Brûlées, torturées, humiliées. Nombreuses ont été les femmes accusées des pires maux lors des siècles derniers. L’exposition présentée aux Archives nationales (Paris 3e) compte 320 procès-verbaux. Un regard historique sur des personnages subversifs.

Elles s’appellent Louise, Adelaine, Claude. Au moment de leur procès, elles ont 50, 29 ou 18 ans. Elles ont cinq visages : la sorcière, l’empoisonneuse, l’infanticide, la pétroleuse et la traîtresse. Cinq portraits de criminelles, du Moyen-Âge à la Libération. Sur des écrans noirs, défilent leurs témoignages en vieux français, en français contemporain et en anglais. Elles démentent, avouent, se rétractent. Et scandalisent, châtiées pour ne pas s’être cantonnées à leur rôle de matrices, pacificatrices et gardiennes des bonnes mœurs. Au contraire, les condamnées se démarquent par leur sexualité et par leur violence, contées par des plumes froides et masculines.

 

Danse avec le diable

L’exposition plonge dans les abysses des procès. Dans une salle sombre, les visiteureuses – surtout des femmes – observent dans un presque silence les manuscrits ouverts sur des lignes centenaires. Les sorcières du XVIIe siècle grignotent tout un pan de l’exposition. Même si la sorcellerie a concerné tous les genres, l’Église l’a considérée comme « une affaire de femmes ». Qui étaient les présumées coupables ? « Les veuves marginales, les célibataires rebelles et les domestiques séductrices », accusées par d’autres femmes. Sous la question, elles évoquent sabbats, danses nocturnes et visites du Diable. Des affabulations suffisent pour contenter les magistrats et les inquisiteurs agrippés à leurs traités de démonologie. Le siècle des Lumières signe la fin du mythe pour mieux engendrer ses descendantes : les empoisonneuses et les infanticides.

 

Arsenic et belles dentelles

Les héritières des magiciennes. L’usage du poison est prêté aux femmes car plus « fourbe » que la violence sanguinaire des hommes. « Les hommes versent le sang, les femmes le corrompent. » Ici, il s’agit plutôt de nourriture. L’affaire des poisons, sous le règne de Louis XIV, ébranle le pouvoir. En témoignent l’exécution de la marquise de Brinvilliers mais surtout celle de Catherine Deshayes, dite La Voisin, condamnée à être brûlée vive. Elle fait partie des 36 condamnations à mort pour 442 arrestations. Un brusque changement d’époque ramène à l’affaire Violette Nozière (1933), parricide à 18 ans, condamnée à mort puis libérée à la fin de la guerre.

 

Le corps du délit

Au XIVe siècle, la publication d’un édit visant à annihiler les « crimes fréquents » punit de mort les infanticides. Jusqu’au XVIIIe siècle, le corps des femmes devient le « corps du délit ». Les célibataires doivent signaler leur grossesse aux autorités, sous peine d’être exécutées. Elles inventent des stratagèmes pour masquer les signes et tentent avec maladresse de dissimuler les plus voyants, comme l’absence de règles ou l’écoulement de lait maternel. Dans 80 % des cas, les mères infanticides sont des jeunes filles qui, à défaut de pouvoir avorter ou abandonner l’enfant, le tuent avant de cacher son corps. Leur grossesse résulte d’un inceste, d’un viol ou d’amants qui les auraient abandonnées après les avoir séduites.

 

Contre leur genre

Les pétroleuses de la Commune, à l’aube de la IIIe République, n’ont jamais été condamnées. Elles sont restées dans l’imaginaire collectif comme « des êtres incontrôlables, dangereux et violents » car portant le drapeau rouge, le pantalon et le béret marin. Certaines prennent aussi les armes. Deux jeunes femmes ont été vues par l’une de leurs comparses, un fusil sur l’épaule. Sans avoir aucun droit, les révolutionnaires comme Louise Michel ou Germaine Berton dérangent : l’opinion s’inquiète déjà de voir des femmes faire ce qui est, à l’époque, réservé aux hommes.

 

Marquées

En dernier vient la traîtresse. Ou plutôt, la tondue. Celle qui représente 26 % des personnes condamnées pour collaboration. Dans la justice pénale, les femmes représentent 5 à 10 % des condamnations. L’accusation, tout comme le châtiment, est exceptionnelle : si les femmes sont interrogées pour avoir eu des relations avec les Allemands, les hommes, eux, n’ont jamais rien connu de tel. Dans le feu de l’Épuration, la sentence ne se fait pas attendre : les coupables sont montrées en public, injuriées, marquées et tondues. Au XXe siècle, la chevelure représente encore la séduction, tout comme le corps féminin le territoire à (re)conquérir. 20 000 femmes auraient connu cette punition.

Les présumées coupables, ce sont celles qui n’ont pas fait ce qui était attendu d’elles. Ni mères, ni épouses, ni filles. Le crime au féminin, plus scandaleux que son homologue masculin, jouit d’une illustration historique fidèle à contempler jusqu’au 27 mars 2017.

 

Informations pratiques

Adresse : 60 rue des Francs-Bourgeois – 75003 Paris (métro Rambuteau)
Horaires : 10h-17h30 la semaine, 14h-17h30 le week-end
Prix : gratuit pour les moins de 26 ans, 4€ pour les tarifs réduits et 8€ pour les tarifs normaux
Ouvrage de référence : Présumées coupables – Les grands procès faits aux femmes, L’Iconoclaste, 25€
L’exposition peut être visitée virtuellement ici