout, des rêves sombres et sanglants. Aussi loin que mes souvenirs remontent (depuis que j’ai environ 4 ans). Chaque nuit je me bats pour sauver ma vie ou celle de mes proches.
Je me faisais toujours des films catastrophes « non dirigés ». L’esprit divague comme chez tout un chacun, mais toujours « glauque ». Je n’y ai jamais trop prêté attention, jusqu’au jour où ça a pris des proportions démesurées.

J’ai toujours aimé rester chez moi. Je suis bien chez moi… dans mon cocon sécurisé. Mais lorsque je restais enfermée une semaine sans donner de nouvelles à mes proches, mes amies débarquaient à grand renfort de brimades et d’apéros et me forçaient à « visiter le monde du dehors ».

À cette époque je travaillais, je conduisais, et j’assurais mes dépenses seule. Le monde extérieur est dangereux mais moi, je suis forte !

Puis l’année dernière j’ai déménagé à 1 000 km de chez moi avec un amoureux. Je me suis retrouvée « seule ». Personne pour me sermonner et me secouer et me raisonner. Finies ma routine et ma vie tranquille.
J’ai commencé à avoir une peur panique de la route. Constamment gainée, j’imagine en boucle la voiture passer sous les roues du camion. Choc frontal sur un boulevard, piétons éclatés au passage clouté. Malgré mes 5 ans de permis et ma conduite digne de Sébastien Loeb (oui oui), c’est fini je ne conduirai plus jamais. Quand on me demande pourquoi « c’est comme ça, je n’ai pas à me justifier », je sais surtout que c’est irrationnel. J’ai honte.

Je suis contrainte de démissionner de mon travail à cause de harcèlement du patron. Et le mois suivant, je perds un ami très cher dans des circonstances brutales. C’est un choc mais je pense que ça va je suis celle qui résiste le mieux…

Suite à l’enterrement, je vends ma voiture. C’est terminé. Je ne veux vraiment pas mourir. Et je reste chez moi, rien d’anormal. On a mille et une choses à faire chez soi. Et toujours une excuse pour ne pas sortir. Je vis avec mon compagnon qui travaille. Il s’occupe donc « des affaires extérieures » (comprenez les courses). Les pensées sombres se font chaque jour plus violentes plus oppressantes du matin au réveil jusqu’au soir au coucher en passant par les rêves toutes la nuit. Je crie stop à mon esprit ! Passagère, je crie et je pleure en voiture désormais.

Tomber de la fenêtre ouverte. Brûlée vive dans l’appartement. Je suis sûre que les voisins me traitent de fainéante, ils doivent entendre que je suis toujours là et penser que je suis folle. Je me montre toujours plus silencieuse. L’estime de moi-même est au niveau 0 et la mort est une obsession, une boucle.

Je n’ouvre plus mes courriers, mes mails (potentiels porteur de mauvais augures). Je m’endette… beaucoup. Car même sans sortir les charges fixes sont là. Et je n’ai fait aucune démarche depuis que je suis au chômage. (Ça nécessite de sortir et d’interagir avec le monde hostile). Je ne décroche plus jamais au téléphone, surtout à mes proches, je ne veux pas qu’ils s’inquiètent avec ma voix de légume, j’ai honte de décrire mes journées. Et je n’ai pas envie de mentir. Et les réponses que j’attends ne sont jamais les bonnes : « t’as qu’à sortir ça ira mieux… » ok merci !
Je culpabilise tellement d’être aussi mal alors « que j’ai tout pour aller bien ». Puis je prends conscience que ça fait déjà 4 mois que je ne suis pas sortie. Que même accompagnée l’angoisse est si forte que j’implose.

Mon cerveau est spammé, constamment, je veux, j’ai besoin de trouver « le adblock de mon esprit ». La violence de mes pensées me pousse à en finir.

Je décide de consulter un médecin traitant. C’est ça ou la mort. Je commence un traitement au bout de 3 semaines, les spams s’espacent… je dors de nouveau.

Aujourd’hui ça va mieux. Je me force à sortir une fois par semaine. Si c’est trop dur je prends un anxiolytique une heure avant de passer la porte. Je ne pleure plus tous les jours. Je n’ai toujours pas recherché de travail, j’imagine que je n’ai rien de ce que la société recherche : adaptabilité, dynamisme, enthousiasme… je ne m’embaucherais pas moi-même alors qui le ferait ?

Je commence une thérapie très prochainement. J’ai attendu le miracle… il est temps d’accepter que je me fasse aider désormais.

J’ai pour projet de me construire une vie en adéquation avec mes valeurs et mes envies. Une petite maison en montagne, un terrain pour cultiver mes herbes et légumes, élever mes poules, coudre mes vêtements, tricoter mes chaussettes, fabriquer mes produits d’hygiène. Un travail à temps plein en somme. Ça peut paraître cliché mais j’aspire à être le plus indépendante possible au contact de la nature qui m’apaise comme rien d’autre. Un projet sur le long terme qui me paraît envisageable.

Qui vivra verra…

Nous espérons que ces témoignages vous ont aidé à mieux appréhender le quotidien de personnes souffrant d’agoraphobie.

Si vous souhaitez témoigner, n’hésitez pas à nous contacter.