La nouvelle est tombée il y a quelques semaines, alors que personne ne l’attendait : l’Académie française s’est enfin prononcée en faveur de la féminisation des noms de métier. Ne vous y méprenez pas : l’annonce, tonitruante, a simplement débouché sur un communiqué, timide, expliquant que l’institution s’était seulement décidée à faire état des formes déjà attestées par l’usage et la grammaire. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose donc, puisque, de toute évidence, personne (ou presque) ne se souciait de l’avis de l’Académie sur l’usage de mots aujourd’hui anodins, comme « avocate » ou « ambassadrice ».
Mais cette information a eu le mérite de remettre sur la table une réalité à laquelle il est de plus en plus difficile d’échapper : l’usage du genre masculin, omniprésent dans la langue française, commence sérieusement à être remis en question par ses utilisateurices. Que l’Académie l’approuve ou non, la mise en pratique d’une langue plus égalitaire entre doucement dans les mœurs. Il est temps d’admettre qu’une langue n’est pas figée dans le temps, et qu’elle échappe aujourd’hui plus que jamais à ceux qui pensent faire autorité. Alpheratz, autaire [1] d’une Grammaire du français inclusif, nous révèle l’étendue de cette prise de conscience.

« Professeure », « entraîneuse », « rédactrice »… il est presque risible de lire les noms de métier cités dans le communiqué de l’Académie française, pour la simple et bonne raison qu’une bonne partie de la population les utilisaient depuis longtemps sans savoir que ces derniers étaient sujets à une polémique vieille de plusieurs siècles. Malgré les réticences de l’Académie, cela fait des décennies que les noms de métier se (re)féminisent, si bien qu’aujourd’hui, il n’est pas si rare d’entendre parler d’« écrivaine » ou d’« autrice ». Mais pourquoi ces termes provoquent-ils encore le courroux d’une grande partie de la communauté francophone ?

Le français, une langue sexiste ?

Ne tournons pas autour du pot : les arguments contre la féminisation des noms de métier et, plus largement, contre le français non sexiste sont faibles. On croise fréquemment l’idée que le masculin aurait un emploi « générique », ce qui expliquerait pourquoi certains mots résisteraient à toute féminisation. Pourtant, les sujets animés se déclinent très facilement en français, selon des terminaisons communes (-in/-ine ; -ien/-ienne ; -teur/-trice ; -ant/-ante, etc.). Alors pourquoi certains mots semblent malgré tout imperméables à toute déclinaison féminine ? Je vous mets au défi, par exemple, de trouver une occurrence du mot « vainqueuse » dans la littérature contemporaine. Ce terme est pourtant grammaticalement correct : il suit les règles de féminisation des noms masculins en -eur lorsque ces noms correspondent à un verbe (« vaincre »). D’ailleurs, si « vainqueuse » semble poser problème, « menteuse » n’en pose de toute évidence aucun. On retrouve très souvent ce genre d’exceptions dans la langue française, comme « adjuvante », ou « médecine » [2]. Alpheratz, autaire, traductaire et linguiste spécialisæ [3] dans le français inclusif [4] et le genre neutre, nomme ces impossibilités non motivées des « résistances extra-linguistiques ». Selon al [5], « la langue française n’est pas sexiste, ce sont çauz qui la font qui lu sont ». Al s’explique : « L’emploi générique du genre masculin est iconique de l’un des mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans la société, à savoir la pensée androcentrique et son corollaire, le sexisme. » L’omniprésence du masculin n’est donc pas propre à la langue française, mais plutôt au machisme de ceux qui en ont édicté les règles.

La langue française n’est pas sexiste, ce sont çauz qui la font qui lu sont.

De ce constat, Alpheratz a rédigé une thèse entière, non pas sur la façon dont la langue française a été masculinisée au fil des siècles, mais sur les nombreuses expérimentations effectuées par les personnes qui souhaitent la rendre moins sexiste. Sa Grammaire du français inclusif (Vent Solars, 2018), fruit d’un travail linguistique titanesque et admirablement mené, analyse le fonctionnement de la langue pour déployer tous les mécanismes à l’œuvre dans le français inclusif aujourd’hui. Pour cela, al est allæ piocher là où le français inclusif est le plus présent : « la créativité langagière des internautes ». En effet, si l’autaire se base sur des travaux de linguistes, et cite des documents produits par des organismes gouvernementaux, la grande majorité de son corpus de recherche regroupe des écrits militants féministes et/ou LGBT+. Blogs (Ça fait genre, Adelphité.fr…), magazines papier (Well Well Well…), en ligne (Simonæ.fr…), base de données (BAF(F)E…), posts sur les réseaux sociaux (Collectif intersexes et allié.e.s, Éliane Viennot, etc.)… le locutorat [6] présenté par Alpheratz est, pour la majeure partie, un locutorat activiste, qui réfléchit sur la société, la politique et les oppressions systémiques. Il n’est donc pas étonnant que ses moyens d’expression tendent vers le français inclusif, qui permet de « nommer et communiquer une pensée qui n[‘est] pas sexiste ».

