Ginger Force et Agathe sont allées à la Journée de la Femme Digitale 2017, à Paris. Qu’en ont-elle pensé? Voici le récit d’une aventure haute en couleurs, entre mansplaining, sexisme latent et trampoline.

Un salon pas si digital…

L’événement se déroulait à la cité de la mode et du design de Paris. Nous étions motivées, prêtes à voir des femmes et des nouvelles technologies ! Nous sommes arrivées et avons fait un tour de la partie « salon » avant d’aller voir la partie conférences en fin d’après midi.
Lors de notre premier tour du salon, en totales touristes, nous avons un peu tiqué devant des stands qui n’avaient pas grand chose de digital et très peu de féminin. Ainsi, nous sommes allées poser quelques questions aux intervenant·e·s pour connaître le pourquoi du comment de leur présence. Premier problème : elleux-mêmes ne savaient pas trop pourquoi iels étaient là. Nous n’avons pas pu savoir si iels étaient invité·e·s ou partenaires de la Journée de la Femme Digitale (JFD pour les intimes), les stands étant surtout là pour faire de la publicité sur leurs produits et concepts. Sous un vernis de politesse professionnelle, nous nous sommes joyeusement fait envoyer balader, que ce soit par les stagiaires terrifié·e·s de se faire renvoyer à la moindre bourde ou par des responsables « qui n’ont pas le droit de parler ». Mention spéciale aux médias présents, champions toute catégorie de l’esquive de type « Excusez-moi, je crois qu’on m’appelle ».

Nous avions été conviées à l’événement par une responsable qui nous avait promis des invités de marque : Anne Hidalgo, Fleur Pellerin… Sauf que étant arrivées à 14h, nous n’avons vu personne ! On nous a expliqué à demi-mots qu’elles avaient fait une micro intervention dans la matinée et puis étaient parties dans un nuage de fumée (ou presque).

Après quelques minutes de déambulation, nous nous sommes posées la question suivante : Mais il est où le digital ? Nous avions bien vu les stands de maquillage, de coiffure, de vêtements mais pas de digital en vue. Quand soudain, au détour d’une allée, nous apercevons une imprimante 3D ! Mais bon, imprimante pour Lafâme donc, qui n’imprimait que des faux ongles. Youpi. Sur la dizaine de stands, seuls quatre représentaient à mes yeux la digitalité et le numérique : l’imprimante 3D, un test de l’Oculus Rift, une cabine de modélisation 3D et une école de code, Wild, reléguée au fin fond de la salle.
Cette école était le seul intervenant à remplir les critères « Femme » et « digitale ». Et pourtant, on ne leur a fourni qu’une petite table, et un poteau pour afficher leur poster. Les deux intervenantes étaient passionnées, proposaient des ateliers d’apprentissage du coding, voulaient démocratiser le milieu de l’informatique et ont été mises de côté. J’étais un tantinet agacée (alerte euphémisme).

Liste des partenaires

Liste des partenaires

… et pas tellement plus féminin

Je dis « femme digitale », vous dites « yoga et makeup » ! « Femme digitale »… oh, vous dormez ?
En-dehors de l’imprimante 3D servant à créer ses propres faux ongles, bon nombre de stands n’avaient, en tout cas de mon point de vue, rien à faire ici. Il y avait le stand de yoga, parce que je suppose que les muscles, c’est de la technologie organique. Un atelier Lancôme de maquillage, parce que le regard de braise est une technologie nouvelle. Un stand de coiffure, parce qu’on est plus productives dans l’e-management quand on se fait brusher la moumoute. Un stand de boxe, pour s’entraîner à… mettre un uppercut au patriarcat connecté ?
Il y avait aussi un trampoline mais ça c’était rigolo.
Nous avons ainsi discuté avec une personne en charge d’un stand sponsorisé par la Française des Jeux, qui, après ses investissements auprès de l’e-sport, place ses billes dans les nouvelles technologies. Un œuf géant -je soutiens que c’est un portail de téléportation- était truffé de caméras et d’appareils photos, permettant, quand on s’y tenait immobile, de réaliser une silhouette 3D de soi. J’ai demandé ce que cet appareil avait à voir avec la femme digitale. Réponse de l’intéressé :
« Ceci a des applications féminines : dans la mode, quand vous achetez des vêtements, ou dans la chirurgie esthétique.»
… La mode et la chirurgie esthétique sont donc des domaines féminins (et ce, malgré le fait que ces industries, comme tant d’autres, soient dirigés dans une écrasante majorité par des hommes). Ok Roger, très bien très bien.
Donc, la femme digitale aime se maquiller, se faire coiffer, acheter des vêtements, faire du yoga, et faire appel à la chirurgie esthétique. Alors : je trouve ça très réducteur. Bien entendu, que vous pouvez vous maquiller ou vous coiffer si ça vous chante, aucun problème. Mais j’avoue que je m’attendais à autre chose en franchissant les portes de la Journée de la Femme Digitale, selon son site « un monde digital où la femme sera au cœur de toutes les initiatives ».

