C’est dimanche, il fait beau mais we can’t have nice things. Au lieu de profiter du soleil en toute insouciance, on se retrouve encore et toujours à détricoter les fake news de l’extrême droite et à expliquer à toute la gauche paternaliste des différences sémantiques évidentes. Aujourd’hui encore, des afroféministes se font publiquement démolir par les élu·e·s et les personnalités français·es, juste parce qu’elles ont décidé de s’organiser et de créer elles-mêmes des initiatives qui leur sont dédiées. Dans le viseur cette fois-ci, le festival NYANSAPO du collectif MWASI.
Chez Simonæ, on est excédé·e·s mais on a décidé de rassembler le peu de patience qui nous reste pour défendre nos sœurs afroféministes et remettre les pendules à l’heure.

Le NYANSAPO Festival de MWASI c’est quoi ?

Le NYANSAPO Festival est une initiative du collectif MWASI, un collectif afroféministe qui a pour objectif de lutter pour les droits des femmes afro-descendantes.

Extrait du programme des ateliers du festival.

Grâce au NYANSAPO Festival, les afroféministes de toute l’Europe et tout·e·s celleux sensibles à leur cause vont pouvoir se rejoindre, débattre et s’organiser autour des difficultés et obstacles que rencontrent spécifiquement les femmes noires (racisme, sexisme, mysogynoir, négrophobie). Si le festival est ouvert à tou·te·s quelque soit le genre et la couleur de peau, de nombreux ateliers seront néanmoins proposés en non-mixité pour que les concerné·e·s puissent échanger sur leur vécu sans entraves. La plupart de ces ateliers seront en non-mixité femmes noires (80% du temps), quelques autres fois en non-mixité femmes, ou en non-mixité personnes noires, ou encore en non-mixité personnes ou femmes racisées (comme expliqué par la légende ci-dessous du programme du festival).

Organisation des espaces du festival.

La non-mixité reste ainsi partielle et ses limites diffèrent selon les thématiques abordées. Cette non-mixité est donc réfléchie et est un des moyens (parmi d’autres) du festival pour libérer la parole des concerné·e·s (et principalement ici des femmes noires). Ce festival ne vise donc pas à « exclure les blancs » puisque tout le monde peut venir et participer à ce festival, et la non-mixité des ateliers ne vise pas exclusivement les « blancs ».

Les ateliers de ce festival sont importants car rares sont les endroits où les personnes racisé·e·s, et en particulier les afro-descendant·e·s, peuvent prendre la parole librement sans peur d’être jugé·e·s ou, pire, d’être nié·e·s dans leurs expériences.

On ne va pas vous refaire la liste de tous les bénéfices des espaces non-mixtes, vous savez de par nos articles et notre organisation que chez Simonæ, nous y sommes particulièrement attaché·e·s et convaincu·e·s de sa nécessité en tant qu’outil (et non en tant que but, comme certain·e·s l’insinuent).

Une campagne de décrédibilisation et une légitimation du discours d’extrême droite sans vérification

La vraie question c’est : comment un festival ouvert à tou·te·s avec des ateliers réservés aux femmes noires s’est vu caricaturé en un temps record en « festival interdit aux blancs », et comment se fait-il que cette accusation ait été prise au sérieux ?

Il y a deux jours, le 26 mai 2017, la fachosphère du forum JVC (jeuxvideo.com) décide de mener un raid sur Twitter, réseau social le plus utilisé par les officiel·le·s et militant·e·s de tous bords. L’idée est de faire croire que le festival est « interdit aux blancs » et de hurler au « racisme anti-blanc » (discrimination, qui, nous le rappelons, n’existe pas). Iels déversent donc leur haine et leurs propos diffamatoires sur tout Twitter et sont largement relayé·e·s. L’information est vite reprise par l’ensemble de la fachosphère de Twitter mais aussi par des sites « d’information » et des associations. La LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) sort Rosa Parks de sa tombe et se plaint, suivie de ses 14k d’abonné·e·s, du scandale qu’est ce regroupement vu comme « un repli identitaire ». Les personnes subissant le racisme souhaitant la non-mixité (temporaire ET choisie) sont appelés racistes. Bref, un comble pour une association « anti-raciste », paradoxalement presque entièrement montée par des personnes non racisé·e·s. La LICRA n’en est d’ailleurs pas à sa première bévue quant à sa position dans une polémique, mais passons.