« Le français inclusif doit sa popularité croissante à la créativité d’un locutorat sensible aux questions d’égalité et d’identité, qui n’hésite pas à réfléchir sur sa langue, et à créer de nouvelles formes, nous explique Alpheratz. Nées dans une époque tout infusée de déconstruction philosophique et de bouleversement civilisationnel avec le passage au numérique, les jeunes générations inaugurent à présent une ère de construction. » Cette ère de construction, d’émulation, est notamment possible grâce aux réseaux sociaux, qui facilitent amplement la prise de parole et la création de communautés. Le français inclusif représente, en quelque sorte, le champ d’expérimentation de ce locutorat militant. Mais comment cela se traduit-il concrètement ?

Nommer en dehors de la binarité : l’impasse de la langue française

Le français inclusif, entre les mains de ceux qui le pensent, est plus varié qu’on ne le croit. Beaucoup de procédés sont désormais connu du grand public, parfois sans que celui-ci ne le réalise. « L’usage courant réduit le français à l’écriture inclusive, c’est-à-dire à un procédé langagier et à un seul, détaille Alpheratz. Or le français inclusif comporte d’autres processus langagiers qui permettent l’inclusivité de la langue. » L’accord de proximité, de majorité, la réactivation (l’utilisation, prônée notamment par Éliane Viennot, de mots anciennement attestés, devenus rares ou ayant disparu), la double flexion totale (« Français, Françaises » ; « merci à toutes et tous ») ou partielle (le point médian)… la liste de ces procédés est conséquente, et on note avec plaisir une progression certaine de leur utilisation dans la langue de tous les jours. Cependant, il reste une ombre au tableau : le français inclusif tel qu’on peut le concevoir aujourd’hui n’est pas suffisant. En effet, hormis certains procédés, comme l’épicénisation (processus qui consiste à rendre un nom épicène, c’est-à-dire invariant selon le genre, par exemple « peintre ») ou l’hyperonymie (l’utilisation d’un terme général englobant, par exemple « le professorat »), force est de constater que ses formes les plus répandues ne sont pas satisfaisantes du point de vue de la non-binarité.

Le français inclusif tel qu’on peut le concevoir aujourd’hui n’est pas suffisant.

Prenons, par exemple, la double flexion, qu’elle soit partielle ou totale. Ce procédé, couramment utilisé par le gouvernement ou les réseaux militants, semblait au premier abord une bonne solution pour contourner la fameuse règle stipulant que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Mais cette double flexion, masculine et féminine, n’est valable que si elle est employée pour faire référence à un groupe d’hommes et de femmes. En ajoutant un mot ou une finale féminine à une base masculine, on donne de la visibilité au féminin, certes, mais on reste toujours coincé dans un système fortement genré. L’expression « Français, Françaises », par exemple, se veut exhaustive : la population est ici très clairement limitée à l’opposition masculin/féminin, sans autre possibilité. L’usage du point médian (par exemple, « un·e infimier·e ») pour désigner une personne non binaire est donc paradoxal : il signale une double appartenance, masculine et/ou féminine, alors qu’il devrait admettre que l’on présente un sujet ni masculin ni féminin. Ce paradoxe n’est pas surprenant. Le locutaire français ne fait en effet que se servir des outils lexicaux mis à sa disposition par la langue ; or la langue française est une langue binaire, genrée, à l’inverse de l’anglais, par exemple, qui ne marque pas le genre dans les adjectifs ou la plupart des noms de métier – le pronom pluriel neutre they est même utilisé comme alternative non genrée aux pronoms singuliers she/he depuis le XVIe siècle.