Tapis de yoga

Tapis de yoga

Hé bé.
Dirigeons-nous vers le stand librairie.
Poum, poulouloum, poum poum.
Il était tenu par deux hommes. Je précise que les stands « sérieux » (banques, technologies de pointe, télévision…) étaient sous la responsabilité d’hommes, et que les stands « futiles » (makeup, coiffure, yoga…) étaient sous la responsabilité de femmes. Mais ielles étaient uni·e·s dans un détail : leurs visages à tou·te·s se fermaient lorsque nous disions être journalistes pour un site féministe.
Nous avons parcouru du regard les couvertures, et n’avons pu que constater que le nombre de femmes autrices était très faible comparé aux hommes auteurs. Au hasard, j’ai saisi un livre sur la mixité en entreprise. On pouvait lire sur la quatrième de couverture la phrase « La mixité, les hommes s’engagent: parce que les hommes ont beaucoup à y gagner! », ce qui nous a fait tiquer. Le libraire en chef, que, pour des raisons d’anonymat, nous appellerons Ouin-Ouin, voyant que nous étions quelque peu gênées par cette phrase, nous a demandé quel était le problème.

– Ca suppose que pour que les hommes encouragent la non-mixité, il faut qu’ils aient quelque chose à y gagner.
– C’est bien normal ! Il faut que les hommes aient à y gagner pour qu’ils fassent un effort.
– Vous trouvez ça normal qu’on soit obligées de rassurer les hommes pour…
– Bah oui. Il faut qu’il y ait un avantage à engager des femmes.
– Mais… et les femmes ? On parle des avantages des hommes, mais on ne parle pas des f…
– Non mais, écoutez : je suis partisan de l’égalité hommes-femmes, mais on ne va pas embaucher des femmes si ça ne nous rapporte rien !
– Mais vous me parlez d’égalité hommes-femmes alors que vous n’arrêtez pas de me couper la parole !!

Alors, je ne sais pas ce qui s’est passé, si le libraire en chef ne s’était pas assez hydraté ce midi, hein, c’est possible, toujours est-il qu’il nous a dit ex-nihilo que nous voulions que les hommes soient les inférieurs des femmes. J’ai claqué des doigts tellement fort que l’effet papillon a créé un ouragan sur la Lune.

– Vous insinuez que les hommes sont moins intelligents que les femmes…
– Mais ! Je n’ai JAMAIS dit ça !

Bon, là j’étais en mode Whitney Houston « I wanna see the receipts », donc pour éviter de relancer la mode des autodafés, j’ai de nouveau claqué des doigts et nous nous sommes éloignées du stand avec un air de dégoût tatoué au visage.

CSP+, CSP+ everywhere

Durant notre altercation avec Ouin-Ouin (qui voulait nous emmener au pays des male tears), nous avons fait la rencontre d’une femme dont la toilette coûtait sûrement plus cher que la voiture de mes parents. Alors que nous expliquions à Ouin-Ouin que NON, laisser la parole aux femmes ne signifiait pas que les hommes leur étaient inférieurs, une quinquagénaire est intervenue pour nous dire que si on faisait quelque chose (en l’occurrence : embaucher des femmes au sein d’une entreprise), c’était parce qu’on allait forcément avoir quelque chose en retour. J’ai donc embrayé sur le sujet du bénévolat, en parlant du fait que j’avais travaillé pour plusieurs associations, pas parce que j’avais quelque chose à y gagner, mais parce que je voulais donner, après avoir tant reçu moi-même.