Tweet daté de la LICRA concernant le festival NYANSAPO

Outre ce premier relai officiel, les premières personnalités publiques et polémistes comme Raphaël Enthoven, mais également Joann Sfar, fustigent à leur tour le festival en reprenant des thèses et du vocabulaire d’extrême droite, notamment des posts de Français de Souche et des communiqués du FN (via Wallerand de Saint-Just), également relais de la polémique.

Tweet de Raphaël Enthoven sur la tenue du festival NYANSAPO

Tweet de Joann Sfar sur la tenue du festival NYANSAPO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En effet, iels ont été plusieurs à reprendre l’expression « interdit aux blancs » entre guillemets, sous-entendant par là qu’iels citaient le texte d’origine, alors que cela n’est inscrit nulle part dans la communication du festival. Rien d’étonnant qu’une telle mention n’existe pas puisque, comme expliqué plus haut, on parle d’espaces en non-mixité pour une partie des ateliers proposés seulement, et cette non-mixité ne vise pas les blanc·he·s spécifiquement. Bizarrement, ces redresseureuses de torts ne mentionnent pas que certains de ces espaces sont interdits de fait à tous les hommes (noirs aussi donc). La DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, rattachée au Premier ministre) rejoint également le post de la LICRA et se réfugie dans une position « je ne vois pas les couleurs de peau, rien que des humains ». D’autres personnalités viennent rapidement s’ajouter à la liste et mettent le feu aux poudres : Cindy Léoni, l’ancienne présidente de SOS Racisme, autre association ayant quelques idées problématiques sur qui est ou n’est pas raciste. Le compte officiel de SOS Racisme finit par ailleurs par lui aussi relayer l’info d’un « festival discriminatoire » sans prendre la peine de lire la première ligne du communiqué dudit festival.

Cerise sur le gâteau, Madame Anne Hidalgo, mairesse de Paris, tweete sa « condamnation ferme » du festival et indique qu’elle va engager des poursuites et une action auprès du préfet. Elle souhaite attaquer le festival pour discrimination. La presse reprend alors telle quelle la litanie en chœur sans remettre en question, sans vérifier quoi que ce soit (mais ça, on commence malheureusement à en avoir l’habitude).

Tweets de la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, condamnant la tenue du festival NYANSAPO.

Entre temps, les conseils juridiques de la mairie de Paris informent la mairesse qu’il ne lui sera pas possible dans l’immédiat d’interdire le festival. Le préfet de Paris confirme rapidement qu’il n’a pas été contacté. Læ chargé·e de communication de Mme Hidalgo est allé·e un peu vite en besogne et il y a fort à parier que les proches législatives n’y sont pas pour rien. La chasse aux votes est lancée depuis la fin des élections présidentielles et les voix racistes sont malheureusement nombreuses, en Île-de-France comme ailleurs.

Heureusement, certains médias se posent encore les bonnes questions et Libération réagit rapidement, avec un article sur les origines de la polémique, précisant dès l’introduction qu’il s’agit du « dernier acte d’une polémique lancée par l’extrême droite et relayée par la LICRA ». L’article est assez complet et évoque, comme nous nous efforçons de le faire, chaque étape ayant amené à cette polémique.

La fausse excuse de la non-mixité

Illustration d’un proverbe anglophone de Madeleine Sassi.

On pourrait revenir et rappeler que la non-mixité militante existe depuis les débuts du militantisme, qu’elle est légitime et nécessaire, et qu’elle n’a rien à voir avec la non-mixité imposée par les dominant·e·s, mais plein d’articles l’ont déjà fait (voir en bas, dans « Pour aller plus loin »).