Aujourd’hui, si une personne non binaire ou agenre souhaite parler d’elle-même en français, elle ne le peut pas. Comment s’exprimer lorsque l’on ne rentre pas dans les cases « il » ou « elle » ? Comment exister lorsqu’il n’existe pas de mot pour se dire ? Même les néologismes créés par les militant·es souffrent de cet enfermement dans la binarité. Le pronom « iel » ; les mots-valises (nous employons chez Simonæ, par exemple, des termes comme « traducteurice » ou « naïfe ») : ces néologismes sont tous composés d’éléments morphologiques issus à la fois des genres féminins et masculins.

Il nous faut explorer ce qui manque cruellement en français aujourd’hui : un genre neutre français. « Ce genre grammatical peut apparaître comme une nécessité et une ressource face aux problèmes posés par le français inclusif. » Le français inclusif, en constante évolution, observe déjà un changement de paradigme : alors que l’expérimentation de la langue semblait dévolue aux militant·es féministes (notamment avec l’arrivée du point médian dans le débat public), aujourd’hui, la réflexion autour d’une autre façon de dire le monde semble être désormais du côté des activistes transgenres, intersexes et/ou non binaires. Alpheratz, al-même non binaire, explique : « Mon travail sur la grammaire trouve un écho social dans l’activisme des personnes trans, non binaires et intersexuées pour faire reconnaître le sexe ou le genre neutre. Ces personnes n’ont attendu ni la littérature ni la recherche pour créer des mots appropriés afin d’exprimer leur identité. »

Il nous semble important de préciser ici la différence entre les personnes non binaires, les personnes intersexes et les personnes transgenres. Selon la définition de l’Organisation internationale intersexe – Europe, « les personnes intersexes sont nées avec des caractères sexuels (génitaux, gonadiques ou chromosomiques) qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins ». Être intersexe (ou intersexué·e), c’est avoir vécu cette expérience d’invalidation à la naissance. Ce n’est donc pas une identité de genre. Les personnes intersexes peuvent s’identifier comme femmes, comme hommes, ou comme non-binaires (tout comme les personnes transgenres) ; elles peuvent être cisgenres ou transgenres.
Nous vous recommandons, à ce sujet, la tribune du Collectif intersexes et allié.e.s, parue sur Komitid, au sujet des éventuels bénéfices qu’aurait la création, dans les documents officiels, d’une troisième case neutre aux côtés des cases H et F pour les personnes intersexes : « [Cette idée] contribue à maintenir la confusion entre caractéristiques sexuelles et identité de genre. Il faut rappeler que si la population intersexe comprend une proportion largement supérieure de personnes non binaires à la population dyadique [7], il n’en reste pas moins que la majorité des personnes intersexes s’identifie comme homme ou femme. Leur nier cette identité est une violence supplémentaire. »

Pour plus d’informations : le site du Collectif intersexes et allié.e.s ; « Personnes transgenres menacées : comment être un·e bon·ne allié·e ? ».

Écrire le troisième genre : des pistes variées

Le travail linguistique d’Alpheratz est édifiant. Al a produit, après plusieurs années de travail, un gigantesque état des lieux des expérimentations actuelles sur le genre neutre dans les écrits militants, en analysant leur morphologie, en les regroupant en systèmes, en commentant les difficultés de la langue qu’elles dénouent mais également les nouvelles qui sont créées, et en ajoutant ses propres suggestions. « On ne fait pas du neutre n’importe comment. Il faut identifier les paradigmes existant en français entre masculin et féminin et les reproduire ou continuer au neutre, trouver une régularité. » En voici quelques exemples.

Les morphèmes x, z, æ

L’ajout de morphèmes (éléments porteurs de sens qui constituent le mot) à un mot déjà existant est un procédé de plus en plus utilisé par les activistes, notamment les lettres x, z ou æ. Pourquoi celles-ci en particulier ? Parce que ces morphèmes sont signifiants dans la construction du neutre, chacun pour des raisons différentes. L’emploi « neutre » de la lettre x, par exemple, est inspiré du domaine des mathématiques, où elle est utilisée pour désigner un élément inconnu. D’autres langues indoeuropéennes l’ont également adoptée pour signifier le genre inconnu ou non binaire : en anglais, la mention « Mx » se retrouve de plus en plus sur les documents officiels, aux côtés de Mr et Mrs ; en espagnol, on peut retrouver un x à la fin des adjectifs non binaires dans certains contenus militants (curiosx, extrañx).

