Si vous êtes un·e citoyen·ne français·e avec le droit de vote et que vous comptez l’utiliser, soit vous avez déjà fait votre choix, soit vous êtes probablement en train de vous demander à quel·le candidat·e vous donnerez votre voix le 23 avril. Vous évaluez les programmes, comparez les actions ou propos problématiques des un·e·s et des autres, cherchez à savoir læquel·le vous correspond le mieux. Mais votre réflexion, si rationnelle soit-elle, n’est pas décorrélée de votre contexte social.
Chez Simonæ, ne nous le cachons pas, nous avons une sensibilité politique plutôt de gauche, et je me permets de supposer que c’est la même chose chez nos lecteurices. Par la magie de l’homogamie sociale, il y a toutes les chances que nous fréquentions surtout des personnes du même bord politique. C’est pourquoi aujourd’hui nous allons parler des électeurices de droite : pas en tant qu’individus; il s’agit de comprendre pourquoi tel ou tel groupe vote autant à droite. Prêt·e·s pour un peu de sociologie électorale ?

N.B : Pour des raisons pratiques, cet article se cantonne à la France. Certaines dynamiques se retrouvent dans l’ensemble des pays, mais probablement pas toutes.

La lourdeur des variables et la variabilité des lourdeurs

Les tentatives de réponse à la question des déterminants sociaux du vote sont nombreuses et diverses. On peut les classer grossièrement en trois catégories. La première approche à avoir été envisagée s’appuie sur ce qu’on appelle des variables lourdes, qui sont en fait des caractéristiques reprenant les grands principes structurants de nos sociétés : la classe sociale, le genre, la religion et l’âge. Elles représentent des clivages qui poussent certains groupes à se positionner différemment d’autres. La seconde se focalise surtout sur l’identification partisane : ce serait l’attachement affectif que l’on a pour un parti ou un·e candidat·e qui détermine notre vote, sans que la correspondance entre leurs positions politiques et nos opinions soient systématiquement réévaluée. Ces deux théories suggèrent que les comportements électoraux des individu·e·s sont relativement stables à travers le temps. Elles sont concurrencées par un modèle proche de l’économie, celui de l’électeurice rationnel·le et du vote sur enjeu. Il suppose que les électeurices se comportent comme les consommateurices quand iels font leurs courses : iels choisissent le produit ou læ candidat·e qui maximise leurs bénéfices pour un problème particulier, ou en tout cas qui ne les minimise pas. Dit autrement, cela signifie qu’iels votent en fonction d’enjeux particuliers plutôt que de leur affiliation politique, qui peuvent changer selon les élections. Cela peut aussi se traduire par un vote en fonction des performances des partis ayant déjà été au pouvoir : on ne revotera pas, selon cette théorie, pour un parti qui nous a déçu.

Beaucoup de politistes, repris·es par les médias, affirment que les électeurices sont de plus en plus mobiles. L’influence des variables lourdes et de l’identification partisane seraient en déclin. Cependant, ce ne sont pas ce que montrent les chiffres de nombreuses enquêtes sur la question. Certes, on observe une certaine mobilité au sein du bloc que constitue la gauche, contredisant la théorie de l’identification partisane pour le cas de la France, mais la mobilité entre la gauche et la droite reste marginale.

Bien sûr, les phénomènes marginaux doivent également être expliqués. Ici, on a deux pistes d’explication. Une fraction des électeurices les plus mobiles sont plus politisé·e·s que la moyenne et ont un niveau d’études élevé : iels ont les compétences, le temps et le sentiment de légitimité nécessaire pour comparer les différents programmes en fonction des enjeux, et correspondent davantage au profil-type de l’électeur rationnel. Une autre fraction, à l’inverse, a un revenu et un niveau d’études moins élevés que la moyenne et est peu informée politiquement : iels ont plus de mal à interpréter l’offre politique et à s’y situer [1].

Ce sur quoi nous allons vraiment nous attarder, c’est les variables lourdes puisqu’elles ont le plus d’influences sur nos vote. Petite précision avant de se lancer : dire qu’il y a des déterminants sociaux, ce n’est pas affirmer qu’il y a une loi universelle qui pousse les membres de tel groupe à se comporter de telle façon. Les trajectoires des individus sont complexes, leurs appartenances sont multiples et leur autonomie décisive. Cependant, il y a des schémas qui se répètent, et pas par hasard.