Comme souvent, les mêmes parallèles bancals et comparaisons miteuses sont fait·e·s pour décrédibiliser le geste, sans que soient pris en compte les questions d’oppressions systémiques, de paroles des concerné·e·s ou même simplement de contexte. On pourrait aussi expliquer en long en large et en travers à quel point c’est indélicat de comparer une non-mixité ponctuelle qui sert uniquement à parler d’un vécu spécifique avec une interdiction d’entrer dans un restaurant en raison de sa couleur de peau qui, elle, érige la non-mixité en projet de vie (car là les blanc·he·s n’excluent pas les racisé·e·s pour discuter de la blanchité et de leurs vécus d’hommes blancs, mais juste pour être sans les gens qu’ils haïssent). On pourrait, oui, mais des concerné·e·s en parlent justement bien mieux que nous, ne serait-ce que @Rozah, @ItsYourSoulmate, @napilicaio, @ReacNoire, @OrpheoNegra et @FaniaMakaya (pour ne citer qu’elles). Ginger Force explique également en quoi il est ridicule et abject de parler de ségrégation pour la non-mixité militante.

Non, on ne va pas encore une fois développer tous ces arguments car, soyons honnêtes, ce n’est pas vraiment la non-mixité LEUR problème. Après tout, même Anne Hidalgo semble l’avoir compris puisqu’elle soutient et finance la Maison des Femmes qui est en non-mixité (sans hommes). De même, si ce festival avait été centré sur « la mode et la coiffure des femmes afrodescendantes », personne (ou presque) n’aurait sourcillé.
Ce qui gêne, c’est que des femmes noir·e·s osent s’organiser POLITIQUEMENT sans les blanc·he·s. Et ça n’a malheureusement rien de nouveau, comme en témoignait déjà la polémique d’août 2016 à propos du Camp d’Été Décolonial pour les mêmes raisons : les discriminant·e·s craignent que les discriminé·e·s ne s’organisent pour les renverser, pour inverser l’ordre de pouvoir.

Et c’est ce que rappelle brillamment Joao Gabriell sur sa page facebook.

« Contrairement à ce qu’avance Madame Hidalgo, le Festival Afroféministe dont il est question n’est pas « interdit aux blancs », mais certains ateliers sont « pour les femmes noires » et c’est votre esprit tordu qui transforme ça en « interdit aux blancs ». Mais à ce compte-là, pourquoi ne pas dire également que c’est interdit aux hommes ? Pourquoi ne pas aussi dire, par exemple, que c’est interdit aux maghrébins ? (Ah oups, dans la mesure où Hidalgo est de la mouvance qui veut restreindre la citoyenneté de ces derniers sous prétexte de laïcité, c’est sûr qu’elle pourra pas utiliser cet argument :)).
Mais blague à part, c’est vraiment révélateur : un événement dont certains moments – et pas l’ensemble du festival, mais certains moments – sont « pour les femmes noires », cette clique au pouvoir traduit ça par « interdit aux blancs » en particulier, mais pas aux hommes, aux arabes, aux asiatiques, aux roms bref, à tout ce qui n’est pas femme noire.
Il s’agit ni plus ni moins pour moi d’une énième preuve que ce n’est pas la non mixité en soi qui gêne ces gens-là, mais bien l’absence du blanc, censé incarner l’universel, selon leur vision eurocentrée. C’est à dire qu’à partir du moment où le blanc n’a pas sa place, il s’agit là d’un attentat contre sa position de référent autour duquel tout doit tourner. Rappelez-vous les polémiques sur le camp d’été décolonial. Pourtant, le camp d’été a réuni une diversité incroyable d’âges, de genre, d’origines, dépassant largement l’homogénéïté criante d’organismes comme la LICRA que soutient madame Hidalgo.
Pourquoi donc le camp d’été était-il si scandaleux ? Parce qu’il était réservé aux personnes issues de l’immigration postcoloniale ou subissant le racisme, donc pas de blancs. Sans blancs, tout devient identitaire, communautaire « donc » dangereux. Rien que des blancs en revanche, c’est la quintessence de la diversité, puisque le blanc, comme symbole d’un monde occidentalo centré, est sensé être un Tout à lui seul. »
      On notera pour finir que lors des nombreux événements mixtes organisés par les associations afroféministes, on ne trouve curieusement que très peu de non-concerné·e·s aux conférences et ateliers proposé·e·s. Grogner parce qu’on est interdit d’entrée sur UN espace est beaucoup plus simple que de se déplacer pour participer à tous les autres événements mixtes de cette même cause.