En français, l’ajout de la lettre x permet de créer une troisième déclinaison neutre pour certains groupes de mots, selon leur terminaison : « assistant, assistante, assitantx » ; « new-yorkais, new-yorkaise, new-yorkaix ». Son pluriel se fait alors avec la lettre z, qui peut être silencieuse, ou bien se prononcer en [z] ou [ts] : « new-yorkaiz » ; « assistantz » ; « touz »… L’usage de ce morphème, réactivé par la linguiste Céline Labrosse dans un ouvrage de 1996 (Pour une grammaire non sexiste, les Éditions du remue-ménage), est issu du Moyen Âge : cette lettre servait alors à marquer le pluriel d’adjectifs accordés à des substantifs de genres différents – un pluriel neutre donc, qui a disparu de la langue au fil du temps.

Le morphème æ, enfin, existait en latin et en ancien français. Employé par une certaine partie de la communauté militante, il fait partie intégrante de l’identité de notre magazine. Il permet de former le genre neutre pour des substantifs dont la finale se fait avec la voyelle [é] ou [è] : « député, députée, députæ » ; « professionnel, professionnelle, professionnæl », etc. Attention cependant, cet emploi peut poser un problème d’ambiguïté entre le masculin et le neutre, puisque le morphème æ se prononce [é].

Pour une présentation plus détaillée, n’hésitez pas à jeter un œil au site d’Alpheratz.

Le système al

Une autre proposition intéressante est celle créée par Alpheratz al-même : le système al et les flexions de genre neutre -an, -ane, -aine, -aire. Ce système est basé sur la construction d’une troisième flexion neutre, qui fonctionne comme les flexions masculine et féminine. Pour les noms à la terminaison en « -ain, -aine », par exemple, al propose un neutre en -an : « châtelain, châtelaine, châtelan ». Cette forme se décline très simplement au pluriel, avec l’ajout, habituel en français, d’un s final. Ce procédé a le mérite d’être aisément compréhensible et de s’appliquer très facilement à d’autres groupes de mots : « afghan, afghane, afghaine » ; « auteur, autrice, autaire » ; « sénateur, sénatrice, sénataire », etc. Même chose pour les déterminants : « un, une, an ».

Pour une présentation plus détaillée, n’hésitez pas à jeter un œil au site d’Alpheratz.

Les exceptions

Pour les mots dont la forme change totalement selon le genre, notamment les mots liés à la famille (« frère, sœur » ; « oncle, tante », etc.), l’alternative la plus évidente reste la néologie (création de mots nouveaux). Certaines personnes utilisent le mot « frœur », par exemple, version neutre de « frère, sœur », bien que cela pose le problème, nous l’avons vu, de la création dans la binarité. Une alternative intéressante est la réactivation du mot « adelphe », terme épicène issu du grec, qui signifie « utérin, frère, issu de la même mère ». On trouve alors, par dérivation, la tournure « condelphe », ou « confrœur ».

Les pronoms

Le pronom « iel », s’il prend le risque de garder visibles les composants genrés « il » et « elle », semble gagner la faveur des personnes non binaires : il est le pronom le plus utilisé par les personnes sondées par Alpheratz en 2017. Al liste cependant de nombreuses alternatives rencontrées dans les textes de son corpus : « yel », « ol », « al »… Al trouve également des formes contemporaines qui semblent directement inspirées du latin et de l’ancien français : « ille », « celleux », issus du latin (ecce) ille, illa, illud (celui-là, celle-là, cela), et de l’ancien français cist (proximité syntaxique) et cil (éloignement).

Les tournures impersonnelles

Le cas des personnes non binaires n’est pas le seul qui mette en lumière le problème de la binarité d’une partie des pratiques inclusives actuelles. Alpheratz n’hésite pas, dans sa grammaire, à s’attaquer à l’omniprésence du masculin dans les structures impersonnelles (« Il pleut », « Il faut aller là-bas »…) : « La littérature du IIIe millénaire s’empare du il sujet dans les structures impersonnelles pour le remplacer par des pronoms motivés sémantiquement et syntaxiquement. » Pourquoi, en effet, continuer d’employer le genre masculin dans ces tournures lorsque l’on a prouvé qu’il n’a pas de véritable valeur générique ? Le système al est tout indiqué pour pallier ce problème, grâce au pronom personnel sujet « al » déjà présenté pour faire référence à une personne de genre inconnu, agenre ou non binaire. « Al manquait plus que ça » ; « Que t’arrive-t-al ? »… La liste est longue, et les pronoms nombreux : « Je ne lu ferai pas » (pronom personnel COD) ; « Si une personne li veut, pourquoi li interdire ? » (pronom personnel COI)… L’omniprésence du masculin dans les tournures impersonnelles, bien sûr, ne s’arrête pas aux pronoms ; plus on creuse le sujet, plus on découvre le besoin de déconstruction de nombreuses formules. « Al fait beau ? » Eh bien non : « Al fait bial »… [8]

Pour une présentation plus détaillée, n’hésitez pas à jeter un œil au site d’Alpheratz.