Cellui qui croyait au ciel et cellui qui n’y croyait pas : la religion

Dans un pays qui se revendique laïque et qui clame haut et fort que la religion n’a rien à faire dans les affaires publiques, on pourrait s’attendre à ce que l’appartenance religieuse ou non n’influence pas tant que ça l’orientation politique. C’est pourtant le cas. À chaque élection présidentielle entre 1988 et 2007, le comportement électoral des catholiques pratiquant·e·s (occasionnel·le·s ou régulier·e·s) témoigne d’un alignement à droite important [2]. En effet, le vote pour la droite parlementaire (UMP et centre-droit) a été choisi par 71% des pratiquants catholiques réguliers, contre 23% des sans-religion. Tou·te·s les catholiques ne votent donc pas à droite, mais cela représente une tendance très marquée. Pourquoi donc ?

On peut commencer par constater que les catholiques pratiquant·e·s possèdent davantage de patrimoine [3]. Si le vote à droite augmente en général avec le patrimoine, il a été montré que chez les catholiques, ce n’est pas aussi déterminant que le degré d’intégration religieuse [4]. En fait, la transmission du patrimoine (immatériel et matériel, le second étant celui qui nous intéresse ici) est importante et valorisée dans la religion catholique. Une déclaration officielle du pape Léon XIII leur apprend en effet que « la nature inspire [au père] de se préoccuper de l’avenir [de ses enfants] et de leur créer un patrimoine qui les aide à se défendre dans la périlleuse traversée de la vie » [5]. Il est donc compréhensible qu’iels soient réfractaires à la redistribution des richesses, importante dans les politiques de gauche et limitée dans les programmes de droite. Ensuite, il y a une corrélation entre le catholicisme et l’adhésion au libéralisme économique, ce qui n’est pas étonnant quand le Pape Jean-Paul II affirme que « l’Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise » [6].
Il y a de quoi être économiquement de droite.

En ce qui concerne l’aspect culturel, c’est plus mitigé. L’étude sur laquelle nous nous basons mesure le lien entre intégration catholique et ethno-autoritarisme. Ce mot-valise un peu barbare désigne en fait l’adhésion à des thèses racistes ou nationalistes ainsi qu’à l’idée qu’il faut un pouvoir autoritaire. Ces opinions sont plus faibles chez les très pratiquant·e·s que chez les pratiquant·e·s occasionnel·le·s. Vu que l’Ancien Testament diffuse un message d’accueil de l’étranger et d’acceptation de l’Autre, cela peut se comprendre. Les croyant·e·s les plus éloignés de l’Eglise et des textes y sont donc moins sensibles. Cependant, de manière générale, ces opinions sont plus présentes chez les catholiques que chez les personnes sans religion ou d’une autre religion. D’autres thèmes, dont l’importance varie selon les élections, sont également au coeur des valeurs catholiques : on pense ici à tout ce qui concerne la famille, dont la vision traditionnelle est précieuse pour elleux [7].

On ne peut que déplorer le manque d’information sur les autres religions, souvent classées avec les sans religions ou sous l’étiquette « autres religions ».

Affiche du RPR en 1991 avec un enfant qui demande "Pourquoi papa dit toujours que les impôts lui prennent tout ?", avec la légende "Ils ont dix ans, ils ne connaissent que le socialisme"

Affiche du RPR en 1991 avec un enfant qui demande « Pourquoi papa dit toujours que les impôts lui prennent tout ? », avec la légende « Ils ont dix ans, ils ne connaissent que le socialisme »

Vous faites quoi dans la vie ? : la profession

La deuxième variable ayant le plus d’impact sur le vote à droite est la profession. Les agriculteurices et les indépendant·e·s votent massivement du côté bleu de la force, et ce depuis longtemps. Cette affirmation cache cependant des disparités importantes, puisque la propension à voter à droite augmente avec la taille de l’exploitation possédée [8], et on peut supposer qu’il en est de même chez les indépendant·e·s puisque ce statut recouvre des réalités très différentes.

