Cet article a été initialement publié sous la forme d’un thread Twitter. Noomi B. Grüsig nous a fait la joie d’accepter de le publier sur Simonae pour aider à sa diffusion.

Vous pouvez retrouver d’autres écrits de Noomi sur son blog :
badasseszine.wordpress.com

Les personnes trans sont de manière générale très peu représentées dans les médias. Mais dans ces quelques apparitions, ce sont en grande majorité les femmes trans qui sont visibles. Beaucoup d’explications erronées circulent au sujet de la sur-représentation des femmes trans dans la pop-culture. Qu’en est-il vraiment ?

Pour le découvrir, je vous propose de me baser sur une intervention que j’ai donnée le 15 février 2015 au J’en Suis J’y Reste à Lille, à l’occasion de la sortie en français du Manifeste d’une femme trans, et autres textes de Julia Serano, publié par les Éditions Tahin Party. Il s’agit là d’un résumé des idées présentées par Julia Serano (tous les crédits lui reviennent) dans le deuxième chapitre de son livre, intitulé Coureurs de jupons : quand les médias représentent la révolution trans en talons et rouge à lèvres.

 

Les archétypes de femmes trans dans les médias

Julia Serano explique que les femmes trans sont décrites dans la culture pop soit comme « usurpatrices », soit comme « pathétiques ». Dans les deux cas, leur ambition personnelle est d’atteindre une apparence ultra-féminine. Mais elles se différencient dans leur capacité à y parvenir.

Les « usurpatrices » présentent bien, sont « jolies », sexuellement attirantes, on ne soupçonne pas qu’elles sont trans.
Leur rôle ? Permettre des rebondissements inattendus dans des films ou des talk-shows, ou être des prédatrices sexuelles qui dupent des hommes hétéros. Bien que les « usurpatrices » soient « indétectables » en tant que personnes trans, elles ne sont pas censées pour autant remettre en cause les certitudes/préjugés sur le genre. Au contraire. Elles sont présentées comme de « fausses femmes », et leur identité trans est un « secret » qui est révélé dans un dramatique moment de « vérité ». Ce mécanisme est généralement utilisé pour provoquer des réactions d’homophobie masculine (dans le film et/ou dans le public). Serano cite en exemple d’« usurpatrices » le personnage de Dil dans The Crying Game, ou encore Lois Einhorn dans Ace Ventura : Pet Detective.

De leur côté, les « pathétiques » sont sur-visibles comme trans. Elles insistent tout le temps sur le fait qu’elles sont des « femmes piégées dans un corps d’homme », malgré leurs manières surjouées ultra-masculines et leur barbe de 3 jours volontairement visible. L’extrême incohérence entre leur identité de genre et leur apparence physique est souvent mise en avant pour faire rire.

Si les « usurpatrices » constituent une « menace » (pour les hommes hétéros et pour les conceptions culturelles sur le genre) dans la mesure où nous ne sommes pas censé·e·s savoir qu’elles sont trans avant que ce soit « révélé » (mensonge sur la marchandise), les « pathétiques » sont quant à elles présentées comme « inoffensives », dans la mesure où on est censé·e·s pouvoir les identifier comme trans sans qu’on nous le dise.

On remarquera d’ailleurs que souvent les personnages trans les plus attachants sont des « pathétiques » (car elles ne constituent pas de « menace »). Serano cite notamment en exemple de personnage « pathétique » Bernadette, dans Priscilla, folle du désert. Les « pathétiques » arborent souvent tout un tas de bijoux, de chemisiers à fleurs, etc, mais expriment des comportements typiquement masculins. L’idée est de montrer que « malgré leur « désir d’être femme », elles ne peuvent rien faire contre le fait qu’elles sont « en vérité » des hommes.»

« Si nous sommes supposé·e·s admirer leur courage (provenant apparemment de la difficulté à vivre dans le genre féminin quand on n’a pas une apparence de femme), nous ne sommes pas censé·e·s nous identifier à elles, ni être attiré·e·s sexuellement par elles » (comme c’est le cas pour les « usurpatrices »).