« Une langue n’est la propriété de personne mais de touz »

Les pistes proposées par Alpheratz pour la construction d’un troisième genre sont nombreuses et variées, et parfois complexes, dues à la rigueur scientifique demandée par le format de la thèse. Il n’est cependant pas nécessaire d’apprendre le tableau de déclinaisons neutres par cœur pour saisir l’essentiel de son propos : ce qu’Alpheratz nous révèle, à travers sa grammaire, c’est non seulement qu’il est possible d’adapter la forme de son discours au fond, mais également nécessaire. Son travail linguistique donne du crédit aux personnes, groupes, magazines et associations militantes qui s’interrogent sur la question du langage et de la représentation.

En citant leurs articles, en analysant leur construction avec rigueur et connaissance, en s’en inspirant, Alpheratz valide le lourd travail linguistique parfois inconscient effectué depuis des années par de nombreuxes militant·es, notamment grâce à l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux. La Grammaire du français inclusif est en ce sens un plaidoyer pour notre « droit à l’expérimentation » : « Nous [Alpheratz] avons finalement créé peu de choses. Le principal nous semble déjà fait par un locutorat qui fournit chaque jour de nouvelles occurrences, et qui privilégie le sens de ses créations malgré leurs formes qui peuvent nous paraître monstrueuses. » Al n’invalide jamais les néologismes « monstrueux » cités dans son corpus, ne commente jamais la légitimité d’un mot. Au contraire, al montre comment apprécier chaque tentative, chaque nouveauté, même si elle ne tient pas dans la durée. « Al suffit que nous ayons une trace écrite d’un mot pour que celui-ci existe, quand bien même il n’aurait qu’une seule attestation. La linguistique a même un terme, dans son vocabulaire spécialisé, pour désigner de cas de figure, c’est “hapax” […] “chose dite une seule fois”. Une fois son attestation établie, c’est-à-dire véritable sur une trace écrite, l’existence d’un mot n’est plus à contester. »

Qui aurait encore la naïveté de croire que la langue est, comme la République, une et indivisible ?

« L’histoire de la langue montre que les mots […] peuvent apparaître, disparaître, réapparaître au fil du temps. » Il est faux de penser qu’il n’y aurait qu’une seule façon de parler français, et qu’elle résisterait au passage des années. Lorsque les détracteurices du français inclusif s’époumonent au sujet d’un soi-disant « péril mortel » pour la langue, de quelle langue parlent-iels ? « Qui aurait encore la naïveté de croire que la langue est, comme la République, une et indivisible ? » demande Alpheratz. Aujourd’hui, la seule revendication du français inclusif est simplement d’exister, et d’être accessible à toutes les personnes qui en ont besoin. En ce sens, « le français inclusif n’est pas une police de la langue mais une liberté de la parole ».

La langue est lieu, enjeu et outil de pouvoir.

Cette liberté de parole est importante, vitale même. La non-représentation des personnes non binaires dans la langue et la société aujourd’hui a des répercussions catastrophiques.

« En France, la non-binarité n’est toujours pas reconnue par les institutions. Les personnes non binaires sont trop souvent obligées de prétendre être un homme ou une femme pour pouvoir faire changer leur prénom en mairie, pour pouvoir obtenir une ALD [9] et se faire rembourser certaines pratiques médicales. En France, les personnes non binaires ne peuvent toujours pas afficher leur genre sur leurs papiers d’identité. » (Kelsi Phung sur Twitter.)

La situation des personnes non binaires et/ou transgenres ou intersexes est précaire, et leur invisibilisation dans la société se fait en parallèle de leur absence dans le français traditionnel. Tout simplement parce que nommer, c’est accepter l’existence d’un concept ; c’est reconnaître une personne ; c’est faire exister. Mieux encore : nommer, c’est exister [10]. Se réapproprier la langue, prendre la parole, diffuser sa façon de se dire et de dire le monde, c’est avoir une influence sur la société par ses choix linguistiques, et donc avoir conscience d’effectuer un acte politique. Le français inclusif, qui implique une prise de conscience linguistique et de genre, est donc intrinsèquement lié aux enjeux de société, à la politique. « La langue est lieu, enjeu et outil de pouvoir », nous rappelle Alpheratz. À nous de prendre ce pouvoir.