Le cas des ouvrier·e·s et des employé·e·s, représentant la majorité de la classe populaire, est très intéressant. On a tendance à considérer qu’iels sont l’électorat classique de la gauche, puisqu’elle défend un progressisme socio-économique qui est tout à leur avantage. C’était le cas jusque dans les années 90, mais cette tendance s’érode grandement depuis. Depuis 1988 pour les employé·e·s et 1995 pour les ouvrier·e·s, les membres de ces catégories socio-professionnelles ne votent pas plus à gauche que la moyenne. Seraient-iels soudainement devenus libéraux ? Non, au contraire, iels sont toujours parmi les plus progressistes en ce qui concerne les questions socio-économiques. Cependant, iels se situent au côté des indépendant·e·s et des agriculteurices en ce qui concerne le progressisme culturel, c’est à dire relativement « fermés » à l’évolution des moeurs [9].
Les statistiques laissent supposer que le recul de la gauche dans les milieux populaires est principalement lié au recul du Parti Communiste Français. Son incapacité à prendre en compte les mutations sociales les plus récentes, comme le déclin du nombre d’ouvrier·e·s dans la grande industrie, les nouveaux mouvements de revendication de droits et la chute de l’URSS, pousse les milieux populaires à s’en détacher. De plus, la montée du chômage met en valeur leur dépendance au patronat et décrédibilise à leurs yeux le discours de la gauche contestataire, d’autant plus que leurs pratiques de consommation s’alignent progressivement sur celles de la classe moyenne.
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce désamour de la gauche ne se traduit pas par un déversement sur le Front National. Aux élections présidentielles de 2012, les ouvrier·e·s et les employé·e·s étaient 29% à avoir opté pour la droite parlementaire (c’est à dire l’UMP et divers droite) contre 17,9% pour l’extrême-droite (FN et MNR). Les thèmes culturels (immigration, famille …), qui sont importants pour eux, se retrouvent en effet autant chez l’une que chez l’autre [10].

En ce qui concerne les cadres et les professions intellectuelles (c’est à dire professions libérales, scientifiques et culturelles), c’est plus mitigé. S’iels votaient majoritairement à droite quand les membres des classes populaires votaient majoritairement à gauche, iels sont presque autant à voter pour la gauche non-communiste que pour la droite parlementaire. Cela s’explique d’une part par les nouveaux enjeux mis en avant par la gauche, et d’autre part par la montée du « vote protestaire », c’est à dire pour l’extrême-droite. De plus, si on se penche sur les différents sous-groupes du statut cadre, on s’aperçoit assez vite qu’être cadre du secteur privé ainsi qu’avoir un niveau de diplôme plus élevé que la majorité des cadres favorise grandement le vote pour la droite. Pour le dire plus simplement, les cadres les plus favorisé·e·s par le libéralisme votent davantage à droite [11].

Bien sûr, ce n’est qu’un aperçu des multiples raisons qui peuvent pousser un individu à voter à droite, et encore une fois la sociologie n’établit pas de lois universelles : il y a probablement des cadres très diplômés catholiques qui vont voter pour Philippe Poutou. Mais ça ne rend pas moins intéressant et utile de comprendre que tout n’est pas une question d’opinion personnelle et de choix rationnel, quand bien même on voudrait le croire …
On se retrouve plus tard pour dresser un tableau rapide des gens qui votent à gauche ?

Sources

[1] BOY, D. MAYER, N., 1997. « Les « variables lourdes » en sociologie électorale », Enquête [En ligne]. URL : http://enquete.revues.org/1133

[2] TIBERJ, V., 1/2012. « La politique des deux axes. Variables sociologiques, valeurs et votes en France (1988-2007) », Revue française de science politique (Vol. 62), p. 71-106.

[3] MICHELAT G., DARGENT, C., 1/2015. « Système symbolique catholique et comportements électoraux », Revue française de science politique (Vol. 65), p. 27-60.

[4] Voir [3] [5] Léon XIII, 1891. Lettre encyclique Rerum novarum. URL : http://w2.vatican.va/content/leo-xiii/fr/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_15051891_rerum-novarum.html

[6] Jean Paul II, 1991. Lettre encyclique Centesimus annus. URL : http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_01051991_centesimus-annus.html

[7] Voir [3] [8] Département Opinion et Stratégies d’Entreprises de l’Ifop, 2/2015. “Votes paysans”, Ifop Focus n°104. URL : http://www.ifop.com/media/pressdocument/684-1-document_file.pdf

[9] TIBERJ, V., 1/2012. « La politique des deux axes. Variables sociologiques, valeurs et votes en France (1988-2007) », Revue française de science politique (Vol. 62), p. 71-106.

[10] GOUGOU, F., MARTIN, P., 1/2014. « Gauche, droite et vote populaire », Commentaire (Numéro 145), p. 45-54.

[11] JEANBART, B., 3/2002. « Le vote des cadres et des professions intellectuelles », Commentaire (Numéro 99), p. 589-598.