Pourquoi cette campagne de dénigrement est dangereuse et pourquoi il faut plus que jamais soutenir MWASI

Un mois après avoir ordonné à tou·te·s les racisé·e·s (entre autres) de France et de Navarre à faire barrage contre la « montée » du FN et de son fascisme sous-entendu (montée que les médias et politiques semblent redécouvrir à chaque nouvelle élection), le pouvoir en place et ce qui est encore censé être la gauche, reprennent sans sourciller les discours de l’extrême droite et s’enterrent dans l’absurde raisonnement du colorblind et des soucis sous le tapis. Ainsi, selon cette logique, mieux vaut supprimer des dictionnaires le mot « race » plutôt que de travailler sur le terrain à éradiquer le racisme. Cette même logique a tendance, comme dans le cas actuel, à accuser les racisé·e·s, personnes subissant donc le racisme, d’en être à l’origine.

Tweets de la DILCRAH condamnant le festival NYANSAPO.

Au lieu d’écouter les associations militantes qui travaillent quotidiennement à faire avancer la situation et les paroles des personnes racisé·e·s, journalistes comme politiques se font les porte-paroles de l’extrême droite et de la fachosphère en relayant leur propos nauséabonds sans vérification. On en arrive, comme aujourd’hui, à ce que le groupe Français de Souche et des représentants FN applaudissent la position de la mairesse de Paris, pourtant à gauche. Et lorsque ces officiel·le·s écoutent une association, il faut toujours que ce soit celle qui se positionne pour un statu quo : la moins dérangeante, celle qui ne bouscule personne, ne remet pas en question le pouvoir en place, et sert finalement de bouclier à toute revendication militante réelle.

A côté de cela, il est terrifiant de constater le développement de véritables espaces de ségrégations comme l’ouverture d’un bar fasciste à Lille interdit aux non-blancs, ou encore le fait que des associations d’extrême droite lancent un crowdfunding ouvertement raciste visant à empêcher le sauvetage de migrants, sans qu’aucun·e politique (et notamment de gauche) ne s’insurge. De même, les éléments identitaires et communautaristes reprochés aux afroféministes ne le sont en aucun cas à d’autres rassemblements, notamment masculins et catholiques, comme celui joyeusement présenté par France 2 dans un reportage en mars dernier.

Pas question cependant de baisser les bras. Nous pouvons tou·te·s soutenir le collectif Mwasi et le festival NYANSAPO, même en tant que non-concerné·e en :

      • Aidant au financement du projet (relais du pot commun, du don).
      • Affichant son soutien à travers des articles, tribunes et tweets, et en partageant la parole des concerné·e·s . Si cette dernière prime toujours, c’est ici l’occasion d’être de bon·ne·s « allié·e·s », de vous insurger et de faire du bruit pour soutenir MWASI et son festival.
      • Lire et partager la tribune signée par les afroféministes sur Médiapart : Barrage républicain : la maire PS de Paris Anne Hidalgo, la LICRA et l’extrême droite.

Cette polémique éclair met en lumière de nombreuses failles, à la fois dans le relai de la parole médiatique et politique, mais également dans la lutte contre les différentes discriminations existantes dans notre société : l’inefficacité, le manque d’éducation, d’ouverture et de volonté à améliorer les situations montrent bien à quel point le militantisme est plus que jamais nécessaire aujourd’hui, pour une déconstruction des oppressions systémiques que nous sommes si nombreuxes à vivre quotidiennement.

Et qui sait, dans 30 ans, un film célébrant cette lutte afroféministe et la non-mixité sera peut-être primé à Cannes, à l’instar cette année d’Act Up et de ses actions coup de poing avec le film 120 battements par minute, dénonçant là encore une fois l’hypocrisie entre le mépris quotidien auquel font face les associations de justice sociale et la molle célébration de leur lutte 30 ans après, quand il est trop tard…