Inutile de se leurrer : « Il est déjà trop tard pour être “pour” ou “contre” le français inclusif : il s’est inscrit peu à peu dans les usages et fait désormais partie du paysage actuel de la langue française. » Aujourd’hui, le débat sur le français inclusif ne porte plus sur son existence, mais sur sa forme : là où certain·es revendiquent la démasculinisation de la langue, en redonnant de la visibilité au féminin, d’autres préfèrent maintenant mettre en place des moyens linguistiques pour la dégenrer. En sortant de la binarité, en créant un troisième genre, neutre, on peut ainsi réellement éradiquer un masculin « générique », illégitime et omniprésent dans la langue, mais également faire exister les personnes non binaires dans le français. Puisque les institutions ne le font pas, c’est à nous de proposer de nouveaux mots, de nouveaux procédés, d’expérimenter, et ainsi prendre le pouvoir sur et par la langue. Il faut cesser de se tourner vers l’Académie française pour des sujets que les immortel·les ne maîtrisent de toute évidence pas du tout. La révolution se fait dans la rue, mais aussi sur nos claviers. À vous d’animer les commentaires de cette article avec vos préférences et propositions de formes inclusives et/ou neutre !

Notes de bas de page

[1]  La finale en -aire est une proposition d’Alpheratz pour le genre neutre des mots en « -eur, -euse ». Vous trouverez plus d’explications au fil de l’article.

[2]  On refuse très souvent le mot féminin « médecine », pourtant d’usage en moyen français, à cause de l’homonymie qu’il entraîne. Personne en revanche ne s’émeut de l’emploi du mot « coiffeuse », malgré l’ambiguïté créée avec la table et outil de travail du même nom.

[3]  Le morphème æ est une autre proposition pour la formation du neutre. Vous trouverez plus d’explications au fil de l’article.

[4]  Nous évitons généralement, chez Simonæ, d’utiliser l’adjectif « inclusif », auquel nous préférons « non sexiste » ou « égalitaire ». Le terme d’« inclusivité » a longtemps été utilisé dans les milieux militants, avant d’être aujourd’hui remis en cause. « Inclure » quelqu’un·e dans un langage, c’est se placer en tant que personne naturellement légitime, au centre de celui-ci, et placer l’autre à l’extérieur. C’est donc établir une hiérarchie. (Pour aller plus loin sur ce sujet : « Intersectionnalité, inclusivité, convergence des luttes, quelles différences ? ») Alpheratz, en revanche, préfère éviter dans sa grammaire les adjectifs comme « égalitaire », qui ont une portée idéologique, et préfère « inclusif », selon la définition de Judith Butler, dont le sens est plus adapté à son travail scientifique : « Le principe d’inclusivité est une démarche politique visant à inclure les sujets sensibles/précaires/vulnérables/minorisés et de visibiliser l’idéologie dominante/normative/prescriptive dont la prétention est de détenir la vérité et de représenter une pensée universelle. » Nous suivrons donc, dans cet article, son choix de vocabulaire.

[5]  « Al » est une proposition pour la forme neutre du pronom personnel sujet et COI. Vous trouverez plus d’explications au fil de l’article.

[6]  Le locutorat, terme utilisé par Alpheratz, est un hyperonyme : un procédé inclusif qui permet d’englober en un seul terme les « locuteurs et locutrices » (les personnes qui parlent).

[7]  Personne dyadique : personne non intersexe.

[8]  Proposition d’Alpheratz pour décliner au genre neutre les mots à finale en « -eau, -elle ».

[9]  Attestation d’une affection de longue durée (maladie qui suscite un suivi médical et des soins pendant plus de six mois) donnant lieu à une exonération des frais médicaux.

[10]  À ce sujet, nous vous recommandons chaudement la lecture de Les Mots et les Femmes, de la linguiste Marina Yaguello (éditions Payot, 1978).

Titre : Grammaire du français inclusif
Autaire : Alpheratz
Éditions : Vent Solars linguistique
Genre : essai linguistique
Pages : 434
Prix indicatif : 28 €
ISBN : 978-2-955-21186-1
Date de sortie originelle : 2018