– Mais vous faisiez ça pour avoir quelque chose en retour !
– Non… pour aider les autres, c’est tout.
– Mais vous le faisiez pour combler un besoin personnel ?
– Non… pour aider d’autres personnes, c’est tout.
– Mais vous deviez forcément avoir quelque chose en retour, pour le faire !

J’ai ignoré la petite voix en moi qui chantait « Le chiffon rouge » et je me suis éloignée. J’ai ainsi pris conscience de l’incroyable écart social entre nous, deux jeunes femmes fauchées qui comptaient les 20cts pour payer leur billet de métro, et eux, les autres curieux·ses du salon, qui faisaient la queue sur le stand de Forbes juste pour avoir une nouvelle photo de profil LinkedIn.
Le salon se destinait apparemment aux entrepreneureuses dans les métiers du numérique. Enfin, dans les grandes lignes. Mais surtout, les stands étaient bien loin de mes considérations économiques. Forbes, Courrèges, Lancôme, des tas de marques qui évoquent chez moi un statut économique et social loin, très loin.
Par la suite, je me suis également demandée pourquoi un salon pareil, dont la cible était visiblement les investisseureuses fortuné·e·s, se tenait un jeudi ? A la rigueur, le salon se serait tenu le 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes, j’aurais compris : mais un jeudi, en pleine semaine ? La plupart des gens travaillent ce jour-là, et il faut avoir les moyens de déposer une journée de congé si l’on veut s’y rendre sans avoir de perte de salaire.
J’ai ainsi eu une sensation gênante d’entre-soi privilégié, sorte d’étourdissante valse de manteaux de créateurs, de portefeuilles à jamais mieux garnis que le mien, et surtout : c’était blanc. Très blanc. Je suis moi-même si pâle qu’il m’est impossible de me prendre en photo sous le soleil d’été car je SCINTILLE LITTÉRALEMENT, mais je souligne tout de même ce fait. Nous avons fréquenté le salon de 14 à 20h, et je n’y ai pas vu plus de dix personnes racisées, en tout et pour tout. En bref : des blanc·he·s riches portant des marques tellement chères que nous n’en connaissons même pas l’existence. C’était comme un épisode de « Sex and the city », sans l’esthétique 2000.

Tout à jeter?

Malgré un compte rendu globalement négatif, quelques points positifs émergent. Premièrement, si la partie salon n’a pas fait son job, la partie conférence était mieux. Le format speed dating (15 minutes) des interventions a permis de présenter beaucoup de projets d’initiative féminine. Nous avons pu échanger quelques mots avec différent·e·s preneureuses de parole, tel·le·s que Rebecca Amsellem, créatrice de la Newsletter « Les Glorieuses » mais aussi des membres de Twitter France. Le projet Simonæ les a intéressé et il n’est pas exclu que vous les retrouviez sur le site dans les mois à venir!

Second point positif, la Journée de la Femme Digitale est un premier (petit) pas vers le féminisme. Des personnes qui ne se sont jamais définies comme féministes ont pu avoir un aperçu de ce que ça fait d’être écoutées en tant que femme et de réussir en tant que femme.

La Journée de la Femme Digitale oscille donc entre maladresses et foutage de gueule mais elle constitue une première avancée contre l’invisibilisation des femmes. Enfin, surtout celles qui sont blanches et riches….

Pour aller plus loin

Site officiel de la JFD 2017 http://lajourneedelafemmedigitale.fr/
Vidéo de présentation JFD 2017 https://www.youtube.com/watch?v=zTZK6WTxTV8
Programme des conférences http://lajourneedelafemmedigitale.fr/programme/
Plusieurs sites avaient fait de la pub pour le salon http://lajourneedelafemmedigitale.fr/presse/
Liste des intervenant.e.s de la journée http://lajourneedelafemmedigitale.fr/nos-intervenants/