En revanche, les « pathétiques » finissent toujours par évoquer elles-mêmes le fait qu’elles « n’ont plus de pénis » ou qu’elles vont bientôt « être opérées », dans des scènes assez joyeuses et légères. Cela contraste fortement avec les « révélations » des « usurpatrices » qui sont généralement « démasquées » uniquement à cause de leur pénis, par quelqu’un d’autre de façon embarrassante et souvent violente.

« En fin de compte, qu’ils soient « pathétiques » ou « usurpatrices », les personnages de femmes trans sont conçus pour valider la conviction populaire selon laquelle les femmes trans seraient en vérité des hommes. »

« Les « transsexuelles pathétiques » ont beau vouloir être femmes, leurs manières et apparence masculines les en empêchent. Et si l’« usurpatrice » est dans un premier temps perçue comme une « vraie » femme, elle se révèle finalement être […] une illusion générée par des technologies médicales modernes et une suite de mensonges, et est généralement punie pour ça… »

 

Une fascination pour la féminisation

Dans toutes les représentations médiatiques de femmes trans, qu’elles soient réelles ou fictives, « usurpatrices » ou « pathétiques », l’idée sous-jacente est que les femmes trans cherchent toutes à atteindre une forme de féminité stéréotypée via leur apparence et/ou leur comportement.

On n’imagine même pas que des femmes trans, comme n’importe quelle femme, puissent faire la différence entre s’identifier en tant que femme et cultiver une apparence hyper-féminine.

C’est pour ça que les médias s’attardent sur le « processus de féminisation », et ne veulent pas juste montrer des femmes trans bien apprêtées/maquillées, mais surtout des femmes trans EN TRAIN DE s’habiller, se maquiller, s’épiler, etc.

Cela donne l’impression que le genre féminin des femmes trans est une sorte de costume, de masque, quelque chose d’artificiel… Serano cite en exemple le personnage de Bree dans Transamerica. Après à peine 5 minutes de film, on l’a déjà vue en train de s’habiller tout en rose, de se maquiller tout en rose, de rembourrer son soutif, etc. Puis après on enchaîne avec le 1er dialogue où elle parle avec sa psychiatre et où l’on apprend qu’en plus de son traitement hormonal et son électrolyse, Bree a fait une chirurgie de féminisation faciale et tout un tas d’autres opérations du visage.

« Cette rafale de féminisation cosmétique et médicale placée en ouverture du film est clairement conçue pour montrer que le genre féminin de Bree n’est qu’un artefact ou une contrefaçon, et pour réduire ainsi sa transition à la simple quête d’une apparence féminine. »

Il se passe la même chose dans la vraie vie, avec des tas d’articles de presse « sérieux » qui parlent de sujets trans mais qui sont systématiquement illustrés par des photos de femmes trans hyper féminines, souvent en train de se maquiller, de s’habiller. Idem avec les interviews souvent entrecoupées d’images « d’avant/après »…

« Mais il y a une certaine hypocrisie dans le fait que beaucoup de gens considèrent les femmes comme naturellement féminines, tout en leur demandant de passer 1 à 2h par jour à se farder et à s’habiller dans le but de les faire correspondre aux normes sociales de féminité (contrairement aux hommes dont la masculinité est censée provenir directement de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font). »

« En réalité, c’est uniquement parce que la féminité est censée, de manière inhérente, être « factice », « frivole » et « manipulatrice », que la masculinité peut en comparaison toujours sembler « naturelle », « pratique » et « sincère ». »

« À partir de telles représentations, les médias peuvent montrer des femmes trans se parant d’un tas de vêtements et d’accessoires féminins sans jamais donner l’impression qu’elles parviennent à atteindre une « vraie » identité féminine. »

« De plus, en se focalisant sur des artifices typiquement et exclusivement associés à la féminité, les médias transmettent l’idée que les femmes trans construisent leur vie dans une espèce de fantasme sexuel fétichiste. »

« Cette sexualisation des raisons qui conduisent les femmes trans à transitionner ne déprécie pas seulement les identités des femmes trans, mais elle encourage aussi la chosification de toutes les femmes. »

Évidemment, on n’entend jamais parler des manœuvres des producteurs pour obtenir des images voyeuristes et superficielles de femmes trans en train de se pomponner. Serano cite en exemple des journalistes qui disent être intéressé·e·s par des événements communautaires mais ne veulent finalement que parler des transitions des gens… Ou encore d’une militante qui a été retirée d’un article car elle a refusé que soient utilisées des images « d’avant / après » pour un article censé traiter du harcèlement policier vis à vis de femmes trans travailleuses du sexe.

 

Les inégalités dans le traitement médiatique des questions trans

Enfin, Serano fait le lien entre système patriarcal et représentations médiatiques inégales entre femmes trans et hommes trans.

Les médias ne sont pas vraiment intéressés par les hommes trans, car ils n’arrivent pas autant à les transformer en sujet à sensation, à les tourner en ridicule, car cela impliquerait une remise en question de la masculinité.

Or, on l’a vu plus haut, c’est la féminité qui est censée être ridicule. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’exceptions, mais ça explique au moins le déséquilibre général de représentation entre hommes trans et femmes trans.

« À partir du moment où on prend conscience que la couverture médiatique des personnes trans est influencée par la valorisation inégale que notre société accorde au féminin et au masculin, il devient évident que d’une manière ou d’une autre, les tentatives pour mettre en scène et tourner en dérision les femmes trans reposent toutes sur un socle de misogynie implicite. »

Comme la plupart des gens ne comprennent pas qu’on puisse vouloir autre chose que les pouvoirs et privilèges masculins, iels s’imaginent « que le but principal des femmes trans est d’acquérir le seul pouvoir censé appartenir aux femmes dans notre société : la capacité à séduire les hommes et à exprimer de la féminité. »

C’est pour cette raison que les femmes trans qui ne s’habillent pas forcément de manière très féminine et/ou qui ne sont pas attirées par les hommes demeurent un si grand mystère pour beaucoup de gens.

Si l’on suppose que le besoin des femmes trans d’être reconnues en tant que femme est uniquement une sorte de fétichisation sexuelle de la féminité, alors cela revient à soutenir l’idée que la seule valeur des femmes, en général, est leur potentielle sexualisation.

Pour conclure, il me semble important de rappeler que la visibilité en tant que telle n’est pas forcément quelque chose de positif. On peut être très visible, mais mal représenté·e·s et/ou de manière stigmatisante et dégradante.

Dans le cas des femmes trans, on note depuis la parution du texte de Julia Serano auquel je me réfère (2007) une relative amélioration (avec des célébrités comme Janet Mock et des personnages comme Nomi Marks dans la série Sense8) qui reste cependant très fragile car toujours susceptible d’être plombée par une nouvelle vague de transmisogynie médiatique (par exemple le remake encore plus transphobe du Rocky Horror Picture Show avec Laverne Cox).

Les vécus des femmes trans et des hommes trans ne représentent pas les deux faces d’une même pièce. Nos histoires et nos parcours sont différents et le patriarcat s’attaque à nous de manières différentes depuis notre enfance et encore longtemps après nos transitions, et cela laisse des cicatrices psychologiques. Ainsi, les représentations médiatiques, qu’elles soient inexistantes ou fétichisantes, ne sont que le reflet de ces attaques différenciées mais bien réelles. Changer ces représentations médiatiques et gagner en visibilité est un travail de longue haleine qui nécessite d’identifier clairement les mécanismes en œuvre et de travailler ensemble, entre personnes trans, à une plus grande et meilleure visibilité de nos différentes réalités.