Lorsque l’on critique le féminisme, on aime bien dire que « les féministes se trompent de combat », ou que « la situation est pire ailleurs » et qu’on ne devrait pas « se plaindre ». Cette affirmation sous-entend plusieurs choses : que l’on devrait se contenter de ce que l’on a, mais surtout le fait que la condition féminine n’est pas plurielle, et que chacun·e devrait aspirer à la même chose. Alors que partout dans le monde, les préoccupations féministes diffèrent pour de nombreuses raisons, qu’elles soient culturelles, économiques, religieuses ou écologiques, pour n’en citer que quelques-unes. Ces différences ne veulent pas dire non plus qu’une expérience qui n’est pas similaire à la mienne est dénuée d’intérêt, bien au contraire ; alors qu’en France beaucoup ne s’intéressent qu’au féminisme états-unien et au nôtre, un monde entier de réflexions et d’histoire féministe nous reste inconnu.

J’ai l’occasion de voyager. Je suis avide de conversations, et je suis aussi féministe. J’ai envie d’entendre les histoires et théories des autres pour enrichir ma propre réflexion.
C’est en voulant conjuguer ces deux passions qu’est né le projet des « Carnets de voyage féministes ». Pleine de questions, je suis partie avec mon sac à dos, mon micro et ma 3G, afin de rencontrer des féministes du monde entier, pour échanger, débattre, grandir. Mais surtout connaître leurs combats, leurs rêves, et ce qui les empêche de dormir la nuit. Deuxième arrêt après le Costa Rica : la Corée du Sud.

Un an après la révolution qui a mené à la fuite et la démission de son ex-présidente Park Geun-hye, la Corée du Sud foisonne de nouveaux mouvements et revendications sociales. Dans la foule de Séoul, capitale six fois plus grande que Paris, il est difficile de faire des rencontres, mais quelques recherches me mènent vers cinq jeunes activistes acharnées qui racontent la société coréenne, entre non-dits et surinformation.

Attention : Les témoignages présentés dans cet article ne sont pas l’expression d’une généralité, mais les expériences individuelles des personnes interviewées.

Un féminisme en ébullition

Le féminisme grand public en Corée du Sud est encore très morcelé et il est difficile d’identifier un groupe ou une communauté féministe en particulier. Les personnes militent individuellement, se retrouvant occasionnellement sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement Facebook, pour débattre. Kara Ahyoon Kim, étudiante en Allemagne, très heureuse de pouvoir parler patriarcat par Skype, explique :

« Le militantisme féministe est très jeune en Corée, il n’a pas plus de deux ans. Même si nous voulons tou·te·s l’égalité, tout le monde a des revendications différentes, et les différents mouvements de féminismes sont encore très flous, voire peu éthiques. Par exemple, il y a quelques mois, nous avons vu apparaître des mouvements anti-LGBT ».

Jusqu’alors, il n’existait qu’un féminisme « de consensus », discret et qui ne dérangeait pas les mentalités.

« C’est probablement dû à la mentalité de notre société, où il est préférable d’être discret·e, et où il est mal vu de faire du bruit, de se montrer devant les gens, de sortir du lot. »

Mais qu’est-ce qui a provoqué un tel changement des mentalités ?

« Le meurtre de Gangnam a été une claque pour nous toutes. »

Le 17 mai 2016, un homme assassine une jeune femme de 23 ans dans les toilettes d’un karaoké de la capitale coréenne. Après avoir été arrêté, il explique à la police que son acte était motivé par sa haine contre les femmes, qui l’avaient « rabaissé pendant toute sa vie ». Pour toutes les femmes de Corée, le message est clair, mais la police et la presse ne le voient pas du même œil, blâmant la schizophrénie du meurtrier, ou l’existence de toilettes mixtes dans les lieux publics. Le lendemain, des centaines de femmes se réunissent à la station de métro près du lieu du meurtre, et y déposent des fleurs et post-its, sur lesquels sont écrits des mots comme « aucune femme ne devrait mourir parce qu’elle existe », ou encore « je sais que j’aurais pu être toi, que tu aurais pu être moi ».

Après le deuil, vient la colère :

« C’est après la découverte de la couverture médiatique de l’affaire que le féminisme a commencé à devenir violent. Tout le monde cherchait à occulter les violences faites aux femmes, et même le gouvernement, qui a renforcé ses mesures psychophobes en rendant l’incarcération de personnes souffrant de maladies mentales possible, comme mesure de sécurité. »

Les actes et causes militantes se multiplient alors, de la lutte pour l’avortement à celle contre le viol, en passant par une réappropriation du langage.

« Une pratique courante, en particulier sur les réseaux sociaux, est le mirroring [ndlr : « faire miroir », c’est-à-dire retourner les insultes sexistes contre ceux qui les profèrent]. Avant il n’y avait pas de mots pour se plaindre des garçons en coréen, et plein d’insultes sexistes qu’ils utilisaient contre nous. Maintenant elles fleurissent et ils sont choqués, mais tant mieux. C’est lorsque l’on dérange que l’on avance, et on ne retournera pas en arrière. »

Le contrôle des corps des femmes

Le patriarcat a inventé mille et une façons de contrôler les femmes, et le rapport aux corps et à la sexualité n’en est pas des moindres. Je rencontre Jia Yu et H., deux jeunes femmes queers. L’une a les cheveux coupés en bob et de grandes lunettes rondes, et vit dans un petit studio de Séoul où le lit côtoie la machine à laver ; l’autre préfère garder son identité et son visage secret·e·s. Toutes deux expliquent qu’il est difficile d’avoir un style différent de la norme, et que tout le monde, parent·e·s, professeur·e·s, employeureuses, traquent le moindre détail de leur apparence physique.

Jia raconte : « Les gens t’analysent de la tête aux pieds, il faut faire attention à tout. Dès que j’exprime une opinion féministe, on m’attaque sur mes cheveux pas féminins sous prétexte que je me rebellerais contre les normes de la société. Pendant les entretiens d’embauche, si je garde mes lunettes, on va me dire que je ne suis pas préparée, parce que je n’ai pas mis de lentilles de contact. »

H. acquiesce : « On ne peut pas avoir un corps qui sort des normes. Je me souviens que toute petite je me disais qu’il fallait que je perde du poids, que mon père me disait qu’il fallait que je cache mon corps et que je devais en avoir honte. Manque de bol pour lui, je n’aime pas les soutifs. Aujourd’hui, je me bats pour que les femmes reprennent le contrôle de leurs corps, pour le droit à l’avortement et pour la fin du slut-shaming. Je veux que les filles grandissent sans avoir honte. »

Vivre sa sexualité librement est encore plus compliqué. « Lorsque l’on est jeune, faire l’amour devient le parcours du combattant », avoue Jia avec un rire amer.

« Quand les mecs acceptent de mettre un préservatif, leur accès est très limité pour les mineur·e·s. Et puisque parler de sexualité n’est pas poli, il n’y a aucune éducation sexuelle. Pour ce qui est de trouver un endroit où le faire… Les parents refusent catégoriquement d’héberger læ partenaire de leurs enfants, les love hotels [ndlr : hôtels payables à l’heure réservés aux relations sexuelles] sont interdits aux mineur·e·s, alors iels vont souvent s’enfermer dans les salles privées des karaokés, ce qui n’est hygiénique pour personne. »

Et si l’on ne parle pas de sexe aux hétérosexuel·le·s, il est facile d’imaginer une absence de discours sur les sexualités queers.

« Nous n’étions que 60 000 personnes à la Pride de Séoul cette année. Et même s’il n’y en avait que 2 000 à la première il y a dix-sept ans, ce qui montre que notre mouvement progresse, beaucoup de personnes hésitent encore à faire leur coming-out », déclare H.

Jia partage son avis : « Je me sens invisible dans une société hétéronormative, et cela m’attriste beaucoup quand je vois la difficulté que j’ai à rencontrer une autre fille queer. Un grand nombre est encore dans le placard, et ce même dans mon université non-mixte qui se revendique féministe ; il existe un site qui regroupe la communauté des lesbiennes et bies de mon université, mais il est totalement anonyme et elles hésitent vraiment à donner leurs noms. Je les comprends. »

Le mouvement LGBTQ, même s’il reste discret, devient de plus en plus intransigeant, tout comme H. « Pour moi qui suis bie, c’est clair : si je n’ai pas le droit d’épouser une femme, je n’épouserai certainement pas un homme. »

Trouver un emploi (et le garder) lorsqu’on est femme

La peur de la sexualité féminine les poursuit jusque dans le monde professionnel.

« La première question que l’on te pose lors d’un entretien d’embauche quand tu es une femme, c’est : est-ce que vous comptez vous marier, et est-ce que vous comptez avoir des enfants ? Si tu réponds oui, c’est fini pour toi. En Corée, la carrière est vue comme la partie la plus importante de ta vie. Tu ne peux pas la rater. C’est pour cela que 90 % des femmes, moi y compris, ont choisi de ne pas se marier et de ne pas avoir d’enfants. »

Jiwon Kim étudie l’ingénierie à Ewha Womans University, première université pour femmes de Corée. Elle entend révolutionner ce domaine professionnel, dans lequel très peu de femmes sont représentées :

« Ce qui m’énerve le plus, c’est quand les hommes s’étonnent qu’il y ait un département ingénierie à Ewha, comme si c’était une profession qui ne pourrait même pas intéresser des femmes. Je suis quand même très contente d’être dans cette université, car dans celles qui sont mixtes, même si l’on travaille dix fois plus qu’un homme, on finira toujours deuxième. »

Honjung, également élève à Ewha, en économie, approuve le fait que rejoindre une université pour femmes a été libérateur :

« Cela semble anodin, mais je peux enfin faire du sport à l’université. Dans les écoles et universités mixtes, lorsqu’une fille veut rejoindre une équipe de sport, elle a le droit d’être manager ou arbitre. »

Mais cela ne les protège pas, à terme, du sexisme dans le monde professionnel :

« Les femmes sont payées bien moins que les hommes, et ce de façon assumée. On nous explique que c’est parce que les hommes font leur service militaire pendant un an, juste après le lycée, qu’ils méritent tous leurs privilèges. Et d’un autre côté on interdit aux femmes tout effort physique. On nous explique que l’on doit recevoir une haute éducation non pas pour nous émanciper, mais pour trouver un bon mari. Tout dans notre vie est construit par rapport aux hommes. »

Et l’existence d’une université pour femmes, forcément, énerve les hommes.

« On accuse notre université de faire du sexisme anti-hommes, alors qu’elle a été créée pour donner aux femmes les opportunités que la société ne leur donnait pas. Les hommes ont peur des droits des femmes, alors ils nous traitent de tous les noms, disent que nous sommes superficielles, que nous ne buvons que du Starbucks et que nous portons des sacs Chanel. On nous accuse d’arnaquer les hommes pour utiliser leur argent. On nous harcèle dans les transports lorsque l’on reconnaît notre uniforme. Dommage pour eux, cela nous rend encore plus féministes. »