Les idées politiques exprimées n’engagent que l’auteurice de l’article et ne sauraient représenter la rédaction de Simonæ

Comment en est-on arrivé·e·s là, cher blaireau ?

Tout avait bien commencé entre nous, j’étais encore naïf·ve et assoiffé·e de rencontres, de combats à mener et d’amitiés militantes, toi tu savais des choses, tu avais lu des livres et roulé ta bosse dans les associations étudiantes. On s’était croisé·e·s au détour d’une fac, dans un local au sous-sol fleurant bon le tract en deux couleurs monté sous Photofiltre. Ou peut-être était-ce à cette soirée chaleureuse où entre deux bières tout le monde discutait à bâtons rompus de la lutte à mener, du capitalisme qui devrait bien tomber, inévitablement, un de ces jours. Peut-être était-ce encore dans un bus de retour, après une manif avortée parce que la police était venue en nombre un peu trop important pour nos frêles effectifs de province. À vrai dire je ne me souviens plus, et je crois même t’avoir rencontré plusieurs fois, dans chacun de ces endroits. Tu es après tout un être protéiforme, tu te reproduis très facilement et malgré tout tu ne sembles jamais vouloir véritablement changer.

Pendant les premières semaines, voire les premiers mois, tout s’est bien passé et je me faisais une joie de m’acoquiner avec des personnes aux si beaux esprits cultivés et révolutionnaires. Oh, ce serait malhonnête de nier toutes les choses que tu m’as apprises, tu ne manquais pas une occasion de m’expliquer de quoi était fait le monde, parfois avec une main amicale sur mon épaule, parfois un peu plus qu’amicale, et souvent, je le vois maintenant, paternaliste. Alors que nous marchions ensemble avec enthousiasme sur les chemins d’un progressisme dont il ne fallait douter, j’évoquais parfois mes convictions féministes. Là, tu renchérissais à mon grand plaisir. Toi, pourtant un homme cis, tu regardais le féminisme avec beaucoup de bienveillance et chantait les louanges de l’engagement de plus en plus grand des femmes dans les sphères militantes, du vent de fraîcheur qu’il apportait et de la perspective différentes qu’elles avaient sur les choses. Bien que sincère, mon propos féministe à moi était encore à peine sorti du stade embryonnaire, et je ne trouvais rien à redire : en plus d’être en lutte contre le capitalisme, tu étais pour les femmes, que demander de plus ? Seulement voilà, les choses se sont gâtées puis détériorées à une vitesse astronomique. Est-ce ma lucidité féministe qui s’est développée plus vite que prévu ou les situations quotidiennes qui ont au fur et à mesure dévoilé ta nature de gros blaireau ? Sûrement un peu des deux.

 

Le début de la fin

À vrai dire, il y a eu des signes avant-coureurs, comme chez toute personne toxique, que j’aurais pu relever. Je me souviens maintenant précisément de ta mention de cette section syndicale acquise à notre cause et composée d’une majorité de femmes, car supervisée par un “castor”. Ayant toujours eu un faible pour les rongeurs (et pour la lutte, voilà pour la génèse de mon pseudonyme), je m’interrogeais tout de même sur la capacité de nos amis à longues quenottes à gérer une action militante et demandai ce que tu voulais dire par là. “Lui c’est un castor, parce qu’il construit avec sa queue”. Oh. Ainsi donc, dans un coin sombre et dépérissant de vos cerveaux de mâles alphas, vos somptueux pénis séduisaient ces dames et formaient un ciment de l’organisation militante. Rétrospectivement, j’aurais vraiment dû quitter le navire à ce moment précis, mais rappelons ma naïveté et mon côté impressionnable, je n’ai pas relevé et me suis peut-être même rendu·e coupable d’une mimique amusée, car tout de même le nom était bien trouvé.

Par la suite j’ai assisté à des discussions enjouées sur les grands rassemblements, les assemblées générales au niveau national ou régional, où chacun allait loger chez des camarades et qu’on allait essayer de s’arranger pour assouvir ses besoins charnels des mâles en passant. Tout cela commençait à ne plus véritablement sentir la lutte sociale. Si il faut creuser dans les détails plus quotidiens, je ne saurais même plus additionner (j’ai du mal à concevoir les grands nombres) les différentes marques de sexisme ordinaire, de putophobie et de transphobie que j’ai vu passer chez toi et tes confrères. Parfois même pour qualifier l’opposant·e ou læ concurrent·e politique au sein de vos organisations. D’ailleurs il n’y avait pas besoin d’être spécialement en concurrence, chacun se connaissait et chacun avait sa réputation même dans les cercles amicaux, et bizarrement les femmes en avaient une bien plus précise sur certains points.

À la limite, tu n’aurais pu être que cela : un pauvre type sexiste dans le déni, vaguement profem pour le principe, comme il y en a de tristes millions. Malheureusement pour tout le monde, être dans un contexte militant et politique, dans une organisation plus ou moins hiérarchisée, te donnait déjà du pouvoir qui démultipliait ces facettes hautements problématiques de ta personnalité. Tu participais à recréer un patriarcat de fait, car autant le dire tout de suite : les femmes n’avaient pas grand accès aux plus hautes positions. Je t’ai entendu dire que certes, tel homme cis avait eu un comportement incorrect (parce qu’utiliser un terme approprié comme “viol”, c’était trop te demander), mais qu’il était utile à la lutte et qu’ainsi il fallait le laisser en place, ou au moins ne pas trop l’ostraciser.

 

Le sexisme, une oppression comme les autres

Mais venons-en au fait. Ce qui m’a irrité·e au plus haut point et qui continue à me plonger dans des abîmes de perplexité teintée de dégoût, c’est que tu sois de gauche. Vois-tu, j’ai toujours lié mon féminisme à mes convictions socialistes. Les deux sont indissociables dans la manière dont j’ai construit ma pensée et semblent découler naturellement l’un de l’autre. Nous réfléchissons en termes d’oppression, quand nous analysions à travers une grille marxiste les problèmes socio-économiques. Nous comprenions qu’une partie de la population était victime d’un système et d’un groupe qui l’aliénait et atteignait sa dignité et nous refusions que cela reste ainsi. Tu te réclamais de Bourdieu dans ton analyse de la violence symbolique, que tu dénonçais avec fougue et véhémence chez ces enflures de patrons et de possédants, mais apparemment appliquer le même concept à ton sexisme (parfois ordinaire, parfois plus gratiné) d’homme cis dominant, c’était trop.Tu as, finalement, oublié que les femmes pouvaient être regroupées dans une case socio-culturelle, que ce groupe était opprimé et qu’à ce titre tu étais oppresseur. Tu as oublié que pour atteindre la société vertueuse à laquelle nous rêvions, il fallait libérer tout le monde. Peut-être qu’en me faisant miroiter que le capitalisme était la source de toute oppression tu voulais me faire croire qu’une fois détruit, les femmes et tous les genres marginalisés seraient libéré·e·s du patriarcat. Seulement voilà, si c’était toi et tes semblables qui partaient pour détruire le capitalisme et gérer l’après, le patriarcat avait encore de beaux jours devant lui.

Je refuse de croire que tu étais de gauche, au final. Parce qu’être de gauche, c’est pour moi adopter un point de vue sur la société qui ne saurait exclure la nécessité du féminisme. Si on veut la paix sociale pour tou·te·s, il va falloir faire attention à tou·te·s.

Plus tard, après une plus grande prise de conscience de ma part qui m’a fait réaliser toute la boue odorante qui était sortie de ta bouche, je t’ai recroisé dans une autre de tes (nombreuses) incarnations. Cette fois-ci, c’est carrément toi qui t’es mis à douter de mon engagement. Je t’ai entendu dire que la cause trans était un combat de petits bourgeois qui attendrait après la révolution, et que je gaspillais de l’énergie dans ces luttes “de confort”. Apparemment, toi, homme cis, ne voyais de toute manière pas la différence entre les genres et considérait donc que la transphobie n’avait pas sa place dans ta démarche de lutte. Je ne suis pas racisé·e mais je suis prêt·e à parier mon poids en caramel au beurre salé (miam) que tu ne vois pas les couleurs non plus et laisse l’antiracisme de côté. Après tout, on se crée des problèmes et on aide pas au renversement des rapports de force, non? Tu n’aides pas non plus au renversement des rapports de force, ne t’inquiète pas on est tou·te·s logé·e·s à la même enseigne du coup. Tu saurais peut-être mener une lutte uniquement entre hommes cis blancs si telle lutte existait, je t’accorderai cela. Telle lutte n’existe néanmoins pas et fermer les yeux sur les injustices et les oppressions pour continuer ton bonhomme de chemin, cela ne me semble, une fois de plus, pas véritablement de gauche.

Je suis persuadé·e, pour des raisons qui auraient plus leur place dans un manifeste politique qu’ici, que c’est en avançant de front sur le combat contre les oppressions classistes et sexistes qu’une synergie vertueuse arrangera les affaires de tout le monde. Le féminisme est dans son fonctionnement et son outil d’analyse critique une bonne porte d’entrée à l’antilibéralisme (ne soyons pas sectaires) et inversement. Les deux sont liés, se complètent et se renforceraient si seulement le monde de la lutte de gauche n’était pas rempli à ras bord de blaireaux comme toi.

Tout cela est une bien triste histoire, nous aurions pu vivre heureux·ses ensemble. J’aurais bien aimé moi, car si je m’énerve contre les blaireaux, ce n’est pas par plaisir, c’est parce que c’est des blaireaux.

J’ai précisé aimer les rongeurs, c’est également le cas pour les blaireaux et autres mustelidés, le mot est utilisé ici comme une expression, paix sur nos petits amis à frimousses noires et blanches.

Pour aller plus loin

Le tumblr de Salut, Camarade Sexiste ! qui aide bien à pas se sentir seul·e dans ces